MAL À LA LANGUE

Il serait bon que nos frères et nos soeurs, sans oublier nos «Politiques» lisent ce texte d’amour de la langue, la nôtre aussi, de cette personne.

Est-ce par manque de fierté que nous voulons la mettre sous le «tapis de l’assimilation» par une pratique dangereuse du «bilinguisme» français/anglais?

Jacques Bergeron

Mal à la langue

Il ne s’agit pas d’un cancer, enfin, pas encore. Je sais, je sais, il n’y a pas de quoi s’en faire ni être affecté outre-mesure lorsque vient la saison estivale. Il fait beau quelquefois, le soleil est frileux, mais quand même amical, les fleurs et les arbres ont suffisamment d’eau pour se ragaillardir les jeunes pousses et le feuillage.

Lorsque je ne suis pas en Gaspésie, je vagabonde ici et là au cour de la métropole en prenant des notes et en
observant la nature humaine.

Au début, dans les années 70, j’enseignais à l’école St-Ernest à Duvernay, tout près du viaduc de la Concorde qui semble très solide aujourd’hui. À l’époque, l’enseignement dans cette école était en français. Quelques années plus tard, elle est devenue une école anglaise.

Au début des années 90, j’enseignais à l’école Notre-Dame à St-Vincent-de-Paul. L’enseignement dans
cette école était également en français. Il y a deux ans, l’école a été vendue à une commission scolaire anglophone et depuis, elle est une école anglaise. Cet avant-midi, je suis allé déjeuner dans un petit restaurant de Laval où je vis depuis déjà plus de trente ans. On m’a servi en français, certes, mais avec beaucoup
de difficulté d’élocution et de compréhension.

Les oufs me sont restés de travers dans l’estomac. Au centre commercial Duvernay, dans les épiceries, au
cellulaire, dans la rue, sur les trottoirs, chez Jean Coutu, les gens communiquent en anglais pour une très grande majorité d’entre eux.

On s’en fait même une gloire.

Je ne suis pas fanatique, mais il faut bien se rendre à l’évidence. La langue de nos ancêtres est en train de prendre un coup de vieux. On la délaisse tranquillement, on la met de côté, on la néglige, on la bafoue. Tout cela se fait de façon subtile et pernicieuse, sans qu’on puisse véritablement s’en rendre compte. Nos gouvernements,
quelques qu’ils soient, n’y voient pas de problèmes. Et on ne fait rien. On accepte, on baisse la tête, on se prête au jeu, on s’accommode bien de tout cela. Qu’en sera-t-il dans seulement quelques années ? Peut-être cela n’a-t-il plus d’importance pour la plupart des gens ! Je ne sais pas. Je constate, tout simplement.

Qu’est-ce qui se passe en notre pays ?
Aussi bien plonger dans la piscine de l’indifférence etne pas voir ?

En Gaspésie, dans mon coin de village, j’entends encore les gens parler français avec des accents délicieux. Mais tout autour, à Percé, Gaspé, le long de la Baie-des-Chaleurs, la langue des touristes n’est plus tout à fait celle qui « porte son histoire à travers ses accents ».

Simple petite réflexion au cour de l’été alors que le soleil se fait timide.

Je me dis donc que. comme Victor Hugo : « Juillet vient calmer tout, venant tout embaumer, Je n’ai point d’autre à faire ici bas que d’aimer. »

Mais j’aimerais bien que mes arrière-petits-enfants puissent encore parler notre langue, celle de Molière, de
Leclerc et de Vigneault, et qu’ils ne soient pas obligés de vivre en marge de la société comme l’ont été les descendants des Franco-québécois dans le nord-est des États-Unis et des Louisianais à la suite de la Déportation.

Je me souviens, avec ma mère qui est née là-bas, avoir rendu visite à une vieille tante au Massachusetts. Ma fille était avec nous. Elle n’avait que huit ans à l’époque.

Lorsque nous sommes entrés dans la résidence pour personnes âgées où elle vivait, d’anciens Québécois
et Québécoises, ayant émigré là-bas au début du 20e siècle, se sont approchés de nous en disant : « Venez, venez voir, une petite fille qui parle «français» ! »

Devant pareil constat, nous ne pouvions faire autrement que d’être très désemparés et fort émus ! Je remercie ma mère d’être venue, avec ses parents, s’établir en Gaspésie vers 1930 et d’y avoir rencontré mon père.

Car, autrement, je serais sûrement là-bas à écouter ma fille baragouiner le français et à entendre mon petit-fils fredonner « Old McDonald has a farm, i, a, i, a, o ». Comme ce serait dommage que ça arrive ici, ce « mal à la
langue » !

Réal-Gabriel Bujold.
realbujold@sympatico.ca