MADAME VALÉRIE PÉCRESSE

Mme Valérie Pécresse, ministre chargée de l’Enseignement supérieur et de la recherche, a déclaré le 25 février à Bruxelles vouloir "rompre le tabou de l’anglais" (on ne voit vraiment pas de quel "tabou" veut parler la ministre). Elle avait invité à déjeuner un groupe de journalistes français afin de définir ses priorités pour la prochaine présidence française de l’Union européenne. "L’anglais doit être une des langues que tous les jeunes doivent maîtriser : on ne peut pas laisser sortir du système éducatif un enfant qui ne sait pas parler cette langue … Il faut même donner des cours en anglais à l’université." La ministre a raconté que lors des déjeuners informels avec ses vingt-six collègues de l’Union européenne, elle s’exprimait en anglais, sans réticence, puisque c’est la langue commune : "je ne vais pas les obliger à avoir recours à l’interprétation". Ainsi donc, s’exprimer en français, langue officielle de l’Union depuis l’origine, devant des non-francophones serait les "obliger". Faudra-t-il, bientôt, s’excuser de parler français en Europe ? Mais voici sans doute le morceau de choix extrait des déclarations de la ministre : "Notre culture rayonne d’autant mieux qu’on s’exprime dans la langue de l’autre". C’est l’idée, dont le professeur Bernard Lecherbonnier a dit qu’elle "provient directement des Etats-Unis" (Pourquoi veulent-ils tuer le français ?, chez Albin Michel, p. 245), saugrenue, ridicule mais de plus en plus souvent soutenue par certains, y compris par des membres du gouvernement, donc, comme pour tenter de justifier leur abdication en rase campagne, que la culture française progresserait en influence si elle renonçait, enfin, à s’exprimer en français !

Si la ministre française se soucie beaucoup d’apprendre l’anglais aux Français, au point même d’en faire une priorité, Mr Gordon Brown, Premier ministre britannique, lui, a pour ambition, affichée urbi et orbi, d’apprendre l’anglais au … monde entier. Il a ainsi annoncé, à la veille d’un voyage en Chine et en Inde, à la mi-janvier, le lancement d’une série d’initiatives visant à faire de l’anglais la "langue de choix" dans le monde. Il a expliqué que le British Council allait offrir aux étudiants et enseignants un plus large accès à ses ressources sur son site web, ainsi que le développement des cours individualisés via internet (rappelons que ce fameux British Council est une institution gouvernementale du Royaume-Uni, actuellement présidé par Mr Neil Kinnock, dont le but est d’établir des relations culturelles entre le Royaume-Uni et d’autres pays, afin, notamment, de promouvoir l’apprentissage de la langue anglaise dans le monde). L’objectif, écrit le Premier ministre sur le site de Downing Street, est d’atteindre un million de connexions par mois, et de cibler notamment la Chine où le gouvernement veut que les élèves apprennent l’anglais dès l’âge de six ans. Environ deux milliards de personnes apprennent ou enseignent l’anglais actuellement dans le monde, selon lui. "Je pense qu’avec les mesures appropriées, d’ici 2025 le nombre d’anglophones en Chine dépassera le nombre de personnes dont l’anglais est la langue maternelle dans le reste du monde", a prédit M. Brown. Pour le Premier ministre britannique, la langue de William Shakespeare est plus qu’un langage, c’est "un pont entre les frontières et les cultures, une source d’unité dans un monde qui évolue rapidement … Nous allons entreprendre vigoureusement la tâche audacieuse consistant à faire de notre langue, la langue commune de choix dans le monde, la langue qui aide le monde à parler, à rire et à communiquer" (les citations de ce paragraphe sont extraites d’un article du Monde en date du 17 janvier 2008).

Le rapprochement de ces deux déclarations politiques, faites tout récemment à quelques semaines d’intervalle, est absolument saisissant. Quel contraste ! Et comme le combat est inégal ! On ne saurait mieux expliquer, en quelques mots, la crise profonde – largement d’origine politique – dont est victime la malheureuse langue de François-René de Chateaubriand, en particulier, mais pas seulement, sur la scène internationale. Tandis qu’elle est comme laissée à l’abandon par les pouvoirs publics français qui se détournent d’elle, ne lui voient manifestement aucun avenir et lui préfèrent désormais, ouvertement, l’anglais; la langue anglaise continue, comme toujours, de bénéficier du soutien actif, résolu, du gouvernement de Londres. D’un côté, l’abandon, la résignation, la soumission, la démission (la ministre française); de l’autre, la fidélité, la détermination, l’ambition, la volonté de conquête (le Premier ministre britannique).

Jean-PIerre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr