LES LANGUES RÉGIONALES

J’ai évoqué dans deux courriels récents (9 et 26 mai) la question de la reconnaissance des langues régionales dans la Constitution française. Rappelons, en effet, que le 22 mai dernier, l’Assemblée nationale avait voté un amendement (605 rectifié) visant à l’introduire, pour la première fois dans l’histoire de la République, par la mention suivante qui serait incorporée à l’art. 1 : "Les langues régionales appartiennent à son patrimoine" (celui de la République, bien entendu). Dans le dernier de ces courriels, intitulé "la boite de Pandore", j’écrivais ceci : " l’amendement en question est passé comme une lettre à la Poste, avec un unanimisme touchant, avec, même, une sorte d’enthousiasme (ce sera probablement un peu moins facile au Sénat)".

La prévision était juste. Le 18 juin, à une très large majorité (216 voix contre 103), les sénateurs ont adopté, contre l’avis du gouvernement, un amendement supprimant la référence aux langues régionales adoptées par les députés le 22 mai. Pour le sénateur Jean-Luc Mélenchon, à l’origine de cet amendement, ce rejet "manifeste la volonté de préserver notre Constitution de tout particularisme qui diviserait les Français." A l’inverse, le député breton Marc Le Fur s’est dit stupéfait de cette décision d’un Sénat qu’il croyait "être l’assemblée des Régions, l’institution la plus étrangère au jacobinisme, la plus éloignée du parisianisme" (Ouest-France du 20/06/08).

Evoquant l’hostilité de nombreux membres de l’Académie française à l’amendement approuvé par l’Assemblée nationale, l’organe de presse qui vient d’être cité termine ainsi son article sur cette affaire : "Une disposition qui avait déclenché des applaudissements dans les Régions françaises, mais aussi un véritable feu roulant à Paris, notamment sous la Coupole, où siègent de grands experts de la langue et de la littérature. Les académiciens, dans une démarche extrêmement politique, avaient estimé, lundi, que la reconnaissance des langues régionales portait "atteinte à l’identité nationale". Ils avaient demandé le retrait de l’article. Entre la Coupole et le Luxembourg, il n’y a qu’un pas." Voilà qui est intéressant. Cette prise de position, dont il n’est pas certain, n’en déplaise à son auteur, qu’elle soit dépourvue de tout caractère "politique", clairement favorable à l’amendement des députés et hostile à celui des sénateurs, est très facile à décoder dans sa conclusion. Le journaliste veut dire par là que les membres de l’Académie française et les sénateurs ont un point commun : leur âge. Ils sont réputés "vieux" et c’est ce qui explique leur attitude conservatrice ou "frileuse" (qualificatif fréquemment utilisé quand il s’agit de disqualifier des individus du fait de leur âge avancé).

Les sénateurs peuvent s’attendre à de vives réactions à ce sujet. Cette affaire n’est pas sans nous rappeler, par exemple, les attaques virulentes qui furent portées contre le Sénat, au début de 1999, lors du débat sur le projet de loi sur la parité homme/femme en politique. En première lecture, le Sénat avait eu l’audace, inouïe, de ne pas approuver la proposition votée par l’AN, pourtant avec un enthousiasme touchant (gouvernement de M. Lionel Jospin). Un hebdomadaire, notamment, avait mené la charge (voir Le Cinquième Monde n° 50, d’avril 1999, p. 5). Le Sénat était avait été qualifié par lui de "repaire des pépés réacs" et autres gracieusetés. Et cela parce que les honorables sénateurs avaient exprimé de sérieuses réserves – avant de se raviser, bien entendu, car nul détenteur d’un mandat publique ne saurait résister bien longtemps à l’incrimination suprême d’aujourd’hui, celle de conservatisme – sur un texte qu’il ne serait pas venu à l’esprit de la très grande majorité des élus de voter quelques années seulement auparavant. Une réforme qui apparaîtrait aujourd’hui comme inconcevable ou absurde peut, en effet, s’imposer néanmoins dans un très proche avenir, brusquement, avec les caractères d’une évidente nécessité pour tous (ou presque). Et chacun, alors, de s’étonner qu’elle n’ait pas été votée plus tôt ! Ainsi va la politique aujourd’hui, dont nul ne sait où elle va puisqu’elle est devenue parfaitement imprévisible, soumise aux modes, engouements et emballements médiatiques du moment, particulièrement vulnérable aux revendications nouvelles portant sur une redéfinition des fondements des identités communautaires.

Le Sénat sera-t-il amené, cette fois encore, à faire volte-face ? C’est fort probable.

Jean-Pierre Busnel
Président de l’Institut André Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr