LE SORT DU FRANÇAIS

Le numéro de février 2008 de L’Action nationale sera disponible à compter du 25 février.

(sommaire du numéro de février 2008)

L’éditorial de ce numéro est maintenant en ligne dans le site de L’Action nationale.

L’Action nationale — Février 2008
Éditorial
Le sort du français passe par un changement de régime politique

Robert Laplante
19-02-2008

Voilà des décennies que les résultats des recensements plongent le Québec dans des débats existentiels. La forme, l’intensité et la durée des échanges ont varié avec les époques et l’état de santé des mouvements nationaux et des partis politiques, mais, sur le fond des choses, les paramètres des débats sont restés les mêmes. En effet, le français recule au Canada, le poids relatif des francophones ne cesse de diminuer, l’assimilation s’accélère au point de ne laisser en plusieurs provinces que des lambeaux de populations luttant courageusement certes, mais sous horizon où des seuils critiques ont été franchis. La régression démographique y est une tendance lourde au point d’être devenue une véritable fatalité, pesant d’un implacable déterminisme. Dans n’importe quelle société, les résultats d’une telle nature ne sont que générateurs d’anxiété avec lesquels les diverses couches sociales composent différemment selon qu’elles peuvent ou non se prévaloir de moyens et d’espace politique autorisant un quelconque volontarisme. Or le français recule désormais au Québec même, appelant à des actions que l’on ne voit poindre parce que la lecture même de notre situation y est brouillée par les effets d’une subordination de plus en plus délétère.

Dans le Canada du multiculturalisme, en effet, ces moyens et cet espace ne sont pas définis en fonction des communautés minoritaires elles-mêmes, mais exclusivement et impérativement en fonction de la subordination du Québec. L’État canadian s’est doté d’une politique et d’un dispositif sophistiqué pour contenir la volonté d’émancipation du Québec en utilisant le français pour combattre le français, en jouant du simulacre de la reconnaissance pour mieux raffermir l’emprise sur les destinées d’une nation qu’il veut réduire au Québec même au statut de minorité dans son propre pays. Les résultats du dernier recensement, tels que les révèlent les études cachées par l’Office de la langue française, sont pourtant si clairs qu’ils pourraient nous réveiller de l’apathie dans laquelle nous semblons sombrer un peu plus chaque jour. C’est pourquoi un immense effort de propagande a été orchestré par les médias, tous fédéralistes, pour embrouiller les interprétations et tenter d’enrayer toute mobilisation.

Deux objectifs charpentent les campagnes déclenchées : minimiser l’assimilation des minorités francophones hors Québec et surévaluer la santé du français au Québec. Ces objectifs idéologiques sont poursuivis de diverses manières. Parmi celles-ci, on a recours à la complexité des matériaux des recensements pour brouiller les perceptions et rendre les résultats inutilisables ou moins efficaces dans le combat pour l’indépendance. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour entretenir un sentiment de fausse sécurité et parvenir sinon à chloroformer la résistance du moins à compromettre les appels à la mobilisation que pourraient faire surgir toute analyse concluant que les seuils d’alarme sont franchis.

Des efforts considérables sont déployés pour tenter de séparer dans les interprétations des résultats, la question du statut politique de celle de la survie de la langue française. Ce n’est évidemment pas un hasard : c’est là le cœur du problème national. Les luttes linguistiques ont fourni, depuis toujours ici le carburant essentiel au combat politique. Elles ont constitué à la fois l’expression de l’anxiété permanente d’un peuple qui se sait et s’éprouve fragile et précaire et en même temps le moyen de la combattre. Depuis toujours, et particulièrement entre les années 1960 et le référendum de 1995, les choix concernant les politiques linguistiques ont joué un rôle déterminant dans le positionnement des partis politiques et dans le soutien qu’ils ont apporté au régime ou à sa remise en cause. Les choses à cet égard ont changé substantiellement depuis le référendum de 1995.

En effet, un changement majeur s’est opéré dans le camp fédéraliste qui a cessé d’espérer quelque réforme que ce soit permettant d’aménager un espace propre au Québec et au Canada français dans le régime instauré par l’imposition d’une constitution illégitime. Les fédéralistes québécois sont désormais des inconditionnels du Canada tel qu’il nous est imposé depuis 1982. Rien pour eux ne sera jamais trop grave ni trop délétère pour justifier que le Québec rompe avec le Canada. Rien, pas même le sort de notre langue. Ces inconditionnels ne font plus de projet de réforme, n’ont plus de revendication globale pour le Québec parce que là n’est plus leur loyauté première. Ils sont prêts à se contenter de ce qu’ils appellent le statu quo parce qu’ils ont renoncé à fixer tout seuil de rupture. Ils ont accepté la régression minoritaire. Ils se définissent et tentent de nous définir comme une minorité, même au Québec, dont le destin est de s’offrir comme matériau d’alliance pour tirer le meilleur parti d’une politique se faisant essentiellement sur les intérêts de la majorité canadian. Ils n’ont pas démissionné : ils ont renié et ne se font plus désormais Québécois que pour mieux nous encanadianiser, succursaliser notre gouvernement et réduire notre culture.

Cela est grave et ils en répondront devant l’Histoire.

Leurs conduites de fossoyeurs ne trompent guère. Ils sont Canadian first and foremost, même et surtout quand ils se conjuguent sur le mode du dédoublement identitaire. Ils ne se battront plus pour le français, ils feront semblant pour la simple et bonne raison qu’ils n’auront de cesse de chercher à lui dorer l’enclos, à lui faire des conditions d’existence qui seront compatibles avec ce que le Canada tolèrera – et il ne tolérera que le simulacre.

Le Canada n’est pas compatible avec l’avenir de notre langue. La conscience de ce fait s’accroît. Les inquiétudes qui se sont manifestées devant la commission Bouchard-Taylor ont renforcé le constat. On ne pourra pas franciser des immigrants dans un contexte de concurrence des langues et des légitimités. Ils viennent au Canada et c’est à lui qu’ils s’intègrent, c’est à son ordre qu’ils souscrivent, et cet ordre subordonne le Québec et combat activement toute tentative de construire ici une société intégralement française. Si les inconditionnels du Canada se drapent désormais dans la loi 101 comme dans une grande loi canadian, c’est bien parce qu’ils savent qu’elle ne pourra rien de plus que fournir une fausse sécurité et produire des résultats mitigés qui ne feront que brouiller et retarder les échéances. Cette loi, charcutée, dénaturée et dévoyée n’a pas produit la justice linguistique qu’en espérait Camille Laurin, seule garantie à long terme d’une paix linguistique qui ne soit pas fondée sur notre capitulation.

Le sort du français au Québec est lié à son statut politique. Sans la souveraineté, il n’y aura pas de société française, seulement un bilinguisme contenu. Pour faire du Québec une société intégralement française, il faut plus qu’une loi 101 retouchée. Il faut non seulement s’attaquer à la légitimité même du bilinguisme institutionnel tel qu’il est relayé par l’ensemble des actions d’Ottawa, mais encore et surtout, déconstruire l’appareil institutionnel qui lui sert de relais et de base opérationnelle. Les institutions anglophones de Montréal n’ont plus rien à voir avec les concessions à faire pour respecter les droits de cette minorité, ce sont de véritables instruments de concurrence au français qui sapent l’émergence d’une culture publique commune construite sur la référence culturelle québécoise. Elles nourrissent un refus d’intégration et entretiennent un esprit de développement séparé qui sent l’apartheid doré dont on pensait s’être débarrassé.

Si l’on veut redresser la situation du français à Montréal, il faut décider qu’il n’y aura qu’un seul centre hospitalier universitaire à vocation nationale. Il faut dire non au développement séparé des institutions pédiatriques universitaires. Il faut tenir un langage et des pratiques d’intégration autour des missions nationales d’institutions dont le français sera la langue normale.

Si l’on veut assurer l’avenir du français, il faut rendre obligatoire la fréquentation du cégep en français. La loi 101 ne visait pas à former des jeunes pour qu’ils soient capables de se débrouiller en français pour acheter du lait au dépanneur. Elle cherchait à structurer l’intégralité du parcours scolaire sur les institutions de la majorité pour préparer une intégration à un marché du travail dont le français serait la langue d’usage normale et commune. Laisser faire la situation actuelle ne conduira qu’à disperser encore davantage des ressources publiques pour financer la concurrence des langues et accentuer les pressions à la bilinguisation du monde du travail et des services. Il y a quelque chose d’aberrant à consacrer la logique actuelle. Le plus gros cégep du Québec est anglais…

Si l’on veut assurer le développement du français, il faudra cesser le surfinancement des institutions anglophones d’enseignement supérieur. Il faut établir ce financement sur les proportions démographiques requises pour assurer les droits de la minorité anglaise, mais pas plus. C’est pure aberration d’utiliser les fonds publics québécois pour entretenir des succursales à rabais pour les étudiants des provinces anglaises. Il y a des limites à sous-fiancer les universités francophones pendant que le gouvernement d’Ottawa s’évertue à tout mettre en œuvre pour insérer notre enseignement supérieur dans ses priorités nationales. Il a confisqué le contrôle des finalités de notre réseau de recherche et d’enseignement universitaire et il n’a eu aucun mal à faire progresser l’utilisation de l’anglais dans l’ensemble des procédures de gestion et de subvention de la recherche. Il suffit de visiter les sites internet des universités francophones pour prendre la mesure des dégâts : les chercheurs y sont explicitement encouragés à traiter en anglais avec les agences subventionnaires fédérales…

Si l’on veut faire du Québec un pays français, il faudra avoir le courage d’affronter ouvertement la propagande et unir ce qu’elle tente de disjoindre : le sort du français passe par un changement de régime politique. La construction d’une société intégralement française passe par une reconfiguration institutionnelle qui trouvera dans le français sa norme et son centre de gravité. Le Québec français reste à faire. Sous la démission d’une partie de notre élite resurgit la vieille chimère du bilinguisme « vivable ». Les conduites de parvenus qui cherchent à s’en faire un costume ne trompent personne : le combat n’est pas terminé et le peuple du Québec ne s’effacera pas pour ne pas troubler le confort de ceux-là qui aspirent à gérer la dépendance. Les courtiers en alibis courent à la faillite.

revue@action-nationale.qc.ca