LE « ROMANTIC »

"La rue est sans doute l’espace où la pollution linguistique se manifeste de la façon la plus agressive …" a écrit le professeur Bernard Lecherbonnier dans "Pourquoi veulent-ils tuer le français ?" (Chez Albin Michel, 2005, p. 185). L’enseigne commerciale montrée en pièce jointe, celle d’un restaurant dit "Le Romantic", pourrait donc apparaître comme étant, parmi tant d’autres, d’une banalité affligeante (l’usage du mot anglais "romantic" est, cette fois encore, d’autant plus insolite, d’autant plus irrationnel qu’il n’est probablement pas un anglophone qui ne comprenne ce que veut dire le mot français romantique, de même que la mention "open", en lettres lumineuses, pour signaler que ledit restaurant est ouvert …).

Mais cette enseigne est tout de même moins banale qu’il n’y paraît. Cette photographie a, en effet, été prise à Combourg, commune de Bretagne d’un peu moins de 5 000 habitants, à 39 kms au nord de Rennes, qui doit son surnom de "berceau du romantisme" à l’illustre écrivain François-René de Chateaubriand. Le restaurant en question est situé au pied de l’imposant et sévère château ( http://www.combourg.net ), à quelque 20 ou 25 mètres, là où l’auteur des Mémoires d’outre-tombe passera une grande partie de sa prime jeunesse (son père l’avait acheté en 1771, alors qu’il avait trois ans). Ainsi donc, pour évoquer la mémoire de l’un des plus grands écrivains de langue française, considéré comme le père du romantisme en France, sur les lieux mêmes de son enfance ("c’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis", écrivit-il), on use d’un mot anglais, manifestement pour essayer d’attirer les touristes anglophones de passage (mais quid, par exemple, des nombreux touristes allemands ?). L’addiction anglomaniaque est décidément irrésistible dans les milieux français du petit, comme du grand commerce, en particulier dans le secteur du tourisme.

Rappelons que François-René de Chateaubriand, dont le général de Gaulle était un grand admirateur, est né à Saint-Malo le 4 septembre 1768 (le jeune vicomte avait donc 20 ans lors du déclenchement de la Révolution française) et décédé à Paris (rue du Bac) le 4 juillet 1848. Selon ses dernières volontés (il obtint satisfaction non sans mal, ce qui lui fit dire : "Tout fut difficile dans ma vie, même mon tombeau"), il fut inhumé le 18 juillet dans la Cité corsaire, sa ville natale, à l’issue d’obsèques grandioses qui ramenèrent en grandes pompes sa dépouille de Paris, sur un promontoire rocheux, au nord-ouest de l’îlot du Grand-Bé ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Tombe_Chateaubriand.jpg ) auquel on accède aisément à pied lorsque la mer est basse. L’auteur du Génie du christianisme (1802) demanda qu’aucune inscription ne figurât sur sa tombe. Il voulut une croix et rien d’autre : "Point d’inscription, ni nom, ni date, la croix dira que l’homme reposant à ses pieds était un chrétien : cela suffira à ma mémoire."

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr