LA MONDIALISATION HEUREUSE!

La terrible crise financière importée des Etats-Unis n’y aura évidemment rien changé : les banques françaises, jusqu’à ce jour fascinées par le modèle financier américain – celles qui sont d’origine coopérative ou mutualiste, comme le Crédit agricole ou les Banques populaires, ne l’étant pas moins que les autres de tradition purement commerciale – continuent d’importer des mots anglo-saxons pour désigner tous leurs nouveaux produits. Tel est, bien entendu, une fois encore, le cas du Crédit agricole qui lance une carte bancaire dite "Cartwin", offrant le choix au détenteur entre un règlement au comptant ou à crédit (moyennant le taux effectif global annuel révisable, parfaitement exorbitant, de 17,5 %). Les clients du Crédit agricole d’Ille-et-Vilaine, dont le siège est à Rennes, viennent ainsi de recevoir un bulletin mensuel d’information qui fait la publicité de ce "produit" (voir ci-contre). On notera que cette carte est assortie d’une fonction de garantie dite "Sécurishopping" (avec un accent aigu sur le e).

Alors que le tsunami financier qui frappe le monde entier plonge les déposants et épargnants français – comme des centaines de millions d’autres de par le monde à qui on avait pourtant annoncé l’avènement certain de la "mondialisation heureuse" – dans une profonde angoisse dont on ne voit pas vraiment de précédent historique puisqu’ils en sont à se demander s’ils pourront récupérer un jour la totalité des avoirs qu’ils ont confiés aux banques, alors que celles-ci sont au coeur d’un cyclone que leurs dirigeants n’ont pas vu venir et dont ils ont systématiquement sous-estimé l’extraordinaire ampleur depuis des mois, on ne peut pas ne pas relever que cette feuille d’information est parfaitement muette sur le sujet. Pas un mot ! Les banques, celle-ci comme les autres, d’ordinaire si portées à vanter les mérites incomparables de leur expertise économique et financière, de leurs "conseillers patrimoniaux" et, en particulier, à préconiser les achats d’actions, n’ont rien à dire à leurs clients alors que les Bourses s’effondrent partout, pas même pour essayer de les rassurer. Elles font, dans leur communication, comme si de rien n’était, comme si elles étaient étrangères au sinistre, comme si leurs propres cours en Bourse n’étaient pas en chute libre. En somme, tout le monde parle de la tempête financière en cours, sauf les banques qui parlent d’autre chose.

Du fameux Livret A, par exemple, dont elles annoncent toutes, à grand renfort de publicité, la distribution à leurs guichets à compter du 1er janvier prochain (les clients sont souvent invités à le "réserver", comme s’il y avait le moindre risque de pénurie ou de contingentement en l’espèce !). Certaines évoquent même, à ce propos, une "révolution de l’épargne", ce qui est proprement grotesque mais en dit long sur l’effarant désarroi actuel du monde bancaire. Le compte sur livret, né il y a bien plus d’un siècle, étant en effet le plus rustique, le plus banal, le plus rudimentaire des outils d’épargne. Les banques commerciales, qui se flattent de distribuer des produits financiers infiniment plus "sophistiqués" et "modernes", n’avaient d’ailleurs en général, jusqu’à une période récente, que mépris pour ce Livret A d’un autre âge (antérieur à la déréglementation néolibérale), associé par elles, qui ne pouvaient le distribuer, à l’épargne populaire, celle des petits rendements, des petits comptes, des petits patrimoines, des petites gens.

Jean-Pierre Busnel, jpabusnel@wanadoo.fr