ÉLITE FRANÇAISE HORS SOL

On peut aisément juger du déclin rapide du français sur la scène internationale à travers le comportement de tel ou tel Français expatrié ou exerçant des responsabilités (au plus haut niveau) dans une organisation internationale, de ces Français appartenant, en somme, à cette "élite hors sol déliée de tout enracinement" dont parle le philosophe Alain Finkielkraut. En voici deux exemples pris dans le monde du sport, l’un des couloirs de pénétration privilégié de la langue anglaise en France et dans le monde (ce qui, comme je l’ai déjà dit, est très lié à la récente marchandisation, aussi spectaculaire que rapide, de ce secteur). Le premier est celui de M. Thierry Henry, footballeur professionnel, le second celui de M. Bernard Lapasset, président, depuis le 1er janvier dernier, de l’IRB (International rugby board). Toutes les citations ci-après qui se rapportent à ces deux exemples sont tirées du quotidien L’Equipe du 14 mars 2008.

M. Thierry Henry, titulaire dans l’équipe de France de football depuis plusieurs années, homme de grande notoriété, évolue aujourd’hui en Espagne, au FC Barcelone. Il a récemment donné dans cette ville une conférence de presse en … anglais. Ce qui lui a d’ailleurs valu d’être épinglé par un journal espagnol en ces termes : "Il n’est pas logique, non plus, qu’étant français il s’exprime en anglais sous prétexte d’éviter les mauvaises interprétations" (éditorial du journal catalan Sport). Mutatis mutandis, un organe de presse français aurait-il fait une remarque de ce genre ? C’est fort improbable, car un tel discours n’est pas bien "moderne", plutôt "tourné vers le passé", au lieu d’aller dans le sens de la marche du nouveau monde globalisé, merveilleux, qui est en train de se construire sous nos yeux. Faut-il en déduire que l’anglomanie n’est pas en Espagne ce qu’elle est en France ? Peut-être …

M. Bernard Lapasset est le premier Français à présider l’IRB, organisme de gestion du rugby dans le monde (qui pourrait bien, sous peu, être transformé en société commerciale). Son siège est à Dublin où il emploie 45 personne (14 dans le reste du monde). Un journaliste l’a récemment accompagné dans l’une de ses visites à son bureau (de Dublin, donc). Voici un extrait de son reportage : "Amy, la jeune dublinoise de l’accueil, s’approche de son patron et dit en français : "Je suis contente de te voir." Elle rosit. "C’est l’une des rares à faire l’effort de parler français" apprécie Lapasset qui parlera en anglais toute la journée." Ainsi donc, cela mérite indiscutablement d’être relevé, ce serait, pour M. Lapasset comme pour Mme Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (voir mon courriel du 1er mars sur ce thème), un "effort" pour les étrangers que de s’exprimer en français. Mais ce n’en serait pas un, pour les Français, de le faire en anglais ! Pour eux ce serait plutôt une obligation. Et ce sont des Français qui le disent !

Que les milieux sportifs ouvrent un véritable boulevard à la pénétration des mots anglais, l’actualité en offre de nouvelles démonstrations tous les jours. Il y a des problèmes d’arbitrage dans le football ? Les spectateurs, les entraîneurs, les présidents des clubs et les joueurs se plaignent ? Qu’à cela ne tienne. Les organes dirigeants (Fédération française de football et Ligue du football professionnel) viennent de créer, la semaine dernière, le 13 mars, une "task force". "C’est un signal fort. La "task force" sera force de proposition au Conseil fédéral, la seule autorité concernant les problèmes d’arbitrage" a dit M. Frédéric Thiriez, le président de la LFP (L’Equipe du 18/03/08). Cela ne marchait pas avant la "task force", on n’y arrivait pas bien, mais cela va aller maintenant. Le caractère irrationnel, incantatoire, du recours maniaque aux mots anglais est ici manifeste.

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr