EUROSTAT

On sait qu’Eurostat (dont le siège est à Luxembourg et l’appellation officielle est Office statistique des communautés européennes) est le service statistique de la Commission européenne. Il a été fondé en 1953 pour répondre aux besoins de la CECA (Communauté économique du charbon et de l’acier). À partir de 1958, Eurostat devient l’organe statistique de la CECA, de la CEE (Communauté économique européenne, aujourd’hui Union européenne) et d’EURATOM. Les organismes abonnés à la série dite "Eurostat en bref" reçoivent en ce moment une courte note d’information rédigée en allemand, en anglais et en français, mais ce sera … la dernière fois. Voici, en effet, un extrait de ce message :

"Chers abonnés,
Vous êtes destinataire de notre publication "Statistiques en bref" disponible en trois versions linguistiques, anglais, français et allemand. En janvier 2008 Eurostat a pris la décision de rationaliser la production de cette collection. En conséquence, à partir du 1er avril 2008, les Statistiques en bref ne seront plus produites qu’en anglais, les versions en langues française et allemande ne seront plus publiées. A partir de maintenant vous ne recevrez plus
que la version anglaise."

Eurostat, c’est-à-dire la Commission européenne, a donc "décidé" de rayer la langue française des publications en question. On se demande bien de quel droit, puisque le français est l’une de ses langues officielles depuis sa naissance il y a plus de 50 ans et que d’ailleurs, aucun des membres fondateurs de la CECA (traité signé le 18 avril 1951), ni des signataires du Traité de Rome (25 mars 1957) n’était anglophone. Le motif invoqué aujourd’hui est donc la rationalisation. Dans un éditorial du n° 66 de Le Cinquième Monde, bulletin de l’Institut André Busnel, publié il y a 7 ans (en février 2001) et intitulé "Après la monnaie, la langue unique ?", j’écrivais notamment ceci : " … il ne fait guère de doute que l’élimination progressive du français sera présentée par de plus en plus de beaux esprits comme une manifestation, sinon une exigence, du progressisme économique et social. Ce qui ne les empêchera du reste pas de faire, simultanément, l’éloge de la diversité, du mélange des genres et du pluralisme culturel (mais on sait qu’il y a fort longtemps que le principe de contradiction a été abrogé). L’argument avancé le plus souvent en faveur de l’harmonisation pour ne pas dire de l’uniformisation), c’est-à-dire du passage au tout-anglais, sera essentiellement, là encore, comme pour l’euro, celui de l’efficacité, de la commodité et du coût. Ainsi ferait-on, en ces temps de globalisation, notamment au sein de l’Union européenne, l’économie de très lourdes charges de traduction (appelées à croître encore sensiblement avec son prochain élargissement) en n’utilisant plus “qu’une langue aisément compréhensible” par le plus grand nombre (il y a actuellement 11 langues officielles). Pour le “turbo-capitalisme”, pour les marchés, la solution la moins coûteuse n’est-elle pas toujours la meilleure ?".

Dans son excellent livre "Être et parler français" (aux Editions Perrin, 2006), M. Paul-Marie Coûteaux, député européen, évoque, p. 205, "le gigantesque défi que la machine européenne lance à notre langue". Il apparaît, en effet, de plus en plus clairement, depuis 1973 avec l’entrée de la Grande-Bretagne, mais sans doute surtout depuis 1995 et l’élargissement de l’Union européenne, que la langue française ne cesse de reculer rapidement au niveau des institutions européennes et que le destin que celles-ci lui promettent n’est autre que celui de sa lente et méthodique mise au tombeau. Pourtant, les pouvoirs publics français ne semblent pas s’en émouvoir outre mesure. On dirait même, parfois, que certains responsables politiques signeraient volontiers le permis d’inhumer (voir mon courriel du 1er mars sur ce même sujet). On notera, à ce propos, qu’en dépit des rudes assauts répétés livrés contre la langue de François Marie Arouet, dit Voltaire, les quelques parlementaires français (une poignée sur 908 au total) réputés ses plus ardents défenseurs sont plutôt discrets par les temps qui courent. Il faut au moins espérer que la récente ratification du Protocole de Londres sur les brevets ne les aura pas trop durablement affectés …

Jean-Pierre Busnel
Président de l’Institut André Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr