AZINCOURT COURT TOUJOURS

AZINCOURT COURT TOUJOURS
Langue française : de l’anoblissement à l’abolissement de soi

Lettre ouverte aux Français
Laquelle, du Monde au Nouvel Observateur ou Le Point, par le détour du Monde diplomatique,
n’a pas trouvé preneur – non-geste hautement symptomatique – au sein de la presse française

« On vous a donné le choix entre le déshonneur et la guerre.
Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre.
»
Le député Winston Churchill à Neville Chamberlain, premier ministre
de Grande-Bretagne, au lendemain des Accords de Munich (sept. 1938)

Par le concours du site québécois Impératif Français, lieu de noble résistance au déni de soi, je désirerais apporter une précision, ou deux, à l’intervention de M. Jean-Luc Gouin parue dans le quotidien Le Soleil du 1er février dernier, laquelle portait – par le biais d’un spécial télévisuel à TV5 Monde (FBS) : « Mes séries au Canada » – sur la perpétuation outre-frontières de la propagande idéologique de l’État canadien (ces gens-là, tous régimes confondus, ne connaissent décidément aucune limite) à l’égard des Québécois. Du même élan, on me permettra de commuer ce pieu d’ancrage en contrefort. Et ce de manière à jeter un regard critique, quoique succinct, sur le climat linguistique qui, de manière générale, règne actuellement au pays de mes ancêtres.

D’abord, Bravo ! Québécoise résidant actuellement en France, je suis parvenue au même constat. Et j’en fus outrée au moins autant que M. Gouin. D’où mon soulagement, si je puis dire, de constater que la chose n’était pas passée complètement inaperçue. Je fus étonnée néanmoins que ce monsieur, philosophe (hégélien qui plus est !) dont les prises de position musclées en regard à la langue et à la culture française et/ou québécoise sont bien connues au Québec (et lesquelles nous changent, soit dit au passage, de la pensée confuse et onanismique de nos René-Daniel Dubois de service, ‘dramaturge’ qui tout récemment encore – et au grand bonheur de M. André Pratte, on peut le présumer – nous apostrophait de ses lieux communs habituels en confondant tout et son contraire), n’ait pas profité de l’occasion pour dire également un mot sur lesdites séries elles-mêmes.

Le meilleur pour soi vs le quant-à-soi

Le fait est que l’on a retenu, pour ce spécial (devrais-je dire : ce « solde » ?), des émissions parmi les productions les plus vaines et les plus commerciales que nous puissions concevoir au pays des Pierre Bourgault (bien que relativement drolatiques, il est vrai, et que les comédiens, d’autre part, n’y soient pas dénués de talent) : Rumeurs, Catherine, Un gars une fille… C’est comme si on leur refilait du Patsy Gallant, du Bruno Pelletier et du Martine St-Clair en préférence à Vigneault, Clémence Desrochers, Félix, Raymond Lévesque, André Gagnon, Pauline Julien, Charlebois, Jacques Michel, Léveillée, Claude Gauthier, Diane Dufresne, Harmonium, Georges Dor, Ferland, Beau Dommage, Paul Piché ou Sylvain Lelièvre, voire Claude Dubois. Aussi, quelle formidable occasion ratée ! A fortiori lorsque l’on connaît la haute qualité de très nombreux téléromans, feuilletons et téléséries de chez nous (sans compter les films, que l’on ne voit pas non plus sur les écrans français), comparables sinon souvent supérieurs à l’orgiaque dégobillage américain qui prévaut sur l’ensemble des chaînes locales. Or ces séries, à l’instar des films, demeurent largement sinon totalement inconnues ici, en France. Et surtout ignorées au sens pesamment transitif que ce verbe peut revêtir en sol hexagonal. J’en conclus dès lors que les ‘fonctionnaires’ « canadians » savaient très bien ce qu’ils faisaient…

Le phénomène n’est pas anodin quand on sait combien la télévision française se révèle « française » à hauteur, je dirais, de… 25 pour cent. Encore… si les légers 75% restant étaient consacrés aux innombrables créations issues des multiples cultures de la Planète, ce serait plutôt sympathique après tout. Mais non. Point du tout. Pour la télévision française – indice par ailleurs extrêmement représentatif, il m’est d’avis, de l’ensemble de la société concernée – le monde se divise en deux. Il y a d’abord :

  1. les United Departments of France, lourdement anglaisés par-delà tous les espaces publics possibles. À commencer par la langue dans son tissu propre, dénaturée (autoanglodéfrancisée, dirait M. Gouin) à tel point que l’on a l’impression, dans ce pays, d’entendre le parler populaire québécois… d’avant la Révolution tranquille ; puis il y a la publicité, les raisons sociales, les marques de commerce, la radio, la télévision (hé !), l’ambiance musicale absolument partout (à croire que la chanson française est frappée d’interdit sous menace d’amende sinon d’incarcération), quand il ne s’agit pas, eh oui, à l’occasion, de la langue de travail… ; et puis, il y a ensuite :
  2. Les United States of America. Que l’on désigne du reste, y compris chez les « professionnels » de l’information, par le vocable ronflant d’« Amérique ». Comme si le plus sérieusement du monde on réduisait le continent européen à l’Allemagne ou à l’Italie. That’s it !

It works !

Incidemment, à l’instant même j’ai un télé-horaire sous les yeux qui m’informe de la programmation de cent (100) chaînes d’expression française (une portion, congrue, se voit allouée à la Suisse, au Luxembourg et à la Belgique [TSR, RTL, RTBF… / mais rien du Québec !], qui font également très « français », c’est-à-dire : très américain). Qu’y vois-je, en ce télé-horaire ? Des téléséries et des films étatsuniens. Partout, tout le temps, sur toutes les chaînes. Publiques, privées, hertziennes, câblées, satellisées… Alouette ! En voulez-vous ? En v’là ! Welcome – Oh Yeah ! – to the United Departments of France. Cela dit (et d’ailleurs là n’est pas du tout la question en litige dans mon propos), tout ce qui est anglo-saxon ne confine pas de facto à la médiocrité ou à l’ineptie, je le reconnais sans peine. À preuve, cette critique élogieuse de « À la Maison Blanche » (The West Wing) parue naguère dans Le Monde diplomatique, et que je fais mienne sans hésitation (« Hôpital Chicago Hope » et « La Loi de Los Angeles », que je cite de mémoire, n’ont pas fait injure à l’intelligence non plus). En outre, on ne sait plus dans quelle langue ces productions sont diffusées puisque, of course, en France on ne voit pas l’intérêt de traduire les titres en français. Que dis-je ?!? Ce sont, au contraire, les appellations françaises originales (ringardes par définition, bien entendu) que l’on métamorphose tous azimuts, et massivement, sous un format et un libellé anglais. Comme si on cherchait à « séduire » le consommateur français en lui exprimant haut et fort tout le mépris qu’on lui porte dans son identité même. Et ça marche ! It works !

French American TV

À telle enseigne, finalement, en regard au petit écran, que si une soirée il me prend l’envie de demeurer bien peinarde à l’appartement pour regarder un « bon » film (je dois signaler que je ‘sors’ un peu plus depuis que l’on peut aller prendre un repas ou une consommation sans se faire agresser par la cigarette de tout un chacun…), c’est la croix et la bannière pour en dénicher un. Un seul. Or il faut savoir que le téléviseur mis ici à ma disposition m’offre au bas mot une soixantaine de chaînes françaises, parmi lesquelles de surcroît figure un grand nombre de canaux spécialisés en cinéma ! J’en viens donc le plus souvent à m’en remettre aux quelques rares chaînes nettement plus étoffées en termes de contenus signifiants, telles que Histoire ou Arte (et je précise au passage que je suis une madame tout-le-monde, et pas spécialement intello…). Quant à TV5, hélas, et c’est à n’y rien comprendre (véritable détournement de mission, il faut bien l’admettre), elle se voit littéralement noyautée par… les « variétés » françaises, pourtant déjà présentes jusqu’à la démesure sur TF1, France 2, M6, etc. (nonobstant le remarquable professionnalisme d’un Michel Drucker, il est vrai, qui – loin de la dictature de la mièvrerie, du racolage et de la séduction à n’importe quel prix – aura apporté ses lettres de noblesse à ce genre plus périlleux qu’il n’y paraît de prime abord).

Ça fait mal aussi, simple illustration parmi moult, de voir une TV Breizh (de laquelle pour ma part j’attendais tout naturellement l’expression de la proverbiale fierté du peuple breton) qui, à l’égale de ses concurrentes, se fait un point d’honneur de procéder en permanence à la promotion de cette American Culture. Culture, comment ne pas s’en indigner (d’autant plus, allez comprendre, que nous cherchons partout à nous en inspirer, au pays de Virgin, d’Universal et d’Alain Minc peut-être plus encore qu’ailleurs), où le burlesque et le consommérisme disputent sans cesse à la violence. Ah ! la violence à la télévision. Autre dossier qui pourrait rendre intarissable : comme si le déversement du sang, au décalitre et dans le plus grand fracas de préférence, était devenu la solution miracle, et immédiate, à tous les problèmes de l’existence. Quelles merveilleuses leçons de vie pour nos enfants, n’est-ce pas. Que l’on ne parvient plus, comme chacun sait, à décoller (ils diraient : déscotcher…) de l’écran – vidéo, ordi, ciné ou télé, c’est le même. Même ambiance d’agression. Perpétuelle. Mais gardons cette disputatio en réserve pour un autre moment. Reste que pour l’heure, et au total, on croit vraiment rêver. La douleur, c’est qu’on ne se réveille jamais. On dort au gaz. Au gas oil, plus précisément.

Vous avez dit antiaméricanisme… ?

L’antiaméricanisme dont on se targue tant dans ce pays, et que selon toute vraisemblance l’on se convainc de cultiver en signe de finesse intellectuelle, constitue en réalité rien moins qu’un mythe. La vérité c’est qu’il se révèle plutôt, ce Français type, fondamentalement antifrançais. Hélas ! vingt-cinq ans de fréquentation assidue de la France m’ont définitivement convaincue de ce désarmant phénomène collectif de détestation de soi. Quand il n’y a plus jusqu’au Monde pour nous accueillir sur son site cybernéen à coups de desk, de newsletters, de e-mail, de check-list, de shopping, de web, de blogs et autres search, eh bien on a déjà une solide idée, ce me semble, de l’état général de la nation… De fait, cet antiaméricanisme présumé m’apparaît de plus en plus – manière de brouiller les pistes en quelque sorte – incarner l’alibi moral sinon royal (forme de caution rhétorique pour la galerie de sa propre bonne conscience) de l’asservissement volontaire et plénier du citoyen français à cet Anglo Way of Life. Lequel ne connaît plus désormais aucun frein dans la patrie des Boileau, des Jean Moulin, des Hugo et des Charles de Gaulle.

« Mettre les deux langues sur le même pied, c’est mettre les deux pieds sur la même langue. » (Joseph Hanse)

J’aime la France. Passionnément. Et depuis longtemps. Il le faut, assurément, pour s’autoriser à l’interpeller dans le blanc des yeux comme je m’y emploie à l’instant – moi une Stranger, une Nobody, et à la fois une bien curieuse Bonemine de cette Gaule insolite au nord des Amériques. Le drame, et je le vis jusque dans ma chair, dans ma chair de Québécoise dont les ancêtres ont vu le jour en Charente, à quelques lieues de La Rochelle, c’est qu’il s’avère radicalement impossible d’aimer un être qui se méprise au plus haut point lui-même. Un être qui prend son pied, très manifestement, à répéter en boucle la bataille d’Azincourt dans son inconscient collectif. Mais cette fois, sans même se donner la peine de combattre.

Comme si une Jeanne d’Arc devait de toute manière – on appelle ça « la pensée magique », récurrente chez l’enfant – apparaître de nouveau. Miraculeusement. Et prendre sur elle, une fois de plus, jusqu’au bûcher de quelque Rouen si nécessaire, l’autisme tranquille de soixante millions d’individus.

Ô Secours ! Lacan, Laplanche, Dolto, Lagache et Pontalis.
Sinon Camille Laurin…

Mathilde François
MathildeFrancois@moncanoe.com
Une Québécoise en France,
Ce 18 février 2008