ANGLICISATION DU PARLEMENT FRANÇAIS

À en juger par la carte de voeux (transmise par l’un de mes contacts) reproduite en pièce jointe ci-contre, qui porte l’estampille du Sénat, l’anglicisation du Parlement français est, elle aussi, en bonne voie (il n’y a, en effet, aucune raison de penser que cet insolite recours à l’anglais soit un geste isolé). On notera du reste, avec intérêt, que l’honorable parlementaire en question est membre de la commission des affaires culturelles et du bureau de la Section française de l’Assemblée parlementaire de … la francophonie (A.P.F.). Faut-il s’en étonner ? Certes pas. Les valeureux défenseurs de la langue française qui, il y a quelques mois, s’étaient adressés aux parlementaires en les conjurant de faire obstacle à la ratification, voulue par le gouvernement, du Protocole de Londres sur les brevets, en furent, hélas, pour leurs frais. Lors du vote au Sénat, le 9 octobre 2007, le projet de loi fut adopté par une majorité écrasante (280 voix pour, 33 contre). Une manifestation typement néolibérale, parmi une foule d’autres, de la subordination du politique à l’économique.

Au cours du débat, M. le sénateur Jacques Legendre, l’un des rares opposants, eut ce mot que nous rapportons volontiers ici : "J’ai à l’esprit cette phrase d’un grand Français, Georges Pompidou, Président de la République et modernisateur de notre pays, homme sensible aux problèmes économiques, qu’il connaissait bien, mais également homme de culture : "Si nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et simplement" (alors qu’il était Premier ministre du général de Gaulle, M. Pompidou avait mis en place, en 1966, le Haut Comité pour la défense et l’expansion de la langue française qui sera pour beaucoup dans l’élaboration de la loi Bas-Auriol du 31 décembre 1975, relative à l’emploi de la langue française, abrogée quelque vingt ans plus tard avec l’entrée en vigueur de la loi Toubon du 4 août 1994).

Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la langue française sont telles que l’on pourrait évidemment attendre de la part des élus, comme le faisait observer le professeur Bernard Lecherbonnier dans son remarquable livre "Pourquoi veulent-ils tuer le français ?" (chez Albin Michel), "une éventuelle mise en alerte, d’autant plus que les gouvernements se gênent de moins en moins pour alarmer l’opinion sur tout et n’importe quoi au nom des principes de sécurité et de précaution". Mais ce n’était nullement ce à quoi il fallait s’attendre pronostiquait l’auteur il y a trois ans déjà : "Sans doute tombera-t-il de haut, le peuple, le jour où il apprendra que ses représentants ont, sans débat public, fait acte d’apostasie, se sont convertis pour leur propre confort à la langue du maître, ont mis en place un dispositif pédagogique pour remplacer le français par une sorte de black french, une langue abâtardie, déboussolée, dépourvue de repère lexicaux et grammaticaux, une sorte de monstre linguistique, sorti tout droit des tiroirs de Grenelle et Valois réunis."

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr