T’SÉ VEUX DIR’

Un nombre grandissant de professionnels (??) de l'information ne sait plus rédiger un texte intelligible et précis avec des mots qui communiquent réellement ce que, en principe, ceux-ci signifient. C'est-à-dire, qui correspondent à la pensée même de celui qui les consigne sur papier ou sur écran.

Ainsi, coup sur coup, en quelques secondes à peine, et sur deux sites d'information différents (La Presse canadienne et Québécor), je constate le phénomène pour, disons, la quatre cent soixante-dix-huitième fois. Minimum ! comme dirait l'homme édenté du pléistocène moyen. Et en quelques semaines, tout au plus.

Illustration sommaire.

1. « BALTIMORE (PC) – L'avocat de Myriam Bédard aux états-Unis évoque une situation d'urgence, impliquant la fille de celle-ci, pour faire devancer la date d'extradition de sa cliente au Canada de quelques jours. » (par le biais, et ce sans même nous attarder de manière plus générale à la construction douteuse de la phrase en sa totalité, de la section des nouvelles en continu de la version cybernéenne du journal Le Devoir : www.ledevoir.com/nouvelles-en-continu.html#ID:15285021. Et bonne chance, au surplus, à quiconque désire lire celles-ci directement sur le site de ladite Canadian Press : www.cp.org/english/online/OnlinecategoryFR.aspx).

Bref, et pour le coup, la Presse canadienne se révèle incapable, manifestement, d'établir la distinction entre évoquer et invoquer.

2. « Le bateau Glory atteint le premier le port de Montréal » (www.canoe.qc.ca/infos/quebeccanada/archives/2007/01/20070101-095748.html)

Québécor ne sait plus, pour sa part, marquer la différence entre un navire et un vague bateau. Pas plus d'ailleurs que la Canadian Press (à l'exemple de nos cousins d'outre-Atlantique, plus anglos et moins Français que jamais) ne sait distinguer désormais le bien-nommé Traversier du Ferry (www.ledevoir.com/nouvelles-en-continu.html#ID:44511033). Un p'tit Sponsoring par email ou en Podcast made in « France Culture » (sic), avec ça…?

Vive la clarté, la richesse du vocabulaire, la qualité de l'expression, la hauteur du style et la précision de la pensée dans les journaux du Québec !

Il faut dire que si personne, ou peu s'en faut, ne sait plus s'exprimer de manière correcte au sortir des Facultés d'éducation – simplement correcte, je le précise (car il nous faut pour l'heure oublier à toute allure le verbe raffiné, le phrasé littéraire ou le lexique personnel garni de plus d'une poignée de mots destinée à tous les usages indistinctement) -, eh bien il ne faut pas s'attendre dès lors à ce que les écoles, les collèges et les universités inoculent ou reconduisent autre chose (on appelle ça la reproduction depuis Bourdieu et Passeron) que la médiocrité dont ces milliers d'établissements du savoir sont eux-mêmes, et pour ainsi dire fatalement (l'oeuf et la poule, c'est bien connu, glissent sans fin sur la bande de Moebius), très largement investis.

Or pendant ce temps de déliquescence intellectuelle et identitaire tout en un (car où se loge le pivot de titane de notre être collectif sinon dans notre langue solidement maîtrisée, de manière à penser adéquatement le monde, d'abord, et à le faire évoluer sainement, ensuite ?), notre lumineux gouvernement estime urgent, quant à lui, d'enseigner l'anglais dès la première année du cycle primaire…

On ne sait plus parler notre langue… ? So what ? Après tout, il nous restera toujours la langue maternelle de John James. Ah ! comment ne pas s'incliner, à l'instar du valet devant son maître, face à la puissance du génie politique…

Il faut croire qu'on a les gouvernements (ainsi que les journaux, et que dire des médias électroniques…) que l'on mérite. Puisque c'est chacun de nous, citoyens, qui les lisons. Et les élisons.

Contrairement aux idées reçues, l'« immobilisme » collectif dont on discoure à satiété depuis quelques mois en terre québécoise ne réside certainement pas, n'en déplaise aux André Pratte de ce monde, dans l'« énergie du NON » – laquelle en effet participe fréquemment des plus hautes vertus de la Résistance au sens moulinien et combien noble du terme. L'immobilisme – qui en disconviendrait ? – c'est bien plus souvent l'acquiescement passif, sinon aveugle, au n'importe quoi (et notamment, on s'en doute un peu, à une langue plus près du borborygme et de l'onomatopée que de la pensée libre). Ainsi d'ailleurs se forgent insensiblement, insidieusement, les dictatures de toute espèce. Que celles-ci s'attifent tantôt de mitres et de chasubles, tantôt de présumées « lois » du marché, tantôt aussi de retorses lois de mesures de guerre (à la façon « Just watch me ! » du cher papa de Justin, en particulier), ou tantôt, encore, s'affublant des apparats clinquants du seigneur fric, du col empesé des modes de toutes sortes (législation tacite de la rectitude comportementale) et enfin, last but not least, du képi du véritable tyran politique, « stricto sangsue ».

Ainsi, aussi, se déconstruisent, lentement mais sûrement, piano mais sano, les ressorts tout à la fois de l'intelligence individuelle, de la volonté nationale et, plus généralement, des régimes démocratiques à coefficient autre que purement, ou essentiellement, nominal.

Jean-Luc Gouin
LePeregrin@yahoo.ca

Capitale nationale, ce 1er janvier 2007