« PLANÈTE NO LIMIT » !

Il y avait une chaîne thématique de télévision qui s’appelait "Planète choc". Elle vient brusquement d’être débaptisée. C’est désormais "Planète no limit". Encore une de ces envahissantes diglossies (coexistence de termes de deux langues différentes dans un même énoncé) qui font fureur par les temps qui courent. Sans doute parce qu’elles procurent un bon moyen d’aller au tout anglais par étape, lentement mais sûrement. Le mot "planète" a été épargné, pour l’instant. Probablement parce qu’il a pour lui d’être très proche de l’anglais "planet" et qu’il ne faut tout de même pas aller trop vite. Mais sans doute passera-t-on bientôt à "Planet no limit". Car cela va toujours dans le même sens, toujours le remplacement de mots français par des mots anglais, jamais l’inverse.

On remarquera que les chaînes de télévision à dénomination purement anglaise sont de plus en plus nombreuses sur le bouquet de CanalSatellite (comme sur celui du groupe TF 1, les deux étant du reste engagés dans un processus de fusion). En voici quelques exemples : "Canal+ Hi-Tech", "Foxlife", "Pinktv", "Euronews", "Discovery real time", "E! Entertainment", "Discovery Channel", "National geographic channel", "Seasons", "Best of shopping", "Motors TV", "Extreme sports channel", "Tele melody", etc … Pour les chaînes dédiées aux enfants (y compris en bas âge) et aux adolescents, qui prolifèrent, c’est pire encore : "Cartoon network", "Playhouse disney", etc …

Le passage à "Planète no limit", que strictement rien ne justifie (même chaîne, même public), n’est pas une traduction pour être compris d’un auditoire non francophone, mais doit plutôt être interprété comme un geste, hautement symbolique, de purification linguistique. C’est l’heure de la mondialisation des échanges, du village global, du nomadisme, d’une Europe sans frontières et sans limites géographiques, des citoyens du monde, des échanges instantanés, de l’interconnection totale, du cybersiècle. Doivent donc être progressivement éradiqués et répudiés tous les particularismes arriérés, tous les enracinements culturels qui divisent et qui font encore obstacle à l’admission à cette cosmopolis, à cette radieuse cité universelle en gestation, évidemment monolingue. Un média télévisuel qui porte le nom de la planète ne se doit-il pas de délivrer un message d’universalisme ? Et voyez comme la modernité fait bien les choses. Cela va très exactement dans le sens de ses projets, de ses intérêts économiques et commerciaux (diffusion des programmes dans le monde entier, dans une seule langue).

Le Conseil constitutionnel avait donc censuré sept des vingt quatre articles de la loi Toubon du 4 août 1994 au nom de la liberté d’expression des marchands (cette décision, contestée en droit à juste titre puisque l’art. 2 de la Constitution stipule que "la langue de la République est le français", étant une application parfaite de la doctrine dite de "l’ouverture", l’une des grandes idées de notre époque, née une dizaine d’années auparavant, aux Etats-Unis – pour des raisons faciles à comprendre -, sous le nom d »"openness school"). Mais quid dans l’avenir, de la liberté d’expression de ceux qui ne sont pas marchands, n’ont pas l’intention de le devenir, et qui auraient l’invraisemblable audace de vouloir continuer à parler français en France ? Puisque, selon la doctrine dont nous venons de parler, qui se veut d’abord être celle de la tolérance, il importe d’admettre que tout se vaut, d’être ouvert à toutes les idéologies, à tous les styles d’existence, à toutes les cultures, ceux-là qui veulent persister à s’exprimer en français devraient demeurer libres de le faire sans entrave aucune (à condition, évidemment, que subsistent suffisamment de locuteurs francophones). Ils pourraient bien, pourtant, comme souvent ceux qui témoignent d’un certain attachement à quelque héritage ou tradition que ce soit, se heurter à une opposition croissante. "On ne sait par quel miracle la loi Toubon a été adoptée en 1994. Cette loi, qui vise à protéger la langue française, a été la risée des milieux économiques et culturels …" écrit M. Jean Sévillia dans Moralement correct (aux éditions Perrin). L’ampleur, les moyens et la dynamique du mouvement anglomaniaque sont tels, aujourd’hui, que défendre la francité risque fort de susciter plutôt la réprobation, et même l’hostilité, que la moquerie. Car vouloir demeurer francophone, c’est aussi vouloir s’opposer à l’entrée en France des mots anglais, vouloir ériger des barrières linguistiques. Et, cela, c’est précisément ce que la très puissante doctrine de l’"ouverture" déteste par dessus tout, ce qu’elle condamne sévèrement, un peu comme vouloir apporter des restrictions à l’entrée et au séjour des étrangers. Pour elle, qui veut "arracher les hommes à leurs vieilles racines", qui condamne le passé, lui fait la leçon quand elle ne lui tourne pas le dos, qui se veut progressiste, moderne, qui regarde vers les jeunes et vers l’avenir, c’est un anachronisme, une régression, un "frileux" retour en arrière, une revendication identitaire et culturelle dépassée, une entrave à la marche du nouveau monde qu’il convient de débarrasser du cauchemar de l’ancien.

La question linguistique est subsidiaire, parmi une foule d’autres, de l’immense question suivante d’aujourd’hui que voici : qu’est-ce que la France ? C’est précisément le titre d’un ouvrage qui vient de paraître aux éditions Stock, sous la direction de M. Alain Finkielkraut. Ce ne sont pas les prochaines élections à la présidence de la République qui lui apporteront le plus petit commencement de réponse.

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr

(Le 26 mars 2007)