POURQUOI VEULENT-ILS TUER LE FRANÇAIS?

Dans son très remarquable livre "Pourquoi veulent-ils tuer le français ?" (Albin Michel, 2005), le professeur Bernard Lecherbonnier parle de "ces représentants de l’action publique, chef de l’Etat, Premier ministre, diplomates, qui n’hésitent pas à s’exprimer en anglais hors de nos frontières dès qu’on leur tend un micro." Il relève, à ce propos, que "la symbolique s’est inversée depuis quelques années au point que ce qui, auparavant – s’exprimer publiquement en anglais -, était considéré comme incompatible avec une fonction de représentation officielle de la France est regardé aujourd’hui comme un signe de modernité. Aussi la nouvelle génération de ministres choisit-elle souvent de parler anglais à l’étranger à l’occasion des points de presse, participations à des conférences, interventions dans des universités, etc …".

Deux ans plus tard, il peut même arriver que ce soit le Premier ministre en personne qui s’exprime en anglais, sur le territoire français. C’est ce qu’a fait M. François Fillon, le 29 juin à la Baule, à la fin de l’allocution qu’il a prononcée lors de la cinquième Conférence mondiale sur les investissements (voir mon courriel du 29 juin à ce sujet précisément). Peut-être une première historique, même si cela reste à vérifier, l’usage constant étant que les plus hautes autorités de l’Etat, c’est-à-dire les représentants du peuple français, s’expriment toujours en français sur le territoire français (à charge, éventuellement, pour les organisateurs de manifestations internationales, comme celle dont il est question ici, de prévoir un dispositif de traduction pour les participants non-francophones). "France is ready for action" a ainsi déclaré le Premier ministre devant un parterre (enthousiaste) de chefs d’entreprise et d’investisseurs français et étrangers. Comment s’étonner, dans ces conditions, que les organisateurs de cette conférence aient pris la liberté, pour célébrer l’événement, de placarder partout dans la Baule des affiches rédigées strictement en anglais, sans un seul mot de français ?

Le quotidien local Presse Océan a rendu compte, le 30 juin, de cette allocution dans un article intitulé "François Fillon promet un paradis aux entreprises". Surtout un paradis fiscal : "Nous allons lever tous les handicaps que vous subissez … Aucun grand prélèvement ne sera oublié. Nous examinerons les cotisations sociales, la CSG, la taxe sur les salaires mais aussi la TVA, l’impôt sur le revenu et la taxe professionnelle." En anglais, le Premier ministre a déclaré que la France allait devenir un pays où il est "facile de faire des affaires, où l’on peut se consacrer sur la gestion de son entreprise sans tracasseries ni pression autres que celles liées au marché." Une profession de foi peut-être plus ultralibérale encore que néolibérale, puisqu’elle semble mettre l’Etat au service des entreprises et des marchés.

Dans un communiqué de presse tout récent, M. le député Jacques Myard, membre de la majorité gouvernementale, dénonçant vivement l’anglomanie croissante des entreprises françaises, exposait que le français était, contrairement à ce qu’elles semblent croire, un "atout économique" pour notre pays dans les relations commerciales internationales : "La langue française, si l´on en croit certains esprits forts, n´a plus sa place dans le monde international des affaires … Cette analyse est réductrice. La croyance qu´un seul véhicule linguistique permet de se faire comprendre dans le vaste monde est non seulement illusoire mais elle est aussi suicidaire pour les entreprises françaises qui, ce faisant, négligent leurs intérêts à long terme." Fort bien, mais n’est-ce pas le chef du gouvernement qu’il convient d’abord de persuader de cela ? Il est, en effet, manifestement d’un tout autre avis puisque, s’agissant du recours à l’anglais, il adopte une attitude qui est précisément celle que M. Myard reproche aux entreprises françaises.

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr