LE PIGEON DISSIDENT

Destinataires : Pigeon-dissident@umontreal.com,
presidence@aedmontreal.com, Anne-marie.boisvert@umontreal.ca

Cc : alexandre.gautier@umontreal.ca

Objet : De l’anglais dans votre journal : une très mauvaise décision

1) Journal Le Pigeon dissident
2) Association des étudiantes et étudiants en droit de l’Université de Montréal
3) Faculté de droit de l’Université de Montréal

Mesdames,
Messieurs,

Comme de nombreux Québécois, j’ai appris par les médias la décision du journal étudiant Le Pigeon dissident de publier des articles en anglais. À titre de langagier et d’enseignant ayant oeuvré pendant des années avec de jeunes anglophones apprenant le français, j’aimerais vous dire qu’il s’agit d’une très mauvaise décision et que ce n’est pas du tout la bonne façon de favoriser l’intégration des étudiants à la société québécoise et à la population étudiante de l’Université. En outre, je comprends plutôt mal comment il est possible que des étudiants en droit à l’Université de Montréal aient une connaissance suffisante du français pour faire les travaux qui leur sont sans doute demandés dans leurs cours, mais que cette connaissance ne leur soit pas suffisante pour écrire en français dans votre journal, quitte à se faire aider un peu par d’autres étudiants.

L’Amérique du Nord compte des milliers d’établissements d’enseignement postsecondaires utilisant presque exclusivement la langue anglaise. On trouve même au Québec des cégeps et de grandes universités, comme l’Université McGill et l’Université Concordia, où l’anglais est la langue de l’enseignement et de la vie étudiante. À l’inverse, il n’existe pas, dans le reste de l’Amérique du Nord, hors du Québec, de grandes universités françaises ayant un rayonnement comparable à celui de ces deux universités anglo-québécoises.

L’Université d’Ottawa est bilingue mais, dans de nombreux programmes, les cours n’y sont pas offerts en français. De plus, elle se trouve dans une ville officiellement unilingue anglaise, et la vie étudiante s’y passe surtout en anglais. Quant à l’Université de Moncton, c’est une petite université comptant moins de 5000 étudiants qui se trouve aussi dans un milieu où l’anglais est la langue dominante. Les grandes universités où l’on peut étudier en français en Amérique se comptent donc sur les doigts d’une seule main et elles sont toutes au Québec: Université de Montréal, UQAM, Université Laval et Université de Sherbrooke. C’est peu. Très peu.

Les étudiants de l’Université de Montréal, qu’ils viennent du Québec ou d’ailleurs, y sont pour étudier en français. Sinon, ils seraient dans une université de langue anglaise, puisqu’il y en a beaucoup. Aujourd’hui, vous acceptez que des étudiants écrivent en anglais dans votre journal étudiant. Demain, l’Université donnera des cours en anglais. Plus tard, le visage français de l’Université sera tellement compromis que les étudiants qui voudront vraiment étudier en français iront ailleurs. À l’Université Laval, peut-être, loin d’une métropole québécoise dont l’anglicisation aura peut-être atteint un point de non-retour.

Lorsqu’un Québécois se rend étudier en Alberta, en Nouvelle-Écosse, au Colorado ou au Massachusetts, il s’attend à devoir y vivre en anglais. Les cours se donnent en anglais, la vie étudiante se passe en anglais et le milieu environnant parle anglais. Il ne viendrait jamais à l’idée des Québécois qui étudient à Harvard, par exemple, de publier des articles en français dans le journal étudiant de la place. Ou bien ils publient en anglais, ou bien ils font autre chose. Les Québécois qui vont étudier aux États-Unis ou au Canada anglais en reviennent avec une excellente connaissance de la langue anglaise. C’est le principe de l’immersion linguistique. Plus on parle une langue, plus on est forcé de l’utiliser, plus on finit par la connaitre.

Un bon professeur de langue ne laissera pas son élève se dérober et insistera pour qu’il s’imprègne des phonèmes, des intonations, du génie et de la richesse de la langue qu’il lui enseigne. Une langue est beaucoup plus complexe à apprendre que les mathématiques ou la biologie. Une pareille affirmation vous étonne? Songez seulement au fait qu’on n’arrive pas à enseigner les langues aux ordinateurs, même les plus puissants. Si les êtres humains arrivent à maitriser une ou plusieurs langues, c’est parce qu’ils s’en servent constamment et en absorbent ainsi intuitivement les subtilités pas toujours faciles à expliquer par des règles logiques.

Toutes les connaissances passent par la langue. Chaque fois qu’on apprend un concept, on apprend aussi le mot qui s’y rattache et on fait le lien avec d’autres mots. Les constructions logiques de l’esprit sont faites de mots. La langue est la clé du savoir, et le savoir est teinté par la langue. Qui plus est, la profession de juriste exige une maitrise particulière de la langue. Comment pourrait-on songer à plaider une cause dans un tribunal sans être capable d’exprimer clairement sa pensée dans la langue du procès?

langue.Vous ne rendez pas service aux étudiants qui connaissent mal la langue française en leur permettant d’écrire en anglais dans votre journal. Si leur but est de pouvoir travailler en français un jour, ils devront être capables de s’exprimer avec aisance en français. Vous devez les aider, comme tous les Québécois doivent aider les gens qui viennent vivre parmi eux à parler la langue commune du Québec. Trop souvent au cours de notre histoire, nous avons fait l’inverse. Nous avons eu le réflexe de parler la langue de l’autre, par sympathie parfois, mais plus souvent parce que nous avions un sentiment d’infériorité doublé d’une mauvaise connaissance de notre propre

Aujourd’hui, la jeunesse québécoise est plus instruite que jamais. Il n’y a plus de raison pour que nous continuions de passer systématiquement à l’anglais chaque fois qu’au Québec, une petite minorité de personnes dans un groupe ne se sent pas à l’aise en français. Si nous voulons nous affirmer et si nous voulons que notre langue ait des chances de continuer de rayonner en Amérique et dans le monde, nous devons être plus fiers, plus fermes et plus pédagogues. Nous nous assurerons ainsi que ceux qui viendront vivre parmi nous n’auront pas à vivre en marge de notre société faute de pouvoir communiquer avec nous. Ils s’intègreront d’autant plus aisément que nous saurons être à la fois déterminés, accueillants et soucieux de bien nous exprimer, ce qui aura pour effet de leur donner constamment les mots dont ils ont besoin.

Par conséquent, j’espère que vous reviendrez sur votre décision malheureuse, qui n’est bonne ni pour le Québec, ni pour l’Université de Montréal, ni pour les gens qui viennent y étudier et qui s’attendent tous à y trouver un milieu où le français est la langue des études, de la fraternité et de la vie en général.

Bernard Desgagné
Gatineau, Québec