LA LANGUE FRANÇAISE N’APPARTIENT PAS AUX SEULS FRANÇAIS

Lettre ouverte d’Abdou Diouf : "la langue française n’appartient pas aux seuls Français"

Cette lettre ouverte est extraite du site Web www.cambodgesoir.info

A l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, le secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie Abdou Diouf souligne dans une "lettre ouverte aux francophones" les finalités et l’intérêt de faire vivre ce réseau original et divers.

Abdou Diouf
Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (DR)

“J’ai malheureusement la conviction que si l’on procédait à un sondage, on serait obligé d’arriver au constat que l’on ne sait pas vraiment ce qu’est la Francophonie. Il est vrai que les médias, légitimement préoccupés par les crises qui ébranlent la communauté internationale ne trouvent que peu de place à consacrer à la Francophonie, si ce n’est une fois tous les deux ans, à l’occasion du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, rendez-vous institutionnel majeur certes, mais qui ne suffit pas à donner une vision précise de ce qu’est la Francophonie, de ce qu’elle fait, jour après jour, mois après mois, de son ancrage populaire.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de publier le Bulletin quotidien de la Francophonie, mais tout simplement de faire savoir, par exemple, qu’elle est une organisation internationale à part entière, connue et reconnue sur la scène internationale, et non pas un cénacle de vieux messieurs pourchassant l’anglicisme ou le barbarisme, qu’elle est une organisation qui s’appuie sur des instances et des opérateurs spécialisés, qu’elle est une organisation qui voit ses candidats à l’adhésion augmenter toujours plus jusqu’à compter, aujourd’hui, 68 Etats et gouvernements dont 13 observateurs, répartis sur l’ensemble des continents, qu’elle est une organisation dont les évolutions traduisent sa volonté d’adaptation aux réalités et aux défis de la société internationale contemporaine.

Je conçois que notre fonctionnement institutionnel n’ait qu’un lointain intérêt pour le grand public, mais je m’explique mal que les universitaires, les chercheurs, les étudiants en science politique ou en relations internationales n’éprouvent pas le besoin ou la curiosité de se pencher sur cette organisation originale qui compte désormais au rang des grandes organisations internationales.

Je m’explique mal, par ailleurs, qu’évoquant les crises et les conflits qui secouent le monde, singulièrement en Afrique, on omette de mentionner la part déterminante que prend, aujourd’hui, la Francophonie aux efforts de paix dans cette région, qu’on omette de mentionner les médiations qu’elle engage, les missions qu’elle dépêche, seule, ou en collaboration avec d’autres organisations, dont l’Onu. Je m’explique mal qu’évoquant les pays en sortie de crise ou en transition, on omette de mentionner l’appui technique qu’elle apporte aux efforts de reconstruction sur la base d’engagements fermes souscrits par ses membres, dans la Déclaration de Bamako, sur la pratique de la démocratie, des droits et des libertés. Je m’explique mal qu’évoquant la bataille qui se livre depuis plusieurs mois à l’Unesco autour de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, on omette de préciser que la Francophonie a été à l’origine de l’élaboration de ce texte, que sa mobilisation a été décisive, tant pour l’adoption que pour la ratification de cet instrument, démontrant ainsi qu’elle constitue, désormais, dans les instances multilatérales, une force de propositions, un forum de concertation propre à transcender les clivages Nord-Sud. Je m’explique mal qu’évoquant la place du français dans le monde, on omette de mentionner les actions de la Francophonie en faveur de sa diffusion et de son rayonnement.

Faut-il voir dans ces omissions le fait, qu’évoquant tous ces sujets, l’on ne pense pas spontanément à la Francophonie ou, plus grave, que l’on continue – singulièrement parmi les élites et les intellectuels – à la percevoir à travers le prisme d’idées aussi fausses que reçues : “La Francophonie? Un avatar du néocolonialisme! Un combat dépassé pour la défense de langue française!”.

Où est la vérité dans tout cela? Je ne le sais pas, mais ce que je sais, c’est que la Francophonie est un humanisme, que la langue française est au début et à la fin de la Francophonie, parce que ce qui unit les centaines de millions de francophones de par le monde, c’est d’abord un amour partagé de la langue française. A cet égard, la langue française n’appartient pas aux seuls Français, elle appartient à toutes celles et à tous ceux qui ont choisi de l’apprendre, de l’utiliser, de la féconder aux accents de leurs cultures, de leurs imaginaires, de leurs talents. La langue française est sans frontières. C’est dire que les francophones du monde entier ne savent pas encore tout ce que la Francophonie peut leur offrir et tout ce qu’ils peuvent lui offrir en s’ouvrant plus largement aux talents de ces écrivains, de ces chanteurs, de ces cinéastes, de ces artistes qui ont fait le choix de créer en français, en favorisant la circulation des étudiants dans l’espace francophone, en se témoignant un réel intérêt mutuel. La Francophonie ne saurait être la seule affaire des Etats et gouvernements, elle n’y survivrait pas ! Alors n’attendons plus le 20 mars, Journée internationale de la Francophonie, pour penser à la Francophonie, pour parler Francophonie, pour se revendiquer francophones! Car être francophone, ce n’est pas renoncer à son identité, c’est tout au contraire être encore plus sénégalais, vietnamien, roumain, marocain, belge, canadien, haïtien. Etre francophone, c’est vouloir construire ensemble ce beau dessein d’assumer l’intégralité de l’humain jusque dans ses divergences, de favoriser le besoin d’ouverture et d’enracinement de l’individu, de conjuguer harmonieusement aspiration à l’universel et diversité des peuples.”

Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie