ENCORE UN CONSTAT TROMPEUR

ENCORE UN CONSTAT TROMPEUR : LA COMMISSION BOUCHARD-TAYLOR ESQUIVE L’INTÉGRATION INCERTAINE DES IMMIGRANTS À LA MAJORITÉ FRANCOPHONE

Charles Castonguay
Professeur à la retraite
Université d’Ottawa

Certains crient trop vite haro sur qui se préoccupe de la francisation des immigrants. MM. Bouchard et Taylor ont eux-mêmes choisi de ratisser large. Dans le document de consultation qu’ils nous ont proposé, ils font état du sentiment persistant d’une fragilité qu’éprouve un peuple fondateur inquiet de son héritage et qui continue de nourrir une certaine inquiétude quant à son avenir. Ils se demandent, et nous demandent, dans quelle mesure la crainte liée à la cohésion collective de la société québécoise et à la survie culturelle et linguistique de la majorité francophone est fondée.

Les commissaires ont eu raison de soulever cette question. Si l’assimilation linguistique des allophones suivait le poids démographique du français et de l’anglais au Québec, l’avenir de sa majorité francophone serait assuré. Pour chaque allophone qui ferait de l’anglais sa nouvelle langue d’usage à la maison, neuf choisiraient le français. Et la majorité accueillerait l’immigration avec confiance et empressement.

Or, le pouvoir d’attraction du français n’en est pas là. C’est peut-être la principale raison du malaise à l’origine de la présente commission. Hélas! aussitôt la question posée, MM. Bouchard et Taylor esquivent le problème que soulève cette intégration incertaine des immigrants à la majorité francophone. Ils présentent, au contraire, un portrait de la francisation qui me paraît aussi jovialiste que d’autres bilans tracés depuis 1995.

Leur document de consultation ne renferme aucune donnée qui témoigne du bien-fondé de l’inquiétude actuelle devant l’intégration insuffisante des nouveaux immigrants à la majorité francophone. MM. Bouchard et Taylor traitent de ce problème comme s’il n’existait que dans l’imaginaire collectif de la majorité, qu’il suffirait de soigner. Ils ne consacrent qu’un seul paragraphe à l’analyse de la francisation, où ils se limitent à avancer des statistiques rassurantes sur la connaissance du français. Les commissaires insistent ensuite « sur le fait que d’importants indices de francisation sont en hausse et que la francophonie québécoise fait preuve d’une grande vitalité » (c’est eux qui soulignent).

Comme analyse d’une question aussi fondamentale, c’est bien mince, sinon trompeur. Quels sont ces importants indices en hausse? Aucune étude de l’Office ni du Conseil de la langue française ne révèle de récente progression du français comme langue de travail. Le recensement de 2001 nous a plutôt appris que parmi les nouveaux arrivants, les allophones qui travaillent en anglais au Québec sont aussi nombreux que ceux qui y travaillent en français. Et que dans l’île de Montréal, pareille égalité entre l’anglais et le français vaut pour l’ensemble de la population active allophone.

Aucune étude ne montre non plus de hausse significative de la part du français dans le choix d’une nouvelle langue d’usage au foyer parmi les cohortes d’allophones arrivées au Québec depuis 1976. En fait, en cette matière, la sélection depuis 1978 d’une partie des immigrants en fonction d’une connaissance préalable du français s’avère le principal facteur ayant joué à l’avantage du français. Car au moins la moitié de l’assimilation linguistique observée parmi les nouveaux allophones s’est accomplie avant leur arrivée au Québec. Si l’on fait entrer en ligne de compte ce facteur avec d’autres, on est conduit à conclure qu’en ce qui concerne les cas d’adoption d’une langue d’usage nouvelle à la maison qui ont eu lieu sur le territoire québécois, il y a eu beaucoup plus de cas d’anglicisation que de francisation depuis 1971. Au bas mot, 75 000 cas d’anglicisation de réalisés au Québec entre 1971 et 2001, contre 30 000 cas de francisation.

Les principaux déterminants de l’avenir du français au Québec, soit les comportements linguistiques au travail et au foyer, ne sont donc guère rassurants. Par comparaison, les statistiques de recensement sur la connaissance des langues auxquelles se réfèrent les commissaires fournissent une indication moins fiable de l’avenir linguistique. Connaître le français ne veut pas dire qu’on s’en sert comme langue principale.

On sait fort bien d’ailleurs que la plupart de nos concitoyens anglophones et allophones connaissent maintenant le français. La loi 101 assure une bonne maîtrise du français aux immigrants qui arrivent au Québec à l’âge scolaire ou préscolaire. Bon nombre d’immigrants adultes maîtrisent aussi le français dès leur arrivée. Le Québec les a justement sélectionnés pour cette raison.

Cependant, l’apprentissage du français parmi ceux qui ignorent le français en arrivant pose encore problème. Selon une récente étude de Statistique Canada, quatre ans après leur arrivée les deux tiers d’entre eux ne connaissent toujours pas bien le français. Les recensements nous offrent une information équivalente. La moitié des immigrants adultes qui arrivent à Montréal sans connaître le français ne l’apprennent jamais assez bien pour soutenir une conversation. C’est inacceptable mais le document des commissaires n’en dit rien.

Leur document accuse d’autres faiblesses semblables. Dans son chapitre sur le profil démographique du Québec, il affirme que les Québécois d’origine ethnique autre que française ou britannique représentaient plus de 22 % de la population en 1991. Or le pourcentage à ce recensement était de 15 %. Le document ajoute que la proportion actuelle serait de 25 %. C’est du délire. À ce compte, il y a belle lurette que la majorité de la population de l’île de Montréal serait d’origine autre que française ou britannique.

Cette inflation de la population d’origine autre est aussitôt accompagnée de propos rassurants sur la stabilité de la proportion de Québécois de langue maternelle française. Pour le démontrer, le document compare le poids de la population francophone au recensement de 1986 à celui de 2001. Statistique Canada a pourtant averti que les changements majeurs apportés au questionnaire en 1991 rendent fort complexe la tâche de comparer les données de 1991 sur la langue maternelle à celles de 1986. Autrement dit, mieux vaut ne comparer que les données de 1991 et 2001, recueillies à l’aide d’un questionnaire à peu près inchangé. On constate alors que le poids des francophones au Québec a chuté de près d’un point de pourcentage au cours de ces dix dernières années.

L’analyse de la situation linguistique que nous présentent les commissaires laisse ainsi nettement à désirer. Leur façon de traiter la question paraît viser avant tout à passer le message qu’il n’y a pas lieu pour la majorité francophone de s’inquiéter, quelle que soit la rapidité de croissance de la population d’origine autre. Les commissaires semblent avoir leur idée de faite là-dessus. Ce serait dommage. Car sans un constat objectif et adéquat de la situation linguistique qui prévaut actuellement au Québec, la commission risque fort de rater son but.

C’est la faiblesse du document de consultation en cette matière qui m’a poussé dès le début des audiences publiques à suggérer aux commissaires de divulguer, au fur et à mesure qu’ils les reçoivent, les études qu’ils ont commandées à des experts pour nourrir leur réflexion, notamment celles portant sur le profil démographique du Québec et sur les indicateurs d’intégration collective. Leurs concitoyens auraient alors pu en profiter aussi ou, le cas échéant, relever les inexactitudes qui pourraient s’y trouver. Les commissaires ont préféré garder ces études secrètes jusqu’au moment de déposer leur rapport final. Cela demeure regrettable.

Le seul collaborateur externe nommé dans le document de consultation est un démographe qui se moque de ceux qui s’inquiètent de la situation du français. Ceux-ci dramatisent, a-t-il déjà dit en entrevue. À son avis, « Eh bien, si le fait français disparaît un jour au Québec, ce ne sera pas la première fois qu’une langue dominante en remplacera une autre ou la réduira au rang d’élément folklorique. Au fond, où est le problème? ».

Le même démographe serait l’un des experts à qui la commission a commandé des études spéciales. Il y a donc lieu d’insister. La commission gagnerait en étant plus transparente.