DES MOTS QUI PARLENT

J’aime profondément la France et les Français, mais leur dérive vers l’anglais me chagrine. Si l’interpénétration culturelle et linguistique est un facteur d’enrichissement pour l’humanité, le métissage doit être un moyen de peindre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sur terre, et non de les fondre en un blanc universel. Les langues doivent pouvoir s’échanger des mots sans y perdre leur âme.

Les Québécois ont l’habitude de parler français tout en entretenant des relations très étroites avec le reste du continent anglophone qu’est l’Amérique du Nord. Presque la moitié des Québécois s’expriment aisément en anglais, en plus du français. Néanmoins, en véritables Gaulois, ils ont su résister à l’anglicisation totale pendant des siècles. Ils ont en somme acquis une certaine expertise du parler français en pleine mer anglaise. Je pense qu’ils ont à cet égard quelques longueurs d’avance sur la France, qui ne fait que commencer d’être sérieusement envahie par l’anglais. Voici donc ce que j’aurais à dire à mes amis français au sujet des emprunts à l’anglais, en tant que traducteur et ex-enseignant québécois connaissant bien et le français, et l’anglais.

Toute langue doit évoluer. Une langue figée est une langue agonisante. Chaque jour ou presque, il faut trouver des mots ou des expressions nouvelles pour représenter la réalité. Lorsqu’on n’arrive pas à les créer à partir du vocabulaire français, l’emprunt à une autre langue peut être utile, mais il présente trois inconvénients: l’irrégularité de la prononciation, la rupture étymologique et la stérilité.

La langue française a comme avantage, par rapport notamment à l’anglais, d’être une langue relativement phonétique. Autrement dit, on peut décoder les mots syllabe par syllabe pour en trouver la prononciation. Il y a bien des irrégularités, mais elles sont mineures comparativement aux grandes difficultés que présente l’anglais à cet égard. Du reste, il existe une tendance à faire disparaitre les irrégularités au fil de l’évolution du français, comme en témoignent les rectifications orthographiques de 1990, qui recommandent par exemple la suppression des accents circonflexes n’altérant pas la prononciation, comme celui que l’on mettait traditionnellement sur le «i» du mot «ile».

À l’inverse, la graphie d’un mot anglais en révèle rarement la prononciation, et l’accent tonique est un caprice omniprésent de la langue anglaise qui en fait une langue difficile à parler. Les jeunes anglophones doivent vraiment apprendre distinctement la langue écrite et la langue parlée, ce qui les met généralement en retard d’une bonne année dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, par rapport aux jeunes francophones.

Lorsqu’on emprunte un mot anglais tout en conservant sa graphie, on introduit des irrégularités phonétiques en français, ce qui est contraire à l’esprit qui devrait nous guider pour en faciliter l’apprentissage. Par exemple, le mot anglais «e-mail» se prononce en français «imél». Or, depuis quand un «e» fait-il le son «i» en français? Pour résoudre ce problème, on francise la graphie du mot, un peu comme on l’a fait pour paquebot, qui vient de l’anglais «packet-boat». On laisse tomber le «e» initial et on écrit tout simplement «mail» ou encore mieux, «mél», puisque la graphie «mail» correspond aussi à un autre mot français, qui se prononce comme «maille». Mais, subsistent encore les deuxième et troisième inconvénients, soit la rupture étymologique et la stérilité.

Le mot «mél» n’appartient à aucune famille de mots français et n’est pas composé à partir de mots qui en diraient tout de suite le sens. C’est un mot peu évocateur en lui-même, contrairement à l’équivalent proposé dès le milieu des années 1990 au Québec, soit le mot «courriel», qui est une contraction de «courrier électronique». Le mot «courriel» a une étymologie que le lie à d’autres mots de la langue française, contrairement au mot «mél», qui tombe des nues ou plutôt, qui nous est parachuté sur la tête.

Troisième inconvénient: la stérilité. De quoi ont l’air les dérivés de «mél»? Pour envoyer des «méls», me servissè-je d’un «méleur»? Est-ce que je «méle» de l’information? Et comment appeler les messages non désirés dont nous sommes inondés? Du «jonque-mél»? En fait, le mot «mél» est un mot stérile, très peu susceptible d’engendrer des dérivés. À l’inverse, le mot courriel a déjà des dérivés et se prête bien à la création d’autres dérivés, que tout francophone comprendra spontanément: courrielleur, courrieller, infocourriel, pourriel. Ce sont de mots pratique, qui correspondent au génie de la langue française.

Par conséquent, j’invite mes amis français, et en particulier ceux pour lesquels la langue française est le principal outil de travail, à prendre conscience des difficultés que causera inévitablement le recours abusif à l’emprunt de mots anglais. Notre langue risque d’être dénaturée. Nous allons en faire un tel fouillis qu’il sera plus difficile de l’apprendre. Et moins les gens apprendront le français, moins ils le liront, plus il nous sera difficile de gagner notre vie autrement qu’en adoptant l’anglais purement et simplement. L’humanité se sera alors appauvrie du trésor qu’est le français, une langue pleine de mots qui parlent.

Bernard Desgagné, traducteur parlementaire et ex-enseignant
Gatineau, Québec