COLONISATION CULTURELLE

Je vous transmets un article concernant la « France bilingue » (My English is poor !) paru dans le Nouvel Observateur.

Les zélateurs de la colonisation culturelle ont ici la parole. L’article est paru dans un hebdomadaire ayant une sensibilité de « gauche » mais visiblement pas de sensibilité au plurilinguisme et au respect de la langue française. Vivre en français en France constitue pour ces promoteurs du bilinguisme angloïde une entrave au modernisme.

« Le président * m’a donné mission de faire de la France une nation bilingue » phrase prononcée par X. Darcos (ministre de l’Éducation nationale) est ici comprise comme elle doit l’être, c’est-à-dire comme une volonté d’anglophonisation de la France.

Les explications plus ou moins sincères visant à nous faire croire qu’il n’y a pas de contradiction avec la politique suivie jusqu’à maintenant favorisant le plurilinguisme et de l’apprentissage de deux langues étrangères vivantes ne sont que leurres et faux-semblants.

Marc Favre d’Échallens
Secrétaire général de Droit de Comprendre

* Nicolas Sarkozy

Réf. : Article

http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2242/articles/a357579-.html

SEMAINE DU JEUDI 25 Octobre 2007

Nº2242
Le Nouvel Observateur : My English is poor !

L’europe impose pourtant un niveau en langues à l’école
My English is poor !
Faire de la France un pays bilingue ? C’est la promesse de Nicolas Sarkozy. Pour l’instant, cependant, nos bacheliers peinent à articuler trois mots. Or la nécessité de parler anglais touche désormais presque tous les métiers.

God help our Président…», il va en avoir besoin. Car Nicolas Sarkozy nourrit un projet ambitieux, faire de la France une «nation bilingue». Vaste chantier, alors que nos lycéens ont du mal à articuler trois mots. Preuve par l’exemple. Voici un cours d’anglais d’une classe de terminale SMS (sciences médico-sociales) dans un établissement de l’Essonne. Thème du jour : l’esclavage. Le professeur a bien préparé sa séance. Elle commence par un extrait de film où l’on voit des Noirs échangés contre des armes et cruellement précipités à fond de cale par des marchands espagnols. Puis la jeune femme lance la discussion. «What do you know about slavery ?», demande-t-elle. Personne ne moufte. Un élève hasarde un mot : «Horror.» «Make a sentence please», demande le professeur. Le silence retombe. «Après sept ans d’anglais, ces terminales peinent à faire une phrase… !», se désole-t-elle après la séance. Une exception malheureuse ? Pas vraiment. «Dans toutes les sections, on est régulièrement confronté à des élèves qui ont fait des années d’anglais et qui parlent très mal», reconnaît un professeur au lycée Ampère, à Lyon.

En 2002; l’évaluation des compétences en anglais chez les élèves de 15 à 16 ans dans sept pays européens nous a classés bons derniers. Le fait n’est pas nouveau. On déplore notre retard depuis des années, mais jusqu’ici aucune mesure n’a été efficace. Pis, nous avons même reculé par rapport à nos voisins. «Nos étudiants en langue n’ont parfois même pas le niveau attendu pour les élèves de cinquième selon le nouveau cadre européen», constate un enseignant-chercheur à l’université de Lille. Car aujourd’hui l’Europe ne nous laisse plus le choix. Depuis 2000, les pays membres de l’Union ont adopté un cadre commun afin que tous les petits Européens apprennent à se «débrouiller» dans au moins une langue étrangère. A l’écrit comme à l’oral, avec des évaluations précises à la clé. La France se met enfin en conformité avec ces exigences. A partir de 2008, les langues sont au menu du brevet des collèges, au contrôle continu, à l’oral comme à l’écrit. Avec en tête l’anglais, étudié par 97% des élèves. On va apprendre à parler la langue de Shakespeare pour de vrai ? «C’est une révolution copernicienne !», s’exclame un inspecteur d’académie.

Mais pourquoi sommes-nous si mauvais ? «Les élèves n’osent pas prendre la parole de peur de se tromper. Ils ne veulent pas prendre de risques», analyse François Monnanteuil, doyen du groupe des langues à l’Inspection générale. Un constat qui vaut pour tout le système éducatif, qui ne donne pas assez confiance aux élèves et ne leur apprend pas à prendre la parole en public.

Il faut dire que ce qu’on leur propose n’est pas toujours exaltant. Depuis 1997, les programmes insistent bien sur l’entraînement à l’oral, mais il semble que ces instructions soient peu prises en compte. Certes, on rencontre de magnifiques exceptions, notamment au collège. Des enseignants qui, tels des metteurs en scène, font dialoguer leurs élèves entre eux, leur font jouer des rôles et qui n’emploient que l’anglais pendant leur cours. Ceux-là sont des pionniers. Ils inventent le métier de demain. Mais la plupart des professeurs, passés par ces concours où l’excellence littéraire pèse bien plus lourd que l’aisance dans la langue étrangère, en sont restés à des méthodes élitistes et figées. «J’ai des collègues qui commencent systématiquement l’année par de fastidieuses révisions grammaticales», rapporte un professeur d’un lycée parisien. Maîtriser la liste des verbes irréguliers, oui. Les employer dans une conversation ? Plus tard ! Et ils s’emploient à enseigner l’anglais comme une langue morte. Un : lecture d’un texte savant. Deux : réponses aux questions par écrit. «Ca n’apprend pas à se débrouiller dans la vie quotidienne», regrette Marie, traductrice, qui a dû tout reprendre à zéro pour réussir ses études. Certes, la faute n’en incombe pas exclusivement à l’école. «Dans les pays d’Europe du Nord, l’exposition aux langues étrangères via la télévision est plus forte qu’en France», rappelle François Monnanteuil.

La situation n’en est pas moins dramatique. Car si l’école ânonne, le marché du travail, lui, est déjà largement bilingue. Du haut en bas de la pyramide, et dans tous les métiers, l’anglais est devenu indispensable, que l’on soit informaticien, juriste, comptable, hôtesse d’accueil ou patron d’une PME. Ne pas le maîtriser devient un facteur d’exclusion, un marqueur social. La mondialisation galope, et l’anglais gagne tous les jours un peu plus de terrain. Dernier exemple en date : les brevets déposés ne seront plus traduits de leur langue d’origine.

Dans le supérieur aussi, les inégalités se creusent autour de l’anglais. D’un cote, les grandes écoles mettent le paquet pour stimuler le niveau de leurs élèves et faire du bilinguisme la règle. Ainsi, Jean-Philippe Ameux, directeur de l’IESEG, une grande école de commerce, propose depuis trois ans la possibilité de suivre tout le cursus en anglais. Le succès a été tel que près de 100% des élèves choisissent désormais cette option. Il raconte : «Une bonne partie de nos profs n’étaient pas en mesure d’enseigner leur matière en anglais. Nous avons donc recrute beaucoup a enseignants étrangers, des Australiens mais aussi des Grecs, des Italiens, des Turcs, plus à l’aise dans cette langue !» En revanche, à l’université, on est encore loin du compte. Pour décrocher un master (bac+5), on doit en principe avoir la maîtrise d’au moins une langue étrangère. «Mais dans bien des facs rien n’a encore été mis en place», regrette Jean- Yves Conac à l’université d’Evry. Alors que c’est possible. A Evry, justement, l’université met gratuitement à la disposition de ses étudiants tout un panel d’outils : logiciels d’autoformation, stages de remise à niveau et validation des niveaux, avec le fameux TOEIC ( Test Of English for International Communication ). Et ça marche.

En attendant, pour avoir ses chances à l’entrée des meilleurs cursus, c’est le règne de la débrouille. «Je veux faire une école d’architecture à Bruxelles où la troisième année est entièrement en anglais. Je suis obligé de me préparer par moi-même», explique ainsi Victor Gamard, en terminale ES à Tours. Ses parents lui paient une formation dans un organisme privé : le Wall Street Institute. «Nous avons déplus en plus de demandes de lycéens ou même de collégiens», assure Dominique Leboeuf, directeur France. D’autres choisissent la formule «à nous les petites Anglaises» ou iront trimer dur dans des restaurants londoniens…

Que nous propose le gouvernement pour faire de nos lycéens de parfaits bilingues ? Quelques mesures de bon sens. Au lycée, plusieurs séries du bac, dont la prestigieuse S, ne comprennent pas d’oral obligatoire en langue. Ahurissant ! Cela va changer, avec la rénovation entamée du baccalauréat. L’étude des langues devrait débuter dès le CEI. Problème : l’immense majorité des professeurs dans le primaire n’a pas les qualifications ad hoc. Et selon la dernière étude du ministère, «seul un élève de CM2 sur douze atteint les objectifs attendus». D’autre part, les concours de recrutement des profs de langue, totalement à côté de la plaque, n’ont pas bougé depuis des décennies, et leur formation continue reste soumise à la bonne volonté de chaque académie.

Bouleverser un siècle de pratiques ne s’improvise pas. Ca freine et ça patine. Si les programmes du collège ont été entièrement revus en 2005, avec de nouveaux manuels bien plus vivants – scènes à commenter, beaucoup de situations concrètes, des CD d’accompagnement -, «un élève sur deux seulement, en 6e et en 5e, travaille avec un manuel conforme aux nouveaux programmes», constate Pascale Gélébart, du Syndicat national de l’Edition. Bien des enseignants, campés sur une haute conception de leur mission, se braquent, «comme si, dans le cadre des nouveaux programmes, nous nous contentions de vouloir enseigner l’anglais d’aéroport !», s’exclame François Monnanteuil. Les agrégés en particulier. Si le collège a entamé sa mue, le lycée, lui, vit encore au XIXe siècle.

Caroline Brizard, Véronique Radier
Le Nouvel Observateur