ALIMENTER L’ISLAMOPHOBIE

MONTREAL, le 10 déc. /CNW Telbec/ – Dans un mémoire endossé par son Conseil général unanime, et présenté ce matin à la Commission Bouchard-Taylor par le président général Jean Dorion, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal déplore le sensationnalisme qui a souvent entouré le dossier des accommodements raisonnables.

Entre autres exemples, Jean Dorion rappelle la fausse affaire des cours pré-nataux au CLSC de Parc-Extension. De même, une histoire totalement exagérée concernant l’Ecole de technologie supérieure. Et enfin la crainte, fabriquée de toutes pièces, du "vote voilé" : dans ce dernier cas, précise-t-il "on peut déplorer que la loi électorale n’oblige pas qu’on montre son visage pour voter; mais c’est une autre chose que de tenir les musulmanes responsables de cette lacune : aucune musulmane, aucune organisation musulman n’a demandé cette exemption. Après les avoir tapageusement associées à la loi, on n’a pas pu citer un seul cas concret, ni publier une photo d’une seule musulmane d’ici tentant de voter sans montrer son visage aux élections qui ont précédé ou suivi les "reportages" sensationnels sur le sujet".

Le mémoire relève que la communauté musulmane est la cible médiatique préférée. Il note l’effet grossissant de la médiatisation : "un seul iman s’objectant à ce qu’on boive du vin en sa présence au cours d’une émission de télévision fera oublier à l’auditoire tous les restaurateurs marocains, algériens, tunisiens, pakistanais, iraniens etc., du Québec, qui en servent, parfois importé de leurs pays d’origine !".

Cette campagne a stimulé l’islamophobie et blessé nos concitoyens musulmans. Elle lèse également le Québec tout entier par les préjugés et les craintes créés entre concitoyens et aussi parce que certains, ici et ailleurs, n’hésitent pas à en profiter pour qualifier notre société de "raciste". La SSJBM s’érige en faux contre cette accusation : le Québec pratique l’adoption internationale plus que n’importe quelle province canadienne et les sondages ont souvent montré les Québécois plus ouverts que les Canadiens face à l’immigration, rappelle Jean Dorion.

Insécurité

Selon la Société, on a exploité durant toute cette affaire, pour augmenter tirages et cotes d’écoute, la profonde insécurité culturelle des Québécois. Ce sentiment d’insécurité, même exprimé parfois par des réactions qui ne visent pas les bonnes cibles, reste tout à fait fondé. Il résulte de l’imposition forcée, à un peuple politiquement dominé et culturellement très minoritaire, des concepts canadiens du bilinguisme et du multiculturalisme, qui ne répondent en rien à la fragilité de sa situation et tendent au contraire à l’aggraver.

Le Québec ne compte que pour deux pour cent de la population nord-américaine. D’où une pression constante de l’anglais, qui pénètre notre société partout où on lui en laisse le privilège. Et la constitution canadienne est conçue pour maintenir ce privilège le plus possible au Québec.

Récemment, le juge Hilton de la Cour d’appel dite du Québec a rendu en anglais seulement une décision de 41 pages prétendant démolir une disposition cruciale de notre législation protégeant le français. Selon la loi 101 originale, adoptée par l’Assemblée nationale en 1977, aucun juge au Québec n’aurait pu rendre un jugement en anglais seulement. Néanmoins, le juge Hilton a pu le faire parce que le chapitre concernant la langue des lois et des tribunaux, dans cette loi, a été aboli par la Cour suprême du Canada invoquant la constitution canadienne. On n’en finirait plus d’énumérer les articles de la Charte de la langue française supprimés ou affaiblis au nom de cette constitution, qu’ils concernent la langue de l’enseignement, du travail, du commerce, des services professionnels, de la santé, des lois et tribunaux etc.

Tout cela au mépris de la volonté des élus du peuple québécois qui les avaient adoptés, et en invoquant une constitution canadienne sur laquelle le même peuple n’a jamais été invité à se prononcer. La dernière mouture de ce document nous a même été imposée par dix gouvernements anglophones en 1982, malgré les objections tant du gouvernement du Québec que de l’Opposition, alors dirigée par Claude Ryan.

Tous les premiers ministres du Québec depuis ont refusé de signer ce texte, que des juges nommés par le premier ministre canadien invoquent quand même régulièrement pour annuler des décisions notre Assemblée nationale.

Par ailleurs, l’article 27 de la même constitution sacralise le multiculturalisme, une politique que tous les gouvernements du Québec, depuis une lettre de Robert Bourassa à Pierre Elliott Trudeau en novembre 1971, ont rejetée catégoriquement.

"En imposant par la force le double carcan du bilinguisme et du multiculturalisme dans une grande partie de la vie publique québécoise, le Canada a réduit les possibilités du débat démocratique québécois dans ces domaines : les élus des Québécois n’ont jamais le dernier mot dans l’élaboration des politiques en ces matières. Ce dernier mot revient à des juges nommés par le Canada, qui s’appuient sur un document récusé par les
gouvernements successifs du Québec. Existe-t-il un adjectif plus approprié que "colonial" pour désigner ce processus par lequel une nation impose ses valeurs à une autre sans son consentement ?", demande le président général de la Société.

Peut-on s’étonner des réactions indignées, parfois jusqu’à l’excès, que provoquent au Québec ces décisions de la Cour suprême ? D’une part, dans certains cas, elles contredisent des valeurs que chérissent les Québécois : ainsi en est-il d’un jugement de cette cour qui force des commissions scolaires à accorder plus de congés payés à leurs employés appartenant à deux religions minoritaires qu’aux autres membres du personnel ! D’autre part, même des décisions que les Québécois pourraient juger acceptables après examen et débat public voient leur légitimité entachée au départ par le caractère colonial du processus d’imposition.

Fondements de l’identité nationale

Le mémoire de la Société évoque les fondements de l’identité nationale québécoise, et d’abord l’histoire et la culture commune qui en est l’héritage : "Le Québec n’est pas un terrain vacant. C’est la patrie d’un peuple qui reste conscient depuis maintenant quatre siècles d’y poursuivre un projet national. Cet héritage nous appartient à tous, peu importe depuis combien de temps nous sommes arrivés au Québec. Le développement d’une culture commune n’a pas été facile mais cette culture constitue la plus belle contribution que notre peuple puisse faire à la diversité culturelle dans un monde menacé par le rouleau compresseur américain. D’où l’opposition des Québécois au multiculturalisme à la canadienne, négation de l’existence même d’une culture nationale québécoise, et leur préférence pour l’édification d’une culture québécoise partagée, enrichie des apports de personnes venues des quatre coins du monde. S’opposer au multiculturalisme comme politique publique, ce n’est pas critiquer le désir des immigrants de voir leurs enfants connaître la langue et les coutumes du pays d’origine de leurs parents. Ce désir est naturel et légitime, mais sa réalisation ressort du domaine privé : compte tenu de la situation particulière du Québec et de la rareté des ressources publiques, celles-ci doivent être consacrées au développement de la culture commune" précise Jean Dorion.

Sur le français, le mémoire souligne que le bilinguisme institutionnel, c’est-à-dire le refus d’une langue commune à toute la population du Québec, demeure un obstacle au rapprochement et à la compréhension entre les divers éléments de notre population. "Voyez les jeunes de diverses langues maternelles dans nos écoles françaises : chez eux, l’usage du français agit comme un solvant sur les préjugés réciproques ; n’y aurait-il pas là, d’ailleurs, une excellente raison d’étendre au cégep l’obligation actuelle de fréquenter l’école française ?"

Laicité

Sur la laicité, le mémoire rappelle que l’humanité, pendant des millénaires, a vécu d’immenses souffrances infligées au nom des religions à ceux qui n’y adhéraient pas, et d’autres, aussi considérables, infligées aux croyants par des mouvements antireligieux ; croyants et incroyants de toutes tendances ont utilisé l’Etat à ces fins. La laicité de l’Etat s’est finalement imposée comme seule façon de mettre fin à ces insolubles conflits et de permettre à tous de vivre ensemble au-delà de leurs divergences spirituelles.

Cela dit, une société laique à 100% n’existe nulle part au monde. A cette règle, la Chine des gardes rouges et le Cambodge de Pol Pot firent peut-être exception, mais peu de gens les regrettent. On peut nier l’existence de Dieu, pas celle des religions. De cette dernière réalité, tous les Etats ont le bon sens de finir par tenir compte, à des degrés divers. La France, modèle de laicité, dit-on, compte plus de jours catholiques légalement fériés que le Québec.

Pas plus que la France, le Québec de 2007 n’est une société laique à 100%, mais il l’est pour tout l’essentiel : les grandes politiques y sont décidées sans références religieuses, à partir de principes communs adoptés démocratiquement. La déconfessionnalisation de l’enseignement public est acquise. La discrimination religieuse dans le travail, le logement, etc., est interdite. Les églises sont, au maximum, des groupes de pression parmi d’autres, et rarement les plus influents, comme l’ont illustré plusieurs débats récents. Notre laicité tolérante fut acquise pacifiquement, en peu de décennies, dans un processus graduel dominé en général par un respect mutuel entre croyants et non-croyants qui fait honneur à notre nation. Le modèle québécois, par sa tolérance, a permis à la sphère publique de continuer à profiter de la contribution de tous, libres-penseurs comme René Lévesque ou catholiques mystiques comme Camille Laurin, à une même oeuvre d’émancipation collective.

En ce qui concerne la présence de symboles religieux dans l’espace public, le mémoire opte pour la modération : installer un crucifix en 2007 dans une école ou dans la salle d’un conseil municipal, n’a pas le même sens que d’y laisser celui qui s’y trouve depuis des générations. Le premier geste est à éviter; pour le second, la liberté laissée au milieu directement concerné permettra de respecter les sensibilités locales. Et aussi l’Histoire.

Accommodements raisonnables

Le Québec reçoit une immigration croissante, indispensable pour renforcer la base rétrécie de sa pyramide démographique, celle qui demain fera tourner l’économie et paiera le gros des impôts. Beaucoup de personnes originaires de sociétés où la religion joue un rôle public plus important qu’ici sont appelées à s’adapter à notre société laique, mais cette dernière devra aussi faciliter cette adaptation.

Dire que, pour s’adapter instantanément, "ces personnes n’ont qu’à renier leur religion" c’est mal comprendre la nature de la relation entre un croyant et sa croyance, laquelle est en quelque sorte inscrite dans toutes les fibres de sa personnalité; elle relie l’individu à ses valeurs morales, à ses parents, sa famille, sa conception de la pudeur et de la sexualité, son identité ethnique, etc. Elle détermine son comportement dans sa vie quotidienne, sa relation à autrui, sa contribution à la société.

Sont raisonnables, entre autres, à notre avis, les accommodements qui permettent à des personnes souvent vulnérables, arrachées à un encadrement tout à fait différent du nôtre, de faire leurs premiers pas dans notre société laique.

A cet égard, on devrait s’en tenir aux accommodements qui facilitent l’intégration des personnes dans les institutions communes et refuser ceux qui favorisent le repli communautaire. Les écoles réservées aux enfants d’une seule confession religieuse sont bien plus dommageables à l’intégration que celles qui accueillent, en respectant leurs croyances, les enfants de cette même confession, associés à tous les autres.

Sont raisonnables aussi les accommodements procédant du respect dû à chaque être humain. Quand on reçoit à la maison des amis juifs ou musulmans pratiquants, on s’abstient de leur servir du porc, pas forcément parce qu’on endosse leurs croyances à ce sujet, mais parce qu’on sait qu’ils n’en mangeront pas. Simple question de respect, pas même des croyances, mais des personnes. Est-ce trop demander à l’Etat laique que de faire preuve du même respect pour les citoyens en tenant compte de ces réalités dans les menus des hôpitaux ou des cafétérias scolaires ? On le fait même en France…

Sans entrer dans chaque cas (nous faisons confiance aux institutions québécoises comme la Commission des droits de la personne), nous croyons d’autres accommodements légitimes, s’ils favorisent l’inclusion et une plus grande participation, alors que leur refus provoquerait l’exclusion, l’isolement ou le repli communautaire.

Bien sûr, les accommodements doivent être demandés; pas question de présumer que chaque personne tient à observer les exigences les plus sévères de la religion à laquelle on pourrait l’associer à cause de son nom ou pour toute autre raison.

Sont à proscrire les accommodements qui vont à l’encontre de l’égalité des citoyens (telle la décision de la Cour suprême déjà évoquée, forçant un employeur à accorder plus de congés payés aux employés de certaines religions qu’à d’autres !), ceux qui contredisent l’égalité de l’homme et de la femme (telle une directive de la SAAQ à l’effet qu’on évite que des femmes soient chargées de faire passer un examen de conduite à des hommes hassidiques), qui vont contre le droit à la vie, le droit au savoir (l’école est là pour transmettre aux jeunes le savoir et non les croyances), etc. De même, pas question de céder quelque arbitrage public à des organisations religieuses : les tribunaux religieux n’ont pas leur place dans le système juridique du Québec.

Sans pour autant — loin de là — endosser chacune des causes qu’a défendues le juriste Julius Grey, nous partageons sa conviction que, sur dix personnes qui demandent aujourd’hui un accommodement, neuf auront des enfants qui diront un jour : Je n’ai plus besoin d’accommodements pour vivre au Québec. Faisons confiance au temps et aux échanges que la tolérance facilitera. Tout comme les Québécois ont beaucoup changé et changeront encore, les descendants d’immigrants changeront eux aussi.

Qu’il s’agisse des femmes ou des hommes, l’emploi est, avec la maîtrise du français, le premier facteur d’intégration. Devant toute proposition d’une mesure qui pourrait affecter spécifiquement les membres d’une communauté confessionnelle, l’une des questions à se poser doit être la suivante : la mesure proposée va-t-elle favoriser ou défavoriser la présence de ces personnes sur le marché du travail, que ce soit dans la fonction publique ou ailleurs ?

Est-il besoin d’ajouter que pour nous le français langue commune n’est pas négociable ? Et que l’exigence indue de l’anglais est responsable d’une bonne partie du chômage qui affecte certaines communautés immigrantes ? La multitude d’accommodements anglicisants accordés quotidiennement au Québec par un Etat qui prétend avoir une seule langue officielle, constitue en fait un geste d’exclusion.

A la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, nous oeuvrons à ce que les Québécois aient le plus tôt possible leur propre pays, avec une constitution adoptée par son propre peuple et respectueuse des fondements de son identité nationale tout comme de la liberté de conscience de chacun. A notre avis, ces institutions et la confiance qu’elles nous donneront permettront un débat plus serein sur les accommodements, dont chacun pourra être jugé à son mérite ou à son démérite propre plutôt qu’en tant qu’élément d’une stratégie canadienne de "Diviser pour régner". En attendant, rien ne vaut les contacts personnels pour dissiper les préjugés, a conclu Jean Dorion, en racontant une très belle expérience vécue par lui-même et sa famille avec la gestionnaire musulmane d’une garderie. (On trouvera le récit de cette dernière expérience, et le texte entier du mémoire, sur le site de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal http://www.ssjb.com)

Renseignements: Sébastien L. Pageon, Communications SSJB, (514)
843-8851, (514) 830-5161