MONTRÉAL, LA MULTICULTURELLE

Libre opinion: Montréal pris au piège du multiculturalisme

Serge-André Guay
Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

Opinion extraite du journal Le Devoir
du
vendredi 28 juillet 2006

La cause du français à Montréal est une bataille perdue depuis déjà plusieurs
années en raison du multiculturalisme. Introduit dans la politique canadienne au
cours des années 70, le concept du multiculturalisme s’avère aujourd’hui être le
principal frein à l’intégration des immigrants au peuple québécois.

Le multiculturalisme se définit ainsi : «coexistence de plusieurs cultures
dans un même pays». Autrement dit, chacun peut vivre dans sa propre culture, y
compris sa propre langue. Bref, l’intégration au peuple hôte n’est plus utile.
Avec le multiculturalisme, il s’agit uniquement de coexister.

Il n’y avait pas meilleur concept pour séduire les Québécois, reconnus pour
leur accueil et leur chaleur. Ainsi, au fil des ans, Montréal a accueilli un
grand nombre d’immigrants de cultures et de langues étrangères pour devenir une
ville multiculturelle. Aujourd’hui, à Montréal, toutes ces cultures et toutes
ces langues gagnent du terrain, toutes sauf la langue et la culture du peuple
québécois.

Il m’apparaît impossible de revenir en arrière. Comment dire aux immigrants
que nous nous sommes trompés au sujet du multiculturalisme, qu’au lieu de nous
enrichir, ils nous menacent ? Car l’immigration pensée dans l’optique du
multiculturalisme met bel et bien en péril tout peuple hôte. Au lieu de
s’intégrer, de vivre en français, le seul moyen de véritablement enrichir la
culture québécoise, les immigrants brandissent désormais, comme plusieurs
Québécois, le multiculturalisme.

Vivre dans la même langue

Il n’y a qu’un seul moyen de s’intégrer à un peuple. Il faut vivre dans la
langue de ce peuple. Or, 40 % des immigrants à Montréal optent pour l’anglais au
lieu du français. Qui renversera la vapeur ? Personne. Pas même le Parti
québécois, lui aussi tombé dans le piège du multiculturalisme.

Il faut dire que les communautés culturelles détiennent, ni plus ni moins, la
balance du pouvoir. Rappelez-vous cette déclaration devenue célèbre, mais ô
combien embarrassante pour plusieurs : «Nous avons été battus par l’argent et
des votes ethniques.» On dira que cette déclaration est venue anéantir des
années d’efforts et de lutte pour l’intégration des communautés ethniques au
«nous», au peuple québécois. Mais, en réalité, cette déclaration n’a pas affecté
ce «nous», au contraire, elle l’a renforcé. Car ce «nous» était dès le départ
multiculturel.

Il faut comprendre qu’aucun peuple sur terre n’est multiculturel. Chaque
peuple a sa culture propre. La culture d’un peuple peut être enrichie des
cultures de ses immigrants, comme c’est le cas aux états-Unis et en France, mais
cette culture est commune, elle demeure en soi une seule et même culture. Nous
sommes donc à l’opposé du multiculturalisme lorsqu’il est question d’un peuple.

Ainsi, dans le cas du fameux «nous» qui séparait les ethnies du peuple
québécois, il n’y avait rien de plus juste à déclarer. Mais, pour tous les
tenants du multiculturalisme, ce fut toute une gifle. Et ce sont les excuses
qu’ils ont présentées aux ethnies en question qui ont définitivement légitimé le
multiculturalisme, au détriment de leur intégration au sein d’une culture
commune. D’où le recul du français à Montréal, le recul de l’identité
québécoise, du peuple québécois dans sa propre métropole.

Une expérience

Vous n’êtes pas convaincu ? Tentez cette expérience, comme je l’ai fait, non
sans crainte d’ailleurs. J’ai imprimé au dos d’une de mes chemises ce message :
«être Québécois, c’est vivre en français.» Et je me suis baladé dans différents
quartiers de Montréal. Plusieurs personnes m’ont lancé de profonds regards de
haine, y compris des Québécois de souche. De toute évidence, les uns craignent
toute nouvelle guerre linguistique, tandis que les autres sont gagnés au
multiculturalisme linguistique.

Ce multiculturalisme a le pouvoir d’annihiler l’identité nationale d’un
peuple, de le détourner de son affirmation, y compris de sa propre langue
maternelle, jusqu’à ne plus être.

Le peuple québécois forme bel et bien une nation, au même titre que les
peuples autochtones. Les Québécois montréalais ne semblent pas le comprendre. Et
il est trop tard pour rectifier la situation. Seules les autres régions du
Québec peuvent sauver la mise, l’identité québécoise, mais uniquement au sein de
leurs propres frontières. Montréal est perdu, à moins d’une immigration massive
en provenance des régions, ce que je ne conseillerais pas.

Le multiculturalisme montréalais est sournois. Plusieurs jeunes des régions
immigrés à Montréal y sont déjà gagnés. à l’instar de plusieurs Montréalais,
certains jeunes des régions comparent leur balade dans les quartiers ethniques
de Montréal à la visite de pays étrangers. Pour eux, ce n’est qu’une façon de
parler, mais cela se rapproche dangereusement de la réalité.

En région

La situation à Montréal me force à dire : «Pour vivre en français, il faut
désormais vivre en région.» Mais cela ne sera vrai que pour un temps si les
municipalités des régions se mettent à engager des polyglottes ou des Espagnols
pour répondre aux Espagnols, des Chinois pour répondre aux Chinois, des Roumains
pour répondre aux Roumains, des Italiens pour répondre aux Italiens… dans leur
langue, comme c’est le cas à Montréal, la multiculturelle.

Que diriez-vous, gens des régions si, au magasin d’informatique, on vous
accueillait par un beau «Hi, bonjour», l’anglais d’abord, ou si les annonces
diffusées par le haut-parleur de votre supermarché étaient en chinois, ou encore
si on vous demandait carrément de parler en anglais parce qu’on ne comprend pas
le français ? Moi, je vis cela à Montréal, tous les jours où je sors de chez
moi. Car, je dois vous le confesser, je ne sors plus tous les jours, si ce n’est
dans la ruelle déserte derrière chez moi pour promener mon chien.

Je suis mal à l’aise de voir mon peuple s’effriter sous l’emprise du
multiculturalisme. J’ai l’impression d’être dans une zone grise, divisée entre
plusieurs cultures et langues, sans identité claire. Mal à l’aise comme on l’est
devant un visage à deux faces, sauf qu’ici, deux ce n’est pas assez. Mal à
l’aise chez moi, au Québec : je ne l’aurais jamais imaginé. Mais cela est
possible à Montréal.

Est-ce encore vraiment le Québec ? Les tenants du multiculturalisme me diront
peut-être qu’il y a plusieurs Québec maintenant, un qui vit en français et
l’autre en… plusieurs langues.

En raison de leur mollesse à l’égard de leur identité nationale, les
Montréalais francophones ne réussiront jamais à servir de creuset aux nouveaux
arrivants, ce que les Américains sont parvenus à faire avec leur melting pot.

Il faut une forte personnalité pour intégrer ses immigrants. Les Québécois
montréalais rampent, en silence. Même un Jordi Bonnet reprenant Claude Péloquin
avec son «Vous êtes pas tannés de mourir, bande de caves ? C’est assez !» ne les
réveillerait pas. Ils se noient lentement dans l’eau douce du multiculturalisme.

Je ne veux pas susciter de malentendu : je n’ai absolument rien contre les
immigrants. Je constate simplement que les Québécois montréalais ne les
intègrent pas.