LES AFFAIRES REPARLENT DAVANTAGE FRANÇAIS

Il me semble que 77 % des entreprises françaises qui parlent français ce
n’est pas vraiment un grand succès dont on peut se vanter ! Mais, au moins, on
se pose le problème…

Anna Maria Campgrande

anna-maria.campogrande@skynet.be

Les affaires reparlent davantage français [ 10/02/06 ]

Les entreprises redonnent la priorité au français en interne et dans leurs
relations internationales. Une tendance qui porte un coup à la généralisation de
l’anglais.

Le « tout-anglais » montre aujourd’hui ses limites. Après avoir donné la
priorité à la pratique intensive de la langue de Shakespeare, 77 % des
entreprises utilisent le français comme langue de travail.

C’est un retour en grâce inattendu. Depuis quelque temps, la langue française
séduit de nouveau nos grands groupes nationaux. Ces derniers semblaient pourtant
avoir choisi, dans leur grande majorité, de donner la priorité à la pratique
intensive de l’anglais. Une étude publiée par le Centre de recherche pour
l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) en 2002 illustrait déjà
cette montée en puissance : « Tandis qu’Alcatel ou Thomson exigent de leurs
collaborateurs la rédaction de l’ensemble des documents de travail ou notes
internes en anglais, le groupe Danone tient ses réunions dans la même langue,
lorsque la présence d’un seul anglophone l’exige.
»

Et pourtant, le « tout-anglais » montre aujourd’hui ses limites. « On
assiste à un retournement. Les entreprises sont en train de revenir vers le
français
», affirme Guilhène Maratier-Decléty, directrice des relations
internationales de l’enseignement au sein de la Chambre de commerce et
d’industrie de Paris.

Selon une étude publiée par l’Observatoire de la formation et des métiers
(Ofem) en 2003, la langue française reste d’ailleurs la langue de travail dans
77 % des entreprises. EDF, Saint-Gobain, Essilor, Pernod Ricard… plusieurs
grands groupes veillent au maintien du français comme langue officielle, dans
leur communication tant externe qu’interne. Mieux : certains d’entre eux
n’hésitent pas à remettre en cause la pratique de l’anglais.

C’est d’abord le groupe Renault, qui, après avoir désigné l’anglais comme
langue officielle en 1999 suite à l’alliance passée avec Nissan, a reconnu les
limites de cette stratégie. En 2001, Louis Schweitzer reconnaissait ainsi : «
La langue a été une difficulté un peu supérieure à ce que nous pensions. Nous
avions choisi l’anglais comme langue de l’alliance, mais cela s’est révélé un
handicap avec un rendement réduit de part et d’autre.
» La même année, la
création de la Fondation Renault a consacré le revirement du groupe : chargé de
promouvoir la langue française dans les pays où Renault est implanté,
l’organisme forme les étudiants étrangers à la langue et à la culture française.

Plus récemment, début 2005, AXA Assistance a mis en place une « commission de
terminologie » destinée à préserver la communication interne du groupe des
influences anglo-saxonnes grandissantes. Etonnant pour une entreprise dont les
réunions de cadres dirigeants se font en anglais et qui exige de ses
collaborateurs une maîtrise parfaite de cette langue. « L’utilisation du
«franglais», notamment, était telle que la communication interne s’en trouvait
brouillée. Le langage était parfois abscons et flou, et certains termes étaient
utilisés sans que certains salariés connaissent réellement leur signification

», explique Catherine Hénaff, directrice des ressources humaines et de la
communication interne du groupe.

éviter les confusions
Pour mettre fin à cette dérive, la commission de terminologie se penche tous
les mois sur les listes de termes prêtant à confusion et leur donne une
traduction adéquate en français, insérée ensuite dans tous les documents
internes. « Best practices » est ainsi devenu « meilleures pratiques », tandis
que l’email a cédé la place au « courriel ». Une démarche qui rappelle celle
développée par le groupe PSA Peugeot Citroën : depuis 1995, le groupe met à
disposition de ses salariés un glossaire de 500 mots, destiné là encore à
trouver un équivalent français à des termes techniques utilisés jusqu’ici en
anglais.

Les entreprises seraient-elles subitement devenues d’acharnés défenseurs de
la langue française ? Pas vraiment. Outre le respect incontournable du cadre
réglementaire – la loi Toubon de 1994 impose le français comme langue de travail
pour un certain nombre de documents -, les groupes doivent veiller à ce que
l’utilisation généralisée de l’anglais ne se révèle pas contre-productive.

Un facteur de division
« La langue peut être un facteur de discrimination », rappelle Robin
Lent, directeur associé du cabinet de formation linguistique AC3. Les syndicats
de l’entreprise General Electric Medical System peuvent en témoigner. Ils sont
aujourd’hui en procédure judiciaire contre leur employeur américain, accusant
celui-ci de ne pas respecter son obligation de traduire les documents internes
en français sur son site de Buc, dans les Yvelines. « Les notes
d’information, les logiciels, les documents de travail… toute la communication
interne a été rédigée en anglais, sans qu’aucune traduction n’ait été prévue
pour les salariés. Or, nombre d’entre eux n’ont pas un niveau suffisant pour
maîtriser cette langue. Ils se retrouvent de fait exclus de l’entreprise
»,
explique Jocelyne Chabert, représentante CGT de l’entreprise.

Un argument que la justice a entendu, puisque, en janvier 2005, l’employeur a
été condamné en première instance à traduire les documents contestés en
français.

L’anglais, facteur de division ? Certaines entreprises le pensent. Quitte à
adopter une langue dominante dans leurs relations internationales, elles
préfèrent donc se tourner vers la plus partagée par leurs salariés, à savoir le
français. Un retour identitaire qui n’est pas forcément un repli sécuritaire. «
Le français peut être un formidable avantage concurrentiel pour qui sait
l’utiliser
», explique Steve Gentili, PDG de la BRED Banque Populaire et
président du Forum francophone des affaires.

Le groupe LVMH l’a bien compris. Profitant de la solide image de la culture
française dans le monde du luxe, il veille au respect de la langue de Molière,
dans sa communication aussi bien externe qu’interne. Tandis que les produits
vendus à l’étranger gardent leur appellation française, le centre de formation
du groupe, basé à Londres, forme les cadres étrangers à la connaissance de la
langue et de la culture françaises. « Dans le groupe, un cadre ne se sentira
pas vraiment intégré s’il ne parle pas le français. Cette langue fait partie
intégrante de notre identité
», affirme Concetta Lanciaux, conseiller du
président pour les ressources humaines. C’est dit, le français en entreprise a
encore de beaux jours devant lui.

MAXIME AMIOT