L’AUTO-NÉGATION FRANÇAISE

Vous avez de la chance : les titres des films étasuniens diffusés chez
vous sont largement plus traduits que chez nous, en France.
Je crois savoir que Cars est passé chez vous avec le titre  » bagnoles  » ? Je
n’ose imaginer ça ici. J’aurais aimé que votre  » la vie sauvage  » soit arrivé
ici comme ça et non avec le titre  » the wild « . Et tant d’autres motifs de rage.

Au revoir et peut-être à bientôt.

[ Marquise 41 / en référence à CINÉMA IN FRENCH ]

Bonjour madame la marquise, quarante-et-unième du nom,

Préliminaire : si votre système-courriel ne décode pas les caractères en
italique, il vous sera sans doute difficile de suivre l’écheveau du sens de
manière à enfiler l’aiguille, en particulier pour ce qui concerne la longue note
de bas de texte
.

Il est consternant de constater combien les films non français diffusés en
France le sont la plupart du temps, en effet, sous des titres anglais (jamais,
ou sinon très exceptionnellement, traduits dans la langue de la nation en tout
cas). Réciproquement, depuis quelques années la plupart des DVD de films
français accessibles au Québec, y compris les pressages nouveaux de films moins
récents, nous arrive sous des titres… anglais. Exclusivement ou
prioritairement. J’ai même eu l’occasion à plus d’une reprises – last but not
least
– de ne pas pouvoir écouter un film français sans les sous-titres…
anglais. No Choice !!

Surréaliste. à vous donner un furieux Taste of Others, n’est-ce pas. *

La France qui « parle » avec le Québec – de loin le plus grand consommateur
(et d’ailleurs souvent averti) des créations de celle-ci en Amérique, entité
qui, soit dit au passage, ne se réduit pas à un pays nommé états-Unis, ainsi que
le laisse entendre même le très professionnel [??] « 20 hres » parisien –
dans une langue qui est celle ni de l’un ni de l’autre des interlocuteurs! Et
ce, sous prétexte (entendons-nous quelquefois de la bouche de gens qui, à n’en
pas douter, ont longuement réfléchi à la question) qu’elle achemine ses «
oeuvres » in North America.

à l’instar de Renault du reste, mutatis mutandis, qui, dans les
années quatre-vingt, préféra snober les ponts d’or que lui offrait le Québec
(qui représentait à lui-seul 80% de tout le marché continental !) pour mieux se
casser les reins en installant ses usines nord-américaines en Ontario. Or en
1986, il suffisait de lever les yeux sur la première voie carrossable venue pour
apercevoir illico – dont la mienne – une voiture du constructeur
automobile français. Aujourd’hui, plus rien… Ou plutôt, si: de la japonaise à
satiété. Surtout.

Bref, comme le dirait un copain du 8e (avant notre ère, pas de
l’Arrondissement) : «Avec des amis comme ça…»

« Moins il sera français, plus l’Amérique appréciera le génie français.
» Tel semble être le «fier» mantra des bonzes de l’économie de l’Hexagone
(M. Alain Minc non loin de la scène, on peut le présumer). Descartes lui-même en
perdrait outre son latin, sa logique classique. Et cherchons l’erreur, en effet.

Cette France incidemment, parmi mille illustrations de même type, qui nous
produit désormais des Larousse et des Robert qui rendent
superflus, à toutes fins utiles, les dictionnaires anglais ou américains…**

Aussi, quand prévoit-on le retrait définitif du vocable « Dignité » de
ces French Dictionnaries…?

Comment un pays autrefois symbole de la Liberté, rien moins, a-t-il pu ainsi
se perdre au point de sombrer dans l’asservissement volontaire, systématique et
heureux ?

Un drame ? Non point ! Un signe « éclatant », bien plutôt, que l’homme de
notre temps n’a plus envie d’être homme. Car la France, que je moleste plus qui
quiconque (hormis le Québec même) parce que, parce que, parce que… aimée bien
sûr, n’est pas la seule sur cette Terre dite des Hommes, et très loin s’en faut,
à se comporter comme une mineure interdite d’honneur, d’amour-propre, de
noblesse, de grandeur, voire de cette simple décence naturelle que l’on nomme le
respect de soi.

Cet homme de notre temps, dis-je, il a opté pour la facilité. Celle de n’être
plus que chose. Qui obéit aux dictatures ambiantes comme la feuille
automnale au vent.

La réflexion, la décision, l’action. Fini ! tout ça. Trop épuisantes pour
nous, dorénavant, ces exigences propres de l’esprit.

Un drame ? Non point ! Une tragédie qui annonce quelque chose comme la fin de
l’homme.

Je le pense. Sincèrement.
Sans esbroufe ou fioritures.

Platement. Comme la balle d’un gros calibre au centre du front.
Qui éclabousse et liquifie, enfin, la pensée. Qui jusque-là se croyait protégée
derrière la paroi osseuse.

Et qui opte maintenant pour les liquidités.
In US Money de préférence.

Bien amicalement à vous, madame la marquise.
(Et surtout, prenez bien soin de votre jument grise…)

Jolière Gauthier
En pays québécois, 2 août 2006
Joliere@sympatico.ca

* C’est sous cette forme, je vous le donne en mille, que nous pouvons ici, en
Québec, visionner Le Goût des autres (2000) – joli et touchant film
d’Agnès Jaoui, qui fait également partie de la distribution (ou «Casting»,
pour nos amis de l’Hexagone qui ne connaîtraient pas le sens de ce terme
français sans doute barbare). Belle occasion pour le coup de s’interroger
succinctement sur ces «autres». Ainsi, que peut signifier l’altérité en absence
de soi, d’un moi? Et l’absolutisation de celle-ci – sous la hachure de ma
personnalité propre, dans le dessein notamment de plaire à cet Autre – ne
renvoie-t-elle pas en dernière analyse à l’élimination de ce moi, puis enfin à
l’abolition de quelque nous que ce soit? Or qui sera l’Autre de cet Autre
que je porte aux nues si je méprise ce Moi qui le constitue dans son être
même…? Aussi la perte de ce moi qui est mien, si je puis dire, n’est-elle pas
tout le contraire de l’ouverture à l’autre, tout à l’opposé de son accueil
authentique? Qui ouvrira ses bras à l’Autre – si on y réfléchit (mais derechef,
peut-on réfléchir en absence du miroir d’un autre bien
réel) si Je ne suis plus qu’une coquille vide asservie à cette
«abstraction d’autre» qui… n’est rien (et surtout pas un Autre) sans Moi.

Non mais, quelle extraordinaire rhétorique du vide à la fin, au nom de la
suprématie, voire de la «substantification» du… «Non-Moi» ! Or, et peut-être
là se loge l’essentiel, quand nous serons tous du même (résultat tangible
et obligé de la victoire de cet Autre absolu, qui n’est autre, bien sûr, que le
plus puissant de tous les moi) sous couvert d’une meilleure
communication planétaire
(!), que se produira-t-il alors sinon la guerre de
tous les instants de tous contre tous. Car dans un monde évidé de tout autre
véritable – cet autre tout à la fois comme objet de désir, nourriture de
l’esprit et baume sur le coeur (en forme d’île par définition) – la violence
(conséquente à la frustration de buter – sourd, muet et impotent – sur ce
même
et uniquement ce même) reste la seule issue pour qui
(c’est-à-dire pour tout homme digne de ce nom) l’enfer ne constitue pas une
avenue d’existence honorable ni acceptable. L’enfer, au risque de froisser M.
Sartre, ce n’est donc pas les autres. L’enfer, c’est l’abstraction de l’autre.
L’autre comme abstraction. Bel et bien né (quoique fort mal luné,
on l’aura compris) de la dissolution du Moi. C’est ce qui s’appelle anéantir
humanité par excès de politesse… (Pour qui aurait envie de poursuivre la
réflexion par-delà ces lignes – eh oui : la
réflexion – je suggérerais
parmi bien des possibles de débuter par ce texte court, ramassé et aisément
intelligible :

www.geocities.com/Paris/Salon/2597/Aimer.html
)

** Voir sur ce sujet cette recension de l’impressionnant Dictionnaire
Québécois-Français
de Lionel Meney :

www.vigile.net/00-8/jlg-dico.html

Note : Question de filmographie française, je propose en complément la
lecture de ce commentaire, ma foi, assaisonné à point de M. Gélinas :

TIRER LA LANGUE DU BOIS

cc : Sites Impératif français et Vigile ainsi que quelques
personnes susceptibles de s’estimer interpellées par ces questions.