LA BELGIQUE ÉCLATE

Denis Griesmar, traducteur professionnel,
Délégué du Forum francophone international (FFI-France)
Albert Salon, docteur d’Etat ès lettres, ancien Ambassadeur, Président du
FFI-France

En 1967, le Général lança son « Vive le Québec libre ! » du balcon de l’Hôtel
de Ville de Montréal. En dehors d’Ottawa, les critiques les plus indignées du «
Général fou » vinrent des media français.
L’un des arguments entendus contre ce crime de lèse-majesté-anglo-saxonne fut :
« Que dirions-nous si un dirigeant de l’Allemagne venait crier à Strasbourg, au
balcon de l’Aubette : « Vive l’Alsace libre ! » ou, ce qui reviendrait au même
en l’occurrence : « Elsass, heim ins Reich ! ». Nos journaleux incultes ou
malveillants oubliaient simplement que le Québec n’avait jamais eu avant 1967 la
possibilité de s’auto-déterminer, et que ses révoltes, notamment des Patriotes
en 1837-38, avaient été écrasées sans pitié. Alors que l’Alsace avait eu cette
possibilité en 1790, à la fête de la Fédération, et sous d’autres formes depuis
lors.

La situation de la Belgique, et celle des Wallons et Bruxellois francophones
en son sein, sont bien différentes de celles du Canada et du Québec.

Ce ne sont pas, en effet, les francophones qui veulent secouer un joug
flamando-impérial. Ce sont les Flamands qui veulent constituer leur Etat flamand
ethniquement homogène, unilingue et uniculturel, en larguant la charge, lourde à
leurs yeux, des francophones.

Les Français, leurs media, leurs dirigeants de minces culture historique et
vision, ignorent ce qui se prépare à moins de 300 km de Paris : l’éclatement de
la Belgique. Ils ignorent aussi qu’il n’y a jamais eu de « nation belge »,
seulement un Etat de fait.

La récente apparition d’un vote en deux blocs nationaux antagonistes au
Parlement belge, au-delà des clivages partisans, sur la question brûlante de
l’avenir de l’Etat très souvent appelé « Belgium », illustre de manière
frappante le "divorce belge", entamé depuis plusieurs décennies. Les Flamands
veulent leur Etat, la seule pierre d’achoppement restant le sort de
Bruxelles-capitale, ville d’un million d’habitants à 90% francophones, mais
située en territoire historiquement flamand, et dont les Flamands ont fait la
capitale de leur Région Flandre. Les Wallons, qui eussent pu faire de même pour
leur Région Wallonie, ont préféré prendre Namur comme capitale régionale,
laissant le terrain bruxellois à leurs voisins.

Eclatement sous la poussée des seuls Flamands, bien plus riches, et peu
partageux à l’égard de gens du « sud » jugés peu sérieux et encalminés.

En effet, les Wallons, et surtout les Bruxellois, loin d’avoir une démarche «
québécoise », restent largement « belgicains ». C’est-à-dire accrochés aux
lambeaux de l’unité belge, d’un Etat qu’ils dominèrent au 19ème siècle : le Roi,
la Sécurité sociale, l’équipe de foot des « Diables rouges », et un mythe
historique, le reste étant de plus en plus séparé en deux entités flamande et «
autre », y compris les chemins de fer de la SNCB…

Les Français, « sonnés » à Waterloo, résignés aux traités de 1815 enlevant
des parts de France et les incluant dans les Pays-Bas, puis habitués, après la
Révolution de 1830, à voir une Belgique, désormais séparée des Pays-Bas, dressée
par la Sainte Alliance en fait contre la France, considèrent que la frontière
est intangible.

Sage attitude de non ingérence, si elle consiste à éviter que le status
quo ante
soit remis en cause par la seule France.

Mais attitude qui devient étrange et coupable indifférence, si elle consiste
à s’interdire d’imaginer que les Wallons et peut-être les Bruxellois, largués
par les Flamands devenus indépendants, puissent un jour, désemparés, se
constituer en une Belgique résiduelle (Royaume ou République ?…), ou en une
République seulement wallonne, et prendre l’initiative de demander, sinon une
réunion avec la France à l’instar de la RDA avec la RFA, du moins des relations
quasi fédérales ou, en tout cas, très étroites, avec la France.

Encore plus étrange, cette attitude d’autruche est répandue aussi dans les
milieux souverainistes français ! Alors qu’elle est en résonance avec les
politiques liées de l’U.E. et des Etats-Unis tendant à l’éclatement en grandes
et petites régions des Etats européens continentaux, et d’abord du parangon
d’Etat-Nation républicain qu’est la France*.

Heureusement, le tout récent référendum italien montre les limites du
processus de destruction des nations sous la poussée de l’Empire, et les
résistances qu’il rencontre un peu partout.

Or, la demande de coopération inter-étatique de la nouvelle Belgique
résiduelle avec la France serait sans doute très forte, dans la logique de la
très grande proximité culturelle, de l’imbrication économique de plus en plus
étroite depuis quelques décennies, et des solides implantations croisées des
grandes entreprises des deux pays.

A fortiori, dans le cas où, Bruxelles étant devenue une sorte de région
européenne ou district fédéral co-géré, la seule Wallonie se constituerait en
Etat
, quitte à laisser la petite région germanophone d’Eupen et Saint-Vith
(70.000 habitants) glisser vers l’Allemagne.

Peut-être serait-ce là la meilleure solution. L’existence de deux Etats
affinitaires entièrement francophones, travaillant ensemble dans bien des
domaines importants, démultiplierait l’influence de chacun d’eux et de la
Francophonie sur le continent et dans le monde.

A plus forte raison encore faudrait-il préparer une réponse claire de la
France au cas où une majorité forte se dessinerait en Wallonie pour une
réunion avec la France
, sous la forme d’une région ordinaire ou d’une région
à statut spécial, à négocier…Cela fait très peur à beaucoup d’élites
françaises, qui déconseillent vivement jusqu’à l’ombre d’une ingérence dans ces
"affaires européo-belgo-belges". Leur argument-massue : « bien qu’une réunion
puisse être flatteuse pour la France, paraître l’encourager serait aussitôt
encourir l’horrible anathème d’annexionnisme et d’impérialisme. A l’image d’une
Allemagne qui pourrait être tentée par l’irrédentisme et réclamer l’Alsace (ce
qu’elle n’a pas fait après le « Vive le Québec libre » !)…. Ce serait jouer les
apprentis-sorciers, ouvrir la boîte de Pandore de la "contagion", et donner des
arguments aux partisans du dépeçage de la France elle-même ».

Pour eux, le maintien de la Belgique telle qu’elle est encore jouerait un
rôle de paravent, de couvercle, pour empêcher ou retarder (conjurer ?) le
démembrement de notre propre Etat.

Or, même dans l’hypothèse – bien loin d’être la plus vraisemblable – d’une
réunion, une "bosse à l’hexagone" ne serait pas un mal puisqu’elle pourrait
enlever aux Français la détestable habitude d’appliquer ce terme à leur pays, le
réduisant à une expression géographique, provinciale européenne, occultant la
Corse (elle s’est prononcée dans un referendum décevant pour les largueurs
parisiens), les départements et territoires d’outre-mer, le grand large, la
Francophonie, la signification mondiale de la France. Le maintien de la Belgique
ne peut endiguer à lui seul le mouvement euraméricain – bien lancé – de
destruction d’Etats de la « vieille Europe »* dont l’Espagne, et, à terme, de la
France qui reste particulièrement visée.

La France ne peut pas, sous prétexte de sage non ingérence, faire preuve
d’indifférence.

Cette thèse minoritaire est encore iconoclaste, voire « hexagonoclaste ». Il
convient donc d’abord de contrebattre les thèses « anglo-euro-belgicaines » qui
prévalent partout.

Pour contribuer à cette oeuvre de salubrité, le livre : « Belgique, dernier
quart d’heure ? » du baron belge Paul-Henry Gendebien, président d’honneur du «
Rassemblement Wallonie-France . Editeur : Labor (adél :
labor@labor.be), 140 C, Chaussée de
Philippeville, 6 280, Loverval, Belgique, 13 euros. Très intéressant par
l’historique, les faits et les chiffres qu’il donne, autant que par les
arguments qu’il développe avec vie et talent. Il apparaît notamment, ce qui est
corroboré par bien d’autres sources, que la comparaison de coût de réunification
avec l’Ancienne République démocratique allemande est peu pertinente. En effet,
la Wallonie ne compte que 3 millions d’habitants, et n’est jamais sortie de
l’économie de marché. Son PIB par habitant la situe avant plusieurs régions
françaises, ce qui était très loin d’être le cas des Länder « socialistifiés »
de l’ancienne RDA Certes, des dysfonctionnements existent, dus pour une part à
l’absence d’alternance politique, mais les chiffres montrent que la charge
serait très supportable et qu’il y aurait un apport en économie, et non pas
seulement en « diastole nationale ». Le redressement de la France passe par le
regain de confiance en elle et par une politique vigoureuse de relance par
l’innovation et le positionnement sur les secteurs d’avenir, politique qui n’est
possible qu’en brisant le carcan monétaro-administratif européiste actuel.

Il appartient évidemment aux seuls Wallons et Bruxellois de faire leurs
choix. Toute ingérence de la France est à proscrire
. Le gouvernement
français ne doit pas, à l’instar du gouvernement allemand à l’égard de certains
mouvements d’outre-Rhin-et-Danube bien décrits par Y. Bollmann et P. Hillard, se
rendre suspect d’irrédentisme.

Du moins, les responsables politiques français, lorsqu’ils sont interrogés,
doivent dire avec force que la France ne pourra, le moment venu, que
respecter les choix
des populations concernées, comme dans le cas du Québec,
mutadis mutandis.

Après tout, loin de la pusillanimité actuelle, le Général de Gaulle
n’avait-il pas adopté une telle attitude à l’égard de responsables belges?…M.
Chevènement l’a dit aussi à sa manière.

Il ne serait pas incongru de faire valoir à nos actuels «
responsables-mais-non-coupables » les avantages (ils connaissent assez les
risques !…) des formules de réunion, ou, surtout, d’une coopération très
étroite entre un Etat de Wallonie et la France
. Ne serait-ce que pour
éviter, le moment venu, une réponse dégradante et déshonorante à la Michel
Charasse : « Non, merci, nous avons déjà nos pauvres ! ».

L’Allemagne, elle, a consenti de très grands sacrifices pour sa
réunification, sur laquelle elle n’a guère consulté ses voisins. Elle en est,
aujourd’hui, plus grande à tous les points de vue.

Il faudrait de toute évidence prévoir l’organisation d’un referendum en
France
sur une éventuelle réunion et ses modalités, voire sur un traité
d’étroite coopération avec un Etat wallon.

L’honneur de la France serait dans un « oui » à une démarche officielle
venant du nord.

La demande serait une source, un regain, de fierté pour la France
d’avoir été choisie.

Son « oui » serait une correction d’un accident de l’histoire.

*(NDLR : les efforts de l’UE et des Etats-Unis
ne visent évidemment pas la GB, nonobstant l’Irlande du Nord, le pays de Galles,
l’Ecosse . Ils ne visent pas non plus l’Allemagne, ethniquement assez homogène,
et plutôt bénéficiaire potentielle d’éventuels démembrements de ses voisins, ce
dont, nous ont rappelé Mme Bollmann et M. Hillard, plusieurs mouvements
allemands et autrichiens s’occupent activement. En fait, l’éclatement par
régionalisation encouragée concerne surtout les Etats "latins" et slaves du
continent).

(Le 7 juillet 2006)