USAGE DU FRANÇAIS AU TRAVAIL

Les témoignages obtenus à l’occasion de la consultation de plus de soixante
organismes québécois par le Conseil supérieur de la langue française amènent à
la conclusion suivante, telle que l’a exprimée Mme Nadia Brédimas-Assimopoulos,
présidente du Conseil : «Dans le contexte de mondialisation et de pénétration
massive des technologies de pointe, la certification des entreprises est
nécessaire mais insuffisante pour accroître l’usage du français au travail.» Le
Conseil propose donc des stratégies complémentaires à la certification de même
que le développement des programmes de francisation et de perfectionnement en
français.

IMPLIQUER DAVANTAGE LES ENTREPRISES

La certification des entreprises par l’Office québécois de la langue
française (OQLF) a généralement contribué à mettre en place des conditions
favorables à l’instauration d’un environnement de travail en français, mais ce
mécanisme à lui seul n’assure pas que le français est la langue habituelle de
travail. En 1990, 71 % des entreprises de cinquante employés ou plus possédaient
un certificat de francisation, comparativement à 81 % en 2005. Malgré ces
progrès, le recensement de 2001 démontre que l’usage du français au travail ne
s’est pas encore généralisé : dans la région métropolitaine de Montréal, le
pourcentage d’allophones qui travaillent surtout en français n’est que de 45 %.
Cette situation est due en grande partie au fait que plus du tiers des
travailleurs du secteur privé ne profitent pas de ce mécanisme de francisation,
puisque les entreprises de moins de cinquante employés ne sont pas soumises à la
certification.

Le Conseil supérieur de la langue française croit que la certification des
entreprises par l’OQLF doit certes être maintenue et les comités de
francisation, revitalisés, mais que l’usage du français au travail n’augmentera
que s’il devient une préoccupation des entreprises. Elles doivent en faire un
critère d’évaluation de la qualité de leur gestion. Le Conseil propose que les
plans stratégiques des entreprises mentionnent explicitement l’usage du français
au travail et la formation en français des travailleurs. Les entreprises
pourraient aussi adopter une politique linguistique incitant le personnel à
utiliser plusieurs langues dans les communications internationales et le
français dans les communications locales. Une telle politique contribuerait à
faciliter les relations internationales tout en évitant que l’anglais ne
devienne la langue  des communications internes des entreprises. De plus,
le Conseil suggère que les entreprises adhèrent au Mouvement québécois de la
qualité, qui prône l’excellence dans la performance des entreprises. A la
demande expresse du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de
l’Exportation, cet organisme pourrait ajouter à son instrument d’évaluation des
entreprises l’usage du français et la formation du personnel en français.

Quant aux petites entreprises, elles doivent aussi être sensibilisées à leur
responsabilité et à leurs obligations à l’égard de la langue commune, lesquelles
sont définies par la Charte. L’usage du français au travail ne progressera que
si les employeurs et leurs employés manifestent une volonté de travailler en
français et prennent les moyens qui s’imposent pour y parvenir.

INVESTIR DANS LA FRANCISATION DU PERSONNEL

Le français ne pourra devenir la langue de la vie publique en général et du
travail en particulier que si les citoyens en possèdent une connaissance
suffisante. De plus, la maîtrise du français est un atout économique, comme le
démontre une enquête récente de Statistique Canada et de l’OCDE. Selon cette
étude, une augmentation de 1 % de la littératie, soit des compétences en lecture
et en écriture, amènerait une croissance de 2,5 % de la productivité au travail
et de 1,5 % du PIB par habitant. Plusieurs organismes sont directement concernés
par la francisation de la main-d’oeuvre. Par exemple, le ministère de
l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC) est un intervenant majeur
dans la gestion de la francisation des nouveaux immigrants adultes. Sa tâche est
importante, mais l’offre de service demeure insuffisante, car elle ne touche que
65 % des personnes qui auraient besoin d’être francisées. Cela signifie qu’année
après année, le nombre de personnes qui auraient besoin de formation augmente et
que, par conséquent, le budget alloué à la francisation des nouveaux venus
devrait augmenter lui aussi. Emploi- uébec, qui gère le Fonds national de
formation de la  main-d’oeuvre, doit participer davantage à la francisation
des immigrants de même qu’à celle des anglophones qui ont besoin de
perfectionner leur français. Une partie des sommes du Fonds devrait servir à la
francisation, puisque la maîtrise du français est un facteur qui a une influence
importante sur l’employabilité. Etant donné que le MICC finance des activités de
francisation destinées aux immigrants établis au Québec depuis cinq ans ou
moins, Emploi-Québec pourrait prendre la relève, de façon plus active
qu’actuellement, auprès des immigrants plus anciens ou qui ont besoin d’une
formation complémentaire. Ces deux organismes doivent travailler de concert,
l’accès au Fonds doit être rendu plus facile, et les organismes qui travaillent
auprès des communautés culturelles devraient être informés des possibilités de
financement. Les ordres professionnels ont également une responsabilité à
l’égard de la francisation de la main-d’oeuvre. Selon l’Office des professions
du Québec, un des organismes consultés par le Conseil, la connaissance de la
langue française est essentielle à l’exercice d’une profession. Par contre, la
connaissance du français acquise dans les services de francisation destinés aux
nouveaux immigrants est une connaissance de base et ne correspond pas aux
exigences d’un travail très qualifié. Il serait opportun de demander aux ordres
professionnels de confier un rôle en francisation à leurs comités de formation.
Ils doivent donc se soucier des professionnels immigrants et aussi des
professionnels d’expression anglaise qui ne maîtrisent pas encore suffisamment
bien le français. Le Fonds national de formation de la  main-d’oeuvre
devrait contribuer à cette formation. L’OQLF, qui participe déjà aux tests
d’admission aux ordres professionnels, doit collaborer à la définition des
besoins de formation.

En conclusion, plusieurs organismes doivent collaborer pour que les
travailleurs puissent acquérir une meilleure connaissance du français. Le
Secrétariat à la politique linguistique, qui possède déjà un mandat de
coordination et de concertation de la politique linguistique, doit coordonner
les travaux des organismes liés à la francisation du marché du travail.

(Le 1er septembre 2005)