UNE EUROPE UNIE DANS LA DIVERSITÉ?

Par Jérôme Baloge, Emmanuel Dupuy et Christophe Traisnel, membres de Jeune
francophonie. (
jerome.baloge@wanadoo.fr
)

Le référendum sur la constitution européenne approche et il serait opportun
de s’interroger dès à présent sur l’un des principes inscrits au frontispice de
ce texte : « Unie dans la diversité ». L’article 1-3-3 al. 4, justement, précise
que « l’Union (…) respecte la richesse de sa diversité culturelle et
linguistique, et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine
culturel européen ».

L’idée est belle, généreuse, indispensable. On n’ose imaginer, en effet, ce
que serait une Europe laissant à la main invisible du marché linguistique la
détermination d’une langue pivot qui viendrait peu à peu s’imposer à tous les
citoyens, au nom d’un pragmatisme et d’un économisme de bon aloi. On devine
qu’elle deviendrait tôt ou tard un espace unilingue où chaque langue, et culture
de l’Europe, au coeur de l’identité européenne, confinée dans un usage local
limité, terminerait sa vie dans un long processus de folklorisation sympathique
et, in fine, pathétique.

Or le texte de la constitution européenne n’est pas encore adopté que cette
belle diversité tant chantée est largement mise en cause. Les atteintes sont
quotidiennes : la plupart des sites Internet de l’Union limitent volontairement
l’utilisation des langues dans leurs communications. De leur côté, les grandes
écoles ou instituts européens qui forment pourtant les futurs cadres de l’Union
ne fonctionnent que dans une seule langue et ne diffusent leurs informations sur
l’Internet qu’en une seule et même langue. Le site de la Banque centrale
européenne utilise ainsi la langue du principal absent et, accessoirement
(accessoirement seulement), la langue des citoyens d’Europe qui ont pourtant la
monnaie unique dans leurs poches depuis quelques années. Voulez-vous être
recruté à Francfort ? Mieux vaut avoir fait quelques séjours linguistiques à
Chichester, ou être natif de Liverpool plutôt que d’être bilingue francophone et
germanophone. Car les textes n’osent pas encore l’affirmer, mais en Europe, ce
n’est pas la diversité qui s’impose, mais l’unité linguistique, et bientôt
culturelle. Il sera bientôt plus facile de parler en français à un postier de
Vancouver, au Canada, qu’italien dans un colloque sur l’identité européenne à
Florence !

Cette domination réelle d’une seule et même langue n’a pourtant jamais fait
l’objet d’un choix démocratique. On nous demande, en tant que citoyens d’Eu- – –
rope, de nous prononcer sur la constitution, mais on ne nous demande pas notre
avis sur le régime linguistique qui s’impose un peu plus chaque jour. à l’image
de l’économie et du social, nos langues et nos cultures suivent le dogme du
laisser-faire, laisser-aller de chacun de nos états, bien éloigné, pourtant, de
cette exception culturelle dont, il n’y a pas si longtemps, on se gargarisait
encore. Les réformes en matière d’éducation, dans les pays de l’Union, vont
toutes dans le même sens : elles tendent à adapter de plus en plus tôt la
jeunesse européenne au mouvement, en rendant obligatoire, de fait,
l’apprentissage d’une seule et même langue européenne, et facultative, sinon
accessoire, l’apprentissage des autres langues. Chacune pourtant renferme une
part éminente de l’héritage européen.

à Paris, les colloques où le français n’a pas droit de cité se multiplient.
Les disciplines scientifiques, les unes après les autres, se soumettent
docilement à cette loi du plus fort qui impose une seule langue, toujours la
même, à la plupart des colloques, congrès, conférences européens. De Berlin à
Barcelone, de Paris à Londres, les sciences et l’éducation se mettent à l’heure
linguistique du méridien de Greenwich.

Le projet de constitution ne se donne malheureusement pas les moyens de ses
intentions. S’agit-il là du projet européen tendant à respecter « la richesse de
la diversité culturelle et linguistique » ? S’agit-il ici de veiller encore « à
la sauvegarde

et au développement du patrimoine culturel européen de diversité », ou
d’imposer une langue commune par fatalité ? Un pragmatisme de courte vue, sans
aucun débat démocratique, nous conduit en fait à renoncer tout bonnement à ce
qui fait l’originalité et la richesse du projet européen : sa diversité.

La France a là une responsabilité à assumer. Après tout, c’est elle qui a
perturbé les négociations du GATT avec cette « exception culturelle » qu’elle a
si fièrement défendue pour tous. Pourquoi défendrait-elle l’exception culturelle
dans le monde, et pas chez elle, en Europe ? On rêve d’un gouvernement français
qui s’engage enfin, sans agressivité mais avec fierté et détermination, à
défendre le français en Europe, et toutes les autres langues européennes en
France. L’éducation nationale peut être le fer de lance de cette politique
linguistique enfin ambitieuse, en établissant une véritable diversité des
langues enseignées dans les écoles de la République. Est-il cohérent que
l’immense majorité des collégiens niçois n’apprennent pas l’italien en première
langue, ou qu’un lycéen de Dunkerque n’ait aucune notion de néerlandais ?
N’avons-nous pas besoin, par ailleurs, dans ce monde que l’on souhaite
multipolaire, de spécialistes des cultures chinoise, indienne, arabe, africaine,
etc. ? Comment accepter que la langue allemande, qui est aussi celle de notre
premier partenaire tant politique qu’économique ou diplomatique, soit si peu
connue de nos compatriotes ? Le prisme du tout-anglais aboutit à des
comportements défiant la raison. Ainsi, trop souvent, les offres de séjour, de
stages linguistiques, les bourses doctorales proposées par nos voisins dans de
prestigieuses universités sont négligées par les étudiants francophones, alors
que la concurrence est à couteaux tirés pour rejoindre une université
anglo-saxonne, même médiocre. Quel est l’intérêt, pour la France et pour
l’Europe, d’une telle ruée ?

Il tient aussi à la France de mieux adapter son dispositif universitaire
francophone. Jusqu’à présent l’internationalisation des universités n’est
envisagée que sous l’angle de l’accueil et de l’échange. Or on connaît le succès
des écoles et universités françaises à l’étranger comme l’université
Galatasaray, à Istanbul, ou des centaines d’Alliances françaises. Pourquoi ne
pas favoriser la création de tels pôles universitaires francophones en
complément du réseau d’Alliances et d’écoles déjà existant, en coopération avec
les universités de la francophonie et en partenariat, bien sûr, avec les
autorités du pays d’accueil, et avec le concours de la francophonie
institutionnelle ? On pourrait aussi imaginer que les étudiants ainsi formés
puissent être privilégiés dans l’accès aux universités et grandes écoles
françaises, par une simplification des procédures administratives concernant le
séjour des étudiants étrangers sur notre territoire, et une reconnaissance de
leurs formations sur place, entre autres.

En Europe en particulier, la France peut, doit être à l’avant-garde de la
promotion du pluralisme linguistique. Il n’en est que temps ! Il ne manque
qu’une impulsion concrète et décisive pour défendre notre diversité européenne
et repousser la menace d’une « folklorisation » de nos cultures.
Qu’attendons-nous ?

Journal l’Humanité
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Tribune libre

Article paru dans l’édition du 19 avril 2005.