SCANDALE DU FINANCEMENT DES UNIVERSITÉS AU QUÉBEC


Le
financement des universités : le non-dit

Frédéric Lacroix et
Patrick Sabourin

Le dimanche 13
février 2005

Introduction

Selon une étude
conjointe de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du
Québec (CREPUQ) et du ministère de l’éducation du Québec (MEQ), les
universités québécoises seraient sous-financées si on compare les ressources
dont elles disposent par étudiant avec la moyenne des universités canadiennes.
Pour l’année 2002-2003, le sous-financement serait de l’ordre de 375 millions
de dollars par année, dont 261 millions en frais de fonctionnement généraux
et 114 millions en fonds de fiducies. S’appuyant sur ces conclusions, plusieurs
personnes ont appelé de leurs voeux une augmentation majeure des frais de
scolarité, leurs arguments les plus courants se résumant ainsi : 1) les
frais de scolarité seraient « anormalement » bas au Québec
comparativement à la moyenne canadienne (1862 dollars comparé à 4000
dollars par étudiant par année en moyenne, sans compter les frais afférents
et autres frais qui peuvent faire gonfler cette facture de 50 %) ce qui
affecterait la « compétitivité » des universités québécoises et
2) le « taux d’accessibilité » aux études supérieures au Québec
serait inférieur à celui de la Nouvelle-écosse, bien que les frais de
scolarité du premier soient les plus bas au Canada et les frais du deuxième
soient les plus hauts. Nous devrions donc rejoindre la « moyenne canadienne »
préconisent-ils, ceci apportera plus d’argent aux universités, leur permettra
de retrouver leur compétitivité et n’aura pas d’effets délétères sur le
tissu social.

Pourtant, lorsque
examinés de plus près, ces arguments se révèlent soit beaucoup plus faibles
que l’on veut bien nous le faire croire, soit carrément faux. Les chiffres
concernant le « taux d’accessibilité », quand on gratte la fine
couche de vernis sur la surface des données, ne démontrent pas que celui-là
soit plus bas au Québec. Au contraire, le Québec est dans une situation
enviable comparativement aux autres provinces canadiennes. De plus, le système
universitaire québécois se distingue nettement, de par sa structure et sa
clientèle, de celui des autres provinces canadiennes. La comparaison à la « moyenne
canadienne » qui constitue la base de l’étude du CREPUQ-MEQ, ne tient pas
compte de cette importante particularité.

Enfin, il ne paraît
pas justifiable d’augmenter les frais de scolarité pour l’ensemble des
étudiants québécois avant d’ouvrir le débat plus fondamental, que constitue
le niveau de financement accordé aux institutions universitaires anglophones du
Québec. Ce niveau dépasse de loin celui justifié par la proportion d’anglophones
au Québec et, de plus, est complètement hors-normes comparativement aux
pratiques en vigueur dans les autres provinces canadiennes. Cette question est
importante car le niveau de support financier accordé aux institutions des
groupes minoritaires est susceptible d’influer sur la vitalité de ces
communautés. Au cours de ce texte, nous dresserons le portrait du système
universitaire québécois et l’éclairerons par rapport au contexte canadien en
nous attardant à la dimension linguistique. Le débat portant sur le
sous-financement du système universitaire québécois et l’augmentation des
frais de scolarité proposée actuellement nous servira de mise en contexte et
fournira des balises à la discussion.

L’étude du
CREPUQ-MEQ

Commençons par dire
que les détails de l’étude du CREPUQ-MEQ sur le sous-financement ne sont pas
disponibles. Les hypothèses de travail sont fournies dans le document publié,
mais les détails du calcul ne sont pas donnés. Il est noté que certains
membres du comité appartenant au MEQ se sont opposés à l’utilisation de
certaines des hypothèses de travail contenues dans le document, mais on ignore
cependant l’impact financier de ces dissensions. Seule la conclusion nous est
communiquée (le fameux chiffre de 375 millions). Le rapport est en outre signé
par un grand cabinet de services financiers (Raymond Chabot Grant Thornton).
Voilà une étude dont la portée pédagogique est fort limitée et qui ne
permet guère de valider la réalité et l’ampleur du sous-investissement de
façon indépendante.

Les auteurs du
rapport choisissent de considérer le système universitaire québécois en bloc
et le comparent à une « moyenne canadienne » fictive. Cette façon
de procéder est douteuse. Le système universitaire québécois est en effet
constitué de deux filières linguistiquement distinctes. Le système d’enseignement
anglophone, langue de la minorité au Québec, offre un éventail de programmes
couvrant tous les domaines et compte les établissements les plus réputés.
Ailleurs au Canada, seul le Nouveau-Brunswick finance adéquatement le système
universitaire de sa minorité de langue officielle. Les autres provinces
financent généralement un seul système universitaire complet : les
franco-ontariens qui sont numériquement presque aussi nombreux que les
anglo-québécois n’ont accès qu’à la bilingue Université d’Ottawa et à
quelques petits collèges offrant un choix limité de programmes de premier
cycle alors que les anglo-québécois ont accès à deux grandes universités de
recherche (McGill et Concordia) et à une université favorisant
les programmes de premier cycle (Bishop’s). Voilà une caractéristique
qui différencie un peu le Nouveau-Brunswick et beaucoup le Québec de la « moyenne
canadienne » et qui influe grandement sur les coûts structurels du
système universitaire québécois. Cela est pourtant passé sous silence dans l’analyse
du CREPUQ-MEQ. Cela constitue à nos yeux une erreur méthodologique.

Réduisons la
situation à sa limite asymptotique pour illustrer la précarité de la
comparaison à la « moyenne canadienne » : si le Québec devait la
rejoindre non seulement en termes de frais de scolarité mais en termes de
coûts structurels, il faudrait fermer la majorité des universités anglophones
et financer un seul système d’enseignement supérieur. Les économies d’échelle
seraient importantes.

Car cette présence
en territoire Québécois d’un important réseau universitaire de langue
anglaise conduit à un curieux phénomène : un grand nombre d’étudiants
canadiens non-résidents viennent étudier dans les universités
anglo-québécoises et bénéficient de places d’études largement financées
par le Québec. S’il faut mentionner que les étudiants non-résidents s’acquittent
de frais de scolarité supérieurs à ceux en vigueur pour les résidents, ils
sont tout de même subventionnés à la hauteur d’environ 7000 dollars par
étudiant par année. Vu le nombre d’étudiants en question, les coûts
structurels sont importants pour l’état québécois.

Au Québec

Commençons par une
banalité : Le recensement de 2001 indique qu’il y a 82 % de francophones, 7,9 %
d’anglophones et 10,1 % d’allophones au Québec (selon la langue maternelle).
Ces chiffres devraient guider notre réflexion sur le financement des systèmes
universitaires au Québec. Une répartition équitable des sommes entre
systèmes anglophone et francophone devrait refléter la proportion relative de
francophones et d’anglophones au Québec.

Un texte précédent
avait déjà permis d’établir qu’en 2002-2003, le gouvernement du Québec
versait 76,8 % du financement pour l’enseignement supérieur aux universités
francophones et 23,2 % aux universités anglophones. Les universités
anglophones sont financées presque au triple du poids démographique des
anglophones au Québec. De son côté, le gouvernement fédéral faisait encore
mieux, la « Canadian Foundation for Innovation » versait en
2002-2003, 33 % du financement Québécois aux universités anglophones en
termes de fonds de recherche. Les anglophones récoltent plus du quadruple
de leur poids démographique en subventions du gouvernement fédéral. Ce
déséquilibre est également présent dans l’attribution des chaires de
recherche du Canada. Les universités francophones obtiennent 230 chaires sur
302, soit 76,1 % du total tandis que les anglophones obtiennent 72 chaires sur
302, soit 23,8 % du total en 2002.

On constate que le
système universitaire anglo-québécois est financé à un niveau qui dépasse
de loin la proportion d’anglophones au Québec. Le système universitaire
francophone quant à lui, est financé en-dessous du poids démographique
des francophones. Tant les gouvernements fédéral que provincial cautionnent ce
sous-financement (en termes de poids démographique) du système
franco-québécois.

Comparons les
proportions d’étudiants non-résidents dans les universités du Québec pour
tenter de cerner quelles clientèles bénéficient de ces fonds publics.

Graphique 1 :
Proportion d’étudiants canadiens non-résidents pour dix universités du
Québec en 2002


Nous constatons que
les étudiants non-résidents ne sont pas également distribués dans les
universités québécoises. Les universités anglophones accueillent une
proportion très importante d’étudiants non-résidents. Ceux-là constituent
une partie majeure de leur clientèle (35 % à Bishop’s, plus de 25 % à McGill).
Par contre, les universités francophones n’accueillent presque pas d’étudiants
canadiens hors-province.

On peut conclure qu’en
l’absence des étudiants canadiens non-résidents, la taille et donc le coût
des universités anglophones seraient bien moindres. L’argent ainsi économisé
pourrait être utilement mis en oeuvre pour combler le sous-financement des
universités et éviter une augmentation des frais de scolarité, si
sous-financement il y a réellement.

Au Canada

Voyons quelle est la
proportion du financement pour l’éducation universitaire qui échoue à la
minorité de langue officielle selon la province de résidence. Le tableau 1
donne dans la première colonne la taille de la population minoritaire de langue
officielle (de langue maternelle) dans les différentes provinces canadiennes.
Notons qu’au Québec la minorité est considérée comme étant la population de
langue anglaise alors que dans les autres provinces, le chiffre se réfère aux
populations de langue française. La deuxième colonne donne le poids de cette
minorité dans la population totale (en pourcentage). La troisième colonne
fournit le pourcentage du budget destiné aux institutions universitaires qui
échoue aux institutions destinées à la minorité selon la province (ce seront
les universités anglophones au Québec et les universités francophones
ailleurs au Canada). Notons que les institutions définies comme étant « bilingues »
(par exemple, l’Université d’Ottawa) sont inclus séparément pour peindre un
portrait plus précis de la situation. Comme le statut de ces dernières n’est
pas réglementé (par exemple, « bilingue », pour les Universités
Laurentienne et de Sudbury en Ontario signifie posséder une connaissance « passive »
du français, ce qui est un critère ne dénotant pas une quelconque égalité
des langues au sein de l’institution), on aurait tort de considérer ces sommes
comme étant investies à plein ou même à moitié dans les institutions de la
communauté francophone, d’où la nécessité de les indiquer séparément. La
dernière colonne indique le ratio du pourcentage du budget de l’éducation
universitaire sur le pourcentage de la population minoritaire afin de fournir
une idée de l’équité de la distribution des fonds publics dans les systèmes
universitaires destinés aux francophones et aux anglophones canadiens. Le
calcul est effectué en faisant le ratio des chiffres des colonnes (4) sur (3),
soit par exemple, pour le Québec, on divise 0,23 par 0,08 pour obtenir 2,9
(arrondi). Notons que le point d’équilibre, soit celui où le pourcentage du
budget consacré aux institutions de la minorité de langue officielle est égal
au pourcentage de la population minoritaire de langue officielle dans la
population totale, équivaut à un ratio de 1.

Tableau 1 :
Taille de la population minoritaire de langue officielle, pourcentage de cette
minorité dans la population totale, pourcentage du budget alloué aux
institutions dans la langue officielle de la minorité selon la province et
ratio du pourcentage du budget sur le pourcentage de la population totale.

Provinces (1)

Taille de la
population minoritaire de langue (2) officielle

Pourcentage de
la population totale (3) (%)

Pourcentage du
budget (4) (%)

Ratio colonne
3/4

Québec

572 090

8,0

23,0

2,9

Ontario

493 630

4,4

4,5

1,0

Nouveau-Brunswick

236 770

33,0

31,0

0,9

Nouvelle-écosse

34 155

4,1

1,5

0,4

Alberta

59 735

2,5

0,6

0,2

Manitoba

44 775

5,4

1,2

0,2

Terre-Neuve

2180

0,4

0,0

0,0

Île-du-Prince-édouard

5670

4,5

0,0

0,0

Saskatchewan

18 030

2,2

0,0

0,0

Colombie-Britannique

56 100

1,4

0,0

0,0

 

Le graphique 2
résume les données du tableau 1.

Graphique 2 :
Ratio du pourcentage du budget alloué aux institutions universitaires sur le
pourcentage de la population minoritaire selon les provinces canadiennes.


On remarque tout de
suite que le Québec se démarque de l’ensemble des autres provinces canadiennes
de par ses investissements très élevés dans le système universitaire pour sa
minorité anglophone (presque trois fois supérieurs au ratio de 1 nécessaire
pour garantir l’égalité entre pourcentage du budget et pourcentage de la
population minoritaire). Les autres provinces canadiennes, sauf le
Nouveau-Brunswick, investissent bien moins que le pourcentage de francophones l’exigerait.
L’Ontario est bloquée à un ratio de 0,19 si on compte les institutions
unilingues, ce qui veut dire, simplement, que l’Ontario investit seulement le
cinquième de la somme exigée par la taille de sa minorité francophone dans
son réseau francophone! Ce ratio remonte à 1,0 si on inclut les institutions
« bilingues », mais rappelons que l’Université d’Ottawa, « bilingue »,
n’est pas l’équivalent de McGill, car un franco-ontarien fréquentant l’Université
d’Ottawa doit absolument parler anglais pour pouvoir suivre tous ses cours,
alors qu’un étudiant fréquentant McGill ne se trouve dans aucune
obligation ou nécessité de connaître le français.

En clair, le Québec
investit presque six fois plus dans le système universitaire (unilingue) pour
sa minorité que l’ensemble des autres provinces canadiennes pour les leurs (400
millions de dollars par année au Québec contre 72 millions par année pour l’ensemble
des autres provinces canadiennes)! Notons que selon le recensement de 2001, il y
a 955 330 francophones hors-Québec contre 572 085 anglophones québécois.

Rappelons que l’instruction
en anglais ou français est un droit garanti en vertu de l’article 23 de la
charte des droits et liberté canadienne. Mais dans la pratique, l’éducation
post-secondaire dans la langue de son choix est garanti seulement pour la
minorité anglophone du Québec et les francophones du Nouveau-Brunswick. L’écart
entre la déclaration de principes et l’application est de taille.

Comparons la
proportion d’étudiants hors-province pour 10 grandes universités canadiennes:

Graphique 3 :
Proportion d’étudiants canadiens non-résidents pour dix grandes universités
canadiennes en 1998-1999


On voit que c’est une
université anglo-québécoise qui décroche la première place. McGill
détient le record d’accueil d’étudiants canadiens non-résidents au Canada.
Elle accueille presque deux fois plus d’étudiants hors-province que Queen’s (en
Ontario) et dix fois plus que l’Université de Montréal. Les universités
francophones, par contre, accueillent nettement moins d’étudiants hors-province
que leurs équivalentes canadiennes (l’Université de Montréal fait nettement
moins bien que UBC par exemple).

On constate que les
universités anglo-québécoises font figure d’anomalie à la fois parmi leurs
consoeurs canadiennes et leurs consoeurs québécoises en ce qui a trait à l’accueil
d’étudiants non-résidents.

Conséquences

Les effets pernicieux
découlant du sur-financement du réseau d’universités anglophones au Québec
sont nombreux.

Financièrement.

Les universités
anglo-québécoises sont financées à un niveau qui dépasse de loin la
proportion d’anglophones au Québec. Cela étant le cas, ces institutions
ratissent large et vont garnir leurs bancs ailleurs que dans les rangs de la
communauté anglo-québécoise. à la vue du graphique 3, on peut constater que
les étudiants canadiens non-résidents représentent une proportion importante
de la clientèle du système anglo-québécois. Ceux-ci sont massivement
concentrés dans trois universités : Bishop’s, McGill et Concordia.
Environ 79 % des étudiants hors-province sont accueillis dans les universités
anglophones. Cette situation est sans équivalent ailleurs au Canada.

On peut calculer
grossièrement que sans cette présence d’étudiants non-résidents, la part des
universités anglophones descendrait à 18,6 % du financement total (au lieu de
23,2 %), ce qui correspond à une diminution de 20 % en termes relatifs et
environ 82 millions de dollars par année en termes absolus. Cette somme
correspond grosso modo au tiers du sous-financement des universités
québécoises en termes de fonds de fonctionnement généraux selon l’étude du
CREPUQ-MEQ. L’impact financier des non-résidents est donc important. Le
sur-financement de la filière anglophone est en partie lié à l’importante
présence d’étudiants canadiens non-résidents.

Notons que ces
étudiants semblent partir une fois leurs études complétées. Ainsi, selon le
dernier recensement, même si on ne peut distinguer les étudiants des autres
membres de la population, 53 300 anglophones ont quitté le Québec de 1996 à
2001, 70 % de ceux qui quittent s’installant en Ontario. Les anglophones
comptent grosso modo pour la moitié des départs du Québec, alors qu’ils en
constituent moins de 10 % de la population.

En partant, ces
étudiants emportent avec eux leurs connaissances génératrices de
richesse : une étude récente de Montréal International indiquait que les
universités montréalaises avaient un impact économique de 4,214 milliards de
dollars par année au Québec et de 5,979 milliards de dollars par année au
Canada, c’est-à-dire qu’il y avait plus de 1,765 milliards de dollars par
année de retombées économiques qui n’avaient pas lieu au Québec mais
ailleurs au Canada. Les auteurs de l’étude de Montréal International passent
très rapidement sur cette différence et ne la justifient pas. Ce résultat
nous semble pourtant intéressant. Il faudrait une étude pour cerner la part de
responsabilité qui échoue aux universités anglophones du fait du profil de
leur clientèle. à défaut de chiffre précis, on peut cependant affirmer sans
trop de risques qu’une partie significative de cette somme leur est attribuable.
Une partie des sommes investies dans les universités anglo-québécoises
profite donc aux autres provinces canadiennes, et à l’Ontario au premier rang.

Le Québec se trouve
donc doublement pénalisé du point de vue économique : non seulement il
investit dans les universités anglo-québécoises des sommes qui dépassent
largement la taille de la communauté anglophone, ce qui donne un poids et un
pouvoir à cette communauté qui dépasse largement son importance numérique
(ceci se reflète par exemple dans les statistiques sur la langue de travail au
Québec), mais les retombées économiques de ces investissements profitent
largement à d’autres provinces que le Québec (majoritairement l’Ontario).

Certains chiffres
sont particulièrement choquants : le Québec continue d’assigner 25 % des
places en médecine à l’Université McGill (soit trois fois le poids
démographique des anglophones), mais les gradués de cette université
représentent 57 % des départs de médecins du Québec et seulement 10 % des
médecins qui pratiquent au Québec. La perte financière pour le Québec est
énorme : les frais de formation d’un médecin sont de 125 000 à 150 000
dollars pour un généraliste. De plus, le gouvernement du Québec vient d’autoriser
la construction du McGill University Health Center (MUHC) et du Centre
hospitalier universitaire de Montréal (CHUM) au coût de 800 millions de
dollars chacun. De facto, on accorde ainsi à McGill University la
moitié des nouveaux investissements en santé à Montréal. L’Université de
Montréal reçoit le même montant que McGill bien qu’elle forme quatre
fois plus de médecins pratiquant au Québec que McGill, soit 40 % du
total comparativement à 10 %.

Culturels.

Contrairement aux
étudiants québécois qui quittent pour aller étudier dans les autres
provinces canadiennes et qui vont se frotter à la culture et à la langue
anglo-saxonne, les étudiants canadiens viennent majoritairement au Québec
étudier dans un milieu qui reproduit leur langue et leur culture d’origine. Les
études en français intéressent peu les anglophones canadiens et ceci se
reflète dans les statistiques sur le bilinguisme au Canada : seulement
9,0 % des anglophones canadiens déclarent être bilingues comparativement
à 43,4 % des francophones. Et le taux de bilinguisme est à la baisse chez
les jeunes anglophones.

Ces mouvements
migratoires et le coût financier relié au financement des études des
étudiants hors-province seraient avantageux si le Québec contribuait ainsi à
l’épanouissement et au développement de la francophonie canadienne. Mais la
situation est opposée : le Québec contribue plutôt à développer ce qu’on
pourrait appeler « l’anglophonie canadienne » en permettant aux
canadiens anglais d’étudier dans leur langue partout au pays. Les francophones
eux, doivent se contenter du Québec et du Nouveau-Brunswick s’ils veulent faire
leurs études en français.

Notons encore que le
taux de diplomation du Québec est tiré à la hausse par les anglo-québécois,
ceux-ci étant historiquement beaucoup plus éduqués que les francophones.
Ainsi, le recensement de 2001 indiquait qu’au Québec, 23 % des francophones âgés
de 25 à 34 ans détenaient un diplôme universitaire comparativement à 31 %
des anglophones de la même classe d’âge. Les francophones se trouvent encore
en deuxième place malgré trois décennies d’amélioration remarquable. Selon
le chercheur Jean-Pierre Corbeil de Statistiques Canada, le sur-financement du
système universitaire anglophone au Québec est lié à la domination
historique des anglophones montréalais au Québec. Cette « tendance
lourde » est encore présente aujourd’hui.

Un sous-financement
réel?

Nous avons déjà
mentionné que l’étude du CREPUQ-MEQ ne permettait pas de se convaincre de la
réalité du sous-financement de façon indépendante. Comme épreuve, il est
intéressant de confronter les résultats de cette étude avec les résultats du
magazine Maclean’s qui établit chaque année un classement de la
performance relative des universités canadiennes. Logiquement, l’affirmation
que les universités québécoises ne peuvent maintenir leur compétitivité
face à leurs concurrentes canadiennes à cause du sous-financement chronique
devrait se refléter dans le classement du magazine Maclean’s. La
richesse des bibliothèques, le niveau du corps professoral, la « qualité »
des étudiants recrutés étant des variables affectées par le sous-financement
et prises en compte dans le classement du Maclean’s.

Graphique 4 :
Classement des universités québécoises dans leurs catégories respectives
selon le magazine Maclean’s en 1994-2003

Curieusement, on
constate que les universités anglophones ont toutes amélioré leur position
dans le classement au cours des dix dernières années tandis que dans les
universités francophones répertoriées, seule Sherbrooke a notablement
amélioré son rang, l’Université de Montréal ayant chuté d’une place. On
remarque également que les universités francophones étudiées (U. de M.,
Sherbrooke, Laval) se retrouvent derrière l’université anglophone de la
même catégorie (McGill) dans le classement.

Au Québec même, les
universités anglophones sont plus « performantes » et « compétitives »
que leurs homologues francophones selon le classement de Maclean’s. Cette
constatation couplée aux données sur le financement du système anglophone au
Québec amène logiquement la question suivante : Serait-ce plutôt les
universités francophones qui souffriraient de sous-financement au Québec?

Conclusion

Nous avons pu
constater plusieurs faits importants :

  • Les universités
    anglo-québécoises sont financées à un niveau bien supérieur au
    pourcentage d’anglophones dans la population du Québec.

  • Les étudiants canadiens
    non-résidents représentent une partie importante de la clientèle des
    universités anglo-québécoises.

  • Aucune province ne finance un
    système universitaire complet pour sa minorité de langue officielle hormis
    le Nouveau-Brunswick et le Québec.

En termes clairs, le
Québec finance, sans aucune contrepartie, une part disproportionnée du
système d’éducation post-secondaire destiné à la communauté de langue
anglaise du Canada. Si le Québec était dans la « moyenne
canadienne » et si McGill accueillait la même proportion d’étudiants
non-résidents que l’Université de Toronto environ 7000 places d’études
devraient être retranchées du total accordé à McGill (soit 23,6% du
total des places d’études en 2002 et à peu près 45 millions sur 200 millions
du budget total de l’établissement). De par la récente décision de construire
le MUHC, le gouvernement du Québec accorde à la communauté anglophone
le même poids qu’à la communauté francophone à Montréal en ce qui concerne
le financement de la santé, alors que les anglophones ne constituent que 25% de
la population de l’île de Montréal. Ceci est injustifiable.

S’attarder aussi
longuement à disséquer le financement des institutions n’est pas frivole, car
le financement des institutions et la vitalité des communautés minoritaires
sont liés. Certaines données sont éloquentes à cet égard, par
exemple : une étude basée sur les données du recensement de 2001 portant
sur la langue de travail indique que l’anglais est largement sur-utilisé au
travail en égard au poids démographique des anglophones et demeure la langue
de la mobilité sociale ascendante au Québec. D’autres études font état du
fait que les transferts linguistiques des allophones au Québec se font vers l’anglais
à un niveau cumulatif voisinant les 63%, soit à un niveau ne permettant pas de
maintenir le poids relatif des francophones dans la population sur le long
terme. Le sur-financement du système universitaire anglophone, en accordant un
poids effectif à la communauté anglophone proche de 25 % au Québec (et de 50
% à Montréal où se concentre l’immigration), est-il partiellement responsable
du fait que la communauté anglophone jouit d’un pouvoir sur la langue de
travail et les taux de transferts linguistiques largement supérieur à sa
taille réelle? Inversement, le taux d’assimilation des francophones est
corrélé au financement des institutions universitaires tel qu’illustré au
graphique 2 : de seulement 1% au Québec et 10% au Nouveau-Brunswick selon
le recensement de 2001, il passe à plus de 40% pour le reste des provinces avec
des pointes au-dessus de 70 % en Saskatchewan et en Colombie-Britannique (là ou
le financement des institutions universitaires francophones atteint un joli
ratio de 0).

La disparition
tendancielle
des communautés francophones partout au pays n’est-elle pas
liée au grave sous-financement des institutions francophones à l’extérieur du
Québec? Si c’est bien le cas, et tout pointe dans cette direction, il serait
temps de juger les provinces et le gouvernement canadien aux actes et non aux
paroles et de comprendre que le refus de financer adéquatement les institutions
francophones dissimule en fait une volonté de voir périr les communautés qui
devraient en profiter.


NDLR

Frédéric Lacroix
est Ph. D. en génie électrique et chercheur à
l’Université Louis-Pasteur de Strasbourg.

Patrick
Sabourin est étudiant à la maîtrise en biologie.


Ce texte nous a été communiqué par :

Mouvement estrien pour le français
www.mef.qc.ca
jjlp@sympatico.ca

(Le 14 février 2005)