REFLET DE L’HISTOIRE D’UN PEUPLE ANNEXÉ


Reflet de
l’histoire d’un peuple annexé

Bruno Deshaies
Le jeudi 20 janvier 2005


« La force
d’une langue – et son avenir –
dépendent donc de la force collective
de ceux qui la parlent. »
(Yves Beauchemin, 1999, RéF., no 4.)

« En 1763, lorsque la Grande-Bretagne
commença la colonisation de la vallée du Saint-Laurent, les quelque 65,000
hommes, femmes et enfants qui y habitaient alors avaient conscience de
constituer un groupe culturel autonome. Aujourd’hui, leurs descendants sont plus
de 5,000,000 au Québec [en 1967]. à la fin du siècle, ils auront donné naissance
à une nouvelle société québécoise de quelque 9,000,000 qui affirmera plus que
jamais son vouloir-vivre collectif. » (Voir RéF., no 2, p. 213.) Cette
déclaration de l’historien Michel Brunet nous montre une fois de plus la
fragilité des pronostics en histoire.

En 2004, la population du Québec oscille autour des 7 millions d’habitants
composés de plusieurs ethnies ou communautés culturelles dont une majorité de
Québécois-Français et une minorité dominante d’Anglo-Québécois. « La nouvelle
société de quelque 9,000,000 » d’habitants anticipée par l’historien Brunet
n’existe pas encore, mais ses traits culturels démolinguistiques et
sociolinguistiques ont beaucoup changé. Dans la réalité, les phénomènes
démographiques sont souvent très déconcertants. Ils dépendent de nombreux
facteurs et même de nombreuses causes. Il s’en suit qu’il est impossible de
prédire l’avenir avec une quelconque certitude. Cela dit, l’état du Québec en ce
début de XXIe siècle offre le portrait d’une société qui vit toujours comme un
peuple annexé dans une province semi-française. L’imposition du bilinguisme est
le reflet de cette histoire.

Le
bilinguisme et les deux Canadas

L’étude du bilinguisme montre facilement
qu’il a existé deux Canadas : un premier, dans l’empire français ; un second,
sous l’empire britannique. Chaque empire a donné lieu à deux phénomènes de
colonisation. « Depuis sa fondation, au début du XVIIe siècle, jusqu’en 1760,
écrit Michel Brunet, le Canada (le premier Canada) fut un pays français. Ses
habitants étaient unilingues. […] Les Canadiens [c’est le nom que portaient
nos ancêtres jusqu’à l’Acte d’union de 1840 et que le conquérant a usurpé.] n’avaient pas alors besoin d’être bilingues pour participer à la vie politique,
militaire et économique de la vallée du Saint-Laurent. […] Après la Conquête,
(1760-1763), la situation se modifia rapidement. Le Canada était devenu une
colonie britannique (le deuxième Canada). Les conquérants y introduisirent tout
naturellement leur langue maternelle. Celle-ci s’imposa d’abord dans
l’administration. Mais elle ne tarda pas à dominer le monde des affaires car les
commerçants anglais réussirent, en moins d’une génération, à dominer la vie
économique du pays. […] Une nouvelle classe dirigeante avait pris entre ses
mains les destinées de la vallée du Saint-Laurent. » (Voir RéF., no 1, p.
185-186.)

Le bilinguisme s’instaura par la force des choses sous l’occupation britannique,
car le conquérant en avait besoin pour défendre sa propre cause. Le premier
bilinguisme fut pratiqué par les Anglais. Selon Michel Brunet, « ce bilinguisme
des Anglo-Canadiens s’inspire d’un paternalisme lucide que la naïveté des
Canadiens français a toujours rendu très rentable. » (Voir RéF., no 1, p. 186.)
Cependant, du côté des Canadiens (français) la situation était différente. Leur
ascension sociale ne pouvait plus se faire selon les mêmes canaux de
communication que dans l’empire français. Par conséquent, écrit Michel Brunet, «
les Canadiens (qui deviendront les Canadiens français, qui deviendront les
Québécois) les plus ambitieux se convainquirent, au cours de la première
génération après 1760, que l’ignorance de la langue anglaise limitait leurs
chances d’avancement. […] Ils conclurent -non sans crédulité – que le
bilinguisme faciliterait automatiquement leur ascension sociale. » (Voir Ibid.)
Ici repose toute l’histoire du bilinguisme au Canada et l’histoire des deux
Canadas (le premier Canada, de 1534-1608 à 1760-1763, le deuxième Canada (le
Canada Anglais), de 1760-1763 à aujourd’hui). Ceux et celles qui n’acceptent pas
aujourd’hui ce constat qui remonte à 1760 ne peuvent à peu près rien comprendre
au conflit qui perdure entre les Québécois-Français et le ROC ou le
Canada-Anglais ou les deux solitudes entre les Canadiens (les Canadiens
français) et les Canadians.

Brève
chronologie du bilinguisme

Michel Brunet retrace dans son étude sur
le bilinguisme les péripéties de l’évolution du bilinguisme du deuxième Canada,
c’est-à-dire de cette nouvelle colonie britannique qui prend naissance après la
Conquête et surtout avec la signature du Traité de Paris en 1763. La logique de
cette évolution constitue la base du bilinguisme au cours de toute l’histoire du
Québec et du Canada. Dressons une petite chronologie de cette évolution de la
langue française et du bilinguisme jusqu’au tournant des années 1950.

1764 : Une pétition des principales familles canadiennes demeurées dans la
colonie réclame le droit de « rédiger nos Affaires de famille en notre langue,
et de suivre nos Coutumes ».

1764-1775 : « L’invasion de la langue des conquérants ne tarda pas à corrompre
la langue maternelle des Canadiens. » Les anglicismes se multiplient : « filer »
au lieu de classer, « évidences » au lieu de preuves, « termes » au lieu de
session, « sessions de quartier » au lieu de sessions trimestrielles, « voteurs
» au lieu d’électeurs, « Bretons » (British) au lieu de Britanniques ou Anglais,
« allouances » au lieu de subventions, « lectureurs » au lieu de conférences,
etc. (Voir RéF., no 1, p. 187-188.)

1765 : La Gazette de Québec – journal bilingue – annonce des cours d’un certain
M. Patrick McClement pour apprendre « à lire, à écrire et à parler la langue
anglaise » et même initier ses élèves à « l’art de tenir les livres ». Michel
Brunet commente en ces termes : « Le premier Business School du Canada français
venait d’ouvrir ses portes. » (Voir Ibid., p 187.)

1791 : Une publicité de la Gazette de Montréal annonce qu’un marchand de la
ville désire les services d’un « jeune homme d’une famille de bonne renommée qui
sache parler l’anglais et le français couramment. »

1792 : Mgr Hubert consacre un maigre budget à l’organisation d’une école
anglaise à Québec. Les députés canadiens s’opposent à leurs collègues anglais
qui désirent imposer leur langue maternelle comme seule langue officielle.

1809 : Brochure publiée par un Canadien qui défend l’idée que la présence
collective des Canadiens constitue un rempart contre l’américanisme, car « la
conservation de la langue française en ce pays est même politiquement parlant,
avantageuse aux intérêts britanniques ».

1804 : Philippe Aubert de Gaspé, auteur du livre Les anciens Canadiens, quitte
le Séminaire de Québec pour aller étudier au pensionnat du révérend John
Jackson, ministre de l’église anglicane. « Son père désire absolument, écrit
l’historien Brunet, qu’il maîtrise l’idiome de la minorité dominante. » (Voir
Ibid., p. 188.)

1819 : Une pétition de 120 signataires de la paroisse de Saint-Louis dans la
seigneurie de Kamouraska (dont 80 ont signé d’une croix ne sachant pas écrire)
réclame la nomination d’un instituteur anglais.

1840 : Une annonce du Séminaire de Nicolet publiée dans le journal Le Canadien
fait état du fait que les dirigeants viennent d’établir une « école où l’on
s’attachera exclusivement à l’enseignement de l’anglais ».

Réclame d’un certian Robert Dupont publiée dans le journal Le Canadien et qui
annonce qu’il « a enseigné l’Anglais avec beaucoup de succès pendant trois ans
au collège Ste-Anne ».

1842 : L’évêque de Québec approuve un règlement du Séminaire de Nicolet qui
obligeait les élèves à n’utiliser que la langue anglaise pendant la récréation.
L’historien Brunet fait remarquer que « la plupart des séminaires et des
collèges adoptèrent la même pratique pour favoriser l’étude de la langue
anglaise ». D’ailleurs, plusieurs des collèges sont à l’origine des « écoles
commerciales et industrielles ».

1849 : Le bilinguisme s’inscrit dans la constitution de 1849.

1852 : Création de l’Université Laval.

1853 : L’historien Ferland de Québec affirme avec satisfaction que les « trois
quarts de ceux [les Canadiens] qui habitent Québec, et qui ont reçu quelque
instruction, parlent l’anglais ».

1866 : Contrairement à l’abbé Ferland, Mgr Bourget trouve qu’« un grand nombre
d’entre nous parlent trop la langue étrangère. […] La plus lourde taxe que la
conquête nous ait imposée, c’est la nécessité de parler la langue anglaise. »
(Voir Ibid., p 190.)

1867 : Un état provincial est créé où les Canadiens français constituent la
majorité. Ils obtiennent aussi la reconnaissance du bilinguisme au parlement
fédéral.

1871 : Un collaborateur de la Revue canadienne commente la publication récente
d’un nouveau manuel de conversation anglaise dont l’auteur est le supérieur du
Séminaire de Sainte-Thérèse. Le commentateur signale que « dans les différentes
carrières où la Providence nous appelle, nous regrettons d’avoir étudié de
préférence les langues mortes aux langues vivantes… ».

1890-1910 : Des fonctionnaires anglais unilingues occupent alors des postes
importants dans l’administration provinciale et à l’Hôtel de Ville de Montréal
(voir RéF., no 1, p. 194).

1896 : Wilfrid Laurier déclare aux Communes :
« La destinée du Canada est d’être anglais ».

1897 : En tournée électorale à Montréal, le premier ministre anglais de la
province voit une longue bannière brandie par des Canadiens-Français où se lit :
« Hail to the Chief. » (La Presse du 29 avril.)

1902 : La Société du parler français voit le jour à l’Université Laval le 18
février (voir son incorporation en 1911).

1903 : Fondation de la Ligue nationaliste canadienne.

1904 : Fondation de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française
(ACJC)

1910 : Le gouvernement provincial adopte la


« Loi Lavergne »
qui
établit le bilinguisme dans les compagnies de services publics. Selon son vrai
nom, il s’agit de la « Loi amendant le Code civil concernant les contrats faits
avec les compagnies de services d’utilité publique ».

En réplique à l’archevêque de Westminster, Mgr Bourne, Henri Bourassa se porte à
la défense du français en l’église Notre-Dame à l’occasion du Congrès
eucharistique. Cette défense du français a pris figure de symbole dans
l’histoire du Québec.

1911 : Le gouvernement du Québec adopte la Loi constituant en corporation la
Société du Parler français au Canada.

1912 : Premier Congrès de la langue française. Il est organisé par la Société du
parler français au Canada. Paradoxalement, ce premier congrès donne l’occasion à
plusieurs orateurs de rappeler qu’il est important d’apprendre l’anglais.
L’acceptation du bilinguisme révèle « brutalement l’état de servitude qu’avaient
créé chez les Canadiens français cent cinquante ans de domination anglaise ! »
(Voir RéF., no 1, p. 191.)

1913 :


Fondation de la Ligue des droits du français
.
Dans le programme-manisfeste, il est écrit : « Annonces, catalogues, factures,
marques ou noms des produit, tout est rédigé en anglais. »

1923 : Le gouvernement fédéral introduit le timbre d’accise bilingue à
l’instigation de Jacques Bureau, ministre des Douanes.
En avril Jules Masse fonde à Montréal la


Société du bon
parler français
.

1924 : La revue l’Action française, fondée en 1906, dénonce l’anglomanie comme
étant un « ennemi dans la place ».

1925 : Une enquête menée par l’Action française sur le bilinguisme révèle que la
langue anglaise domine partout au Canada et que cette prépondérance s’affirmait
même dans la province de Québec. L’élite canadienne-française commence à se
diviser. Henri Bourassa se montre favorable à l’obligation de l’enseignement de
l’anglais dans toutes les écoles du Canada français, mais Antonio Perreault
désapprouve sévèrement la déclaration de Bourassa.

Les chèques émis par le gouvernement provincial sont encore rédigés seulement en
langue anglaise. La coutume existe depuis 1867.

1927
: Le ministre des postes, P. J. Véniot, profite du 60e anniversaire de la
Confédération pour faire émettre une série de cinq timbres-poste bilingues.

1933 : Création de la Canadian Radio Broadcasting Corporation qui est
officiellement une Radio d’état.

1934 : Création d’une banque d’état (la Banque du Canada).

1936 : En arrivant au pouvoir, le gouvernement de l’Union nationale encourage la
francisation de l’administration de la province.

Fondation de la Société Radio-Canada.
Adoption de la monnaie bilingue au Canada.

1937 :



Deuxième Congrès de la langue française.

Contrairement au premier Congrès, les orateurs ne donnent pas l’impression « de
quémander pour les Canadiens français le droit de parler leur langue maternelle
» (RéF., no 1, p. 201). Le gouvernement Duplessis fait adopter la « Loi relative
à l’interprétation des lois de la province » qui donnait priorité au texte
français dans l’interprétation des lois et règlements du Québec. Cette loi fut
vertement contestée par la minorité anglaise. Elle sera abrogée en 1938.

1939 : Le Parlement fédéral approuve l’organisation du National Film Board.
Graduellement l’Office national du film (ONF) s’organise comme réseau français
de l’Office du Film.

1951 : La nomination de Vincent Massey, gouverneur général de 1951 à 1959, par
le gouvernement Louis Saint-Laurent, reflète le désir du premier ministre
d’affirmer le caractère bilingue de l’état fédéral.

1959 : Le gouvernement Diefenbaker prend l’initiative de doter les Communes d’un
système d’interprétation simultanée.

« Depuis 1940, les circonstances ont
continué à favoriser l’expansion
de la langue française et du bilinguisme
dans la province de Québec et au Canada.
L’état provincial et l’état fédéral
ont été les principaux agents de cette évolution. »
(Michel Brunet, RéF., no 1, p. 202)

Dans son évaluation du fait français au
Canada, l’historien Brunet considère surtout le phénomène linguistique. Il
constate que des progrès se sont accomplis en cours de route. En revanche, il
admet que « l’état de déchéance où végétait la langue française, cinq
générations après la capitulation de Montréal, indique quelle a été la
profondeur de la servitude individuelle et collective des Canadiens, comme
membres d’un groupe dominé. » (Voir RéF., no 1, p. 195.) En contrepartie du
processus d’assimilation, l’historien se console en établissant une distinction
« entre le comportement des individus et celui d’une collectivité ». Il écrit :
« Individuellement, à chaque génération depuis 1760, des milliers de Canadiens
français s’assimilent ou cherchent à s’assimiler à la population anglaise de
l’Amérique du Nord. […] Mais il [le processus d’assimilation] se réalise
difficilement parce que les Canadiens français ont toujours formé et forment
encore la majorité de la population québécoise. Ils n’ont jamais perdu
conscience du fait qu’ils constituent une collectivité distincte. » (Voir Ibid.,
p. 195-196.)

Plusieurs bilans à dresser


Premier bilan.

C’est de fil en aiguille que se tisse avec le temps ce « partenariat » (pour
employer un mot à la mode) entre les langues anglaise et française. D’une
manière générale, il traduit les conditions conjoncturelles et les statuts
particuliers des groupes d’une génération à l’autre. Il n’y a aucun doute que la
même logique sociolinguistique perdure jusqu’aujourd’hui. La lutte pour la
défense de la langue française est incessante ; elle est en plus nécessaire ;
mais, elle est insuffisante sur le plan de la lutte pour l’indépendance du
Québec. Les illusions créées par cette lutte entretiennent le mythe de la
survivance d’une minorité française au Canada. C’est le reflet d’un peuple
annexé au Canada-Anglais.

Deuxième bilan. On peut compléter la chronologie de cette lutte par le
dossier portant sur l’histoire du français au Québec que l’on trouve sur le site
du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ). (Voir
RéF., no 3.
) Avec toutes
ces données sous la main, on obtient un portrait plus complet de l’histoire du
français au Québec et des conditions de vie d’un peuple annexé. Moins optimiste
que l’historien Michel Brunet, Jacques Leclerc dresse le constat qui suit à
l’aube du XXIe siècle.

Les progrès
depuis quarante ans ont été très considérables à tel point qu’on peut affirmer
que le français n’est plus en péril au Québec. […] Toutefois, malgré les lois
linguistiques et les succès indéniables du français au Québec, la majorité
francophone n’est pas encore au bout de sa peine. […] Dans le cadre de
l’actuelle fédération canadienne, les conflits sont là pour durer et la marmite
linguistique risque de renverser au cours des prochaines décennies. Même si la
langue française se portait bien, son statut, lui, sera vraisemblablement
réévalué… à la baisse par la majorité anglophone du Canada. (Voir
RéF., no 3.
)

Cette évaluation de situation du
Québec-Français nos amène aux derniers constats de Statistiques Canada.

Troisième bilan : les constats de Statistiques Canada

Nous extrayons des
« Résolutions pour le Nouvel An »
du site Internet Impératif français (1er janvier 2005) cette compilation de
données qui montre que l’équilibre linguistique profite toujours au plus fort,
donc à la majorité anglaise du Canada.

Selon
Statistique Canada, l’anglicisation du Québec et des Québécois progresse : « le
nombre de personnes pouvant soutenir une conversation en anglais au Québec en
2001 s’élevait à 3 234 735 personnes soit 45,4 % de la population, une
augmentation par rapport aux 42,9 % de 1996 et 40,9 % de 1991). De ceux-ci, 2
176 415 étaient des francophones qui pouvaient converser en anglais, soit 37 %
de l’ensemble des francophones, ce qui représente une augmentation relativement
aux 34 % et 32 % observés en 1996 et 1991 respectivement. »

Toujours selon Statistique Canada, il y a au moins un anglophone du Québec sur
trois qui ignore toujours la langue commune du Québec, le français, ce qui
revient le plus souvent à imposer l’anglais à ses interlocuteurs québécois.

L’anglais, langue du travail ! Toujours selon le recensement 2001 de Statistique
Canada, « l’anglais est largement présent sur le marché du travail » puisque «
neuf travailleurs anglophones sur dix au Québec utilisaient l’anglais au
travail, 78 % le plus souvent et 15 % régulièrement. L’utilisation de l’anglais
au travail était aussi assez largement répandue chez les francophones et les
allophones. Près de 30 % des travailleurs francophones utilisaient au moins
régulièrement l’anglais dans le cadre de leur emploi (8 % le plus souvent et 22
% régulièrement), et cette proportion atteignait 73 % chez les travailleurs
allophones (50 % le plus souvent et 23 % régulièrement). Dans la Communauté
urbaine de Montréal, où résident la plupart des anglophones et des allophones de
la province, 52 % des francophones et 76 % des allophones ont déclaré utiliser
au moins régulièrement l’anglais au travail. »

Un exemple parmi bien d’autres de
l’invasion des l’anglais

Un milieu propice pour ce genre de situation est bien celui du rédacteur ou de
la rédactrice technique,


« En anglais d’abord ! »

Le milieu du travail montréalais continue
à être soumis au processus de bilinguisation quand il n’est pas carrément
contraint d’endosser un comportement d’unilingue anglais. Nos artistes
francophones auront beau tenir des rôles dans de nombreuses téléséries produites
par nos chaînes de télévision françaises ou que Radio-Canada nous produise une
émission comme Tout le monde en parle, même avec une très forte cote
d’écoute et beaucoup de publicité, que cela ne changera pas la vie économique et
les conditions du monde du travail dans la métropole québécoise. Le français à
la radio et à la télévision diffuse une culture de minoritaire. Il ne faut pas
se suffire seulement d’un contrôle incomplet sur la culture, mais il faut aussi
être capable d’agir par soi collectivement aux plans économique et politique.
Par conséquent, l’économique doit être perçu dans l’optique indépendantiste. Ce
qui est aussi vrai pour le politique et le culturel.

Finalement, force est de constater que la dimension économique échappe encore à
la collectivité québécoise malgré des progrès réels réalisés dans le monde des
affaires, du commerce, de la finance, de l’aéronautique, de la recherche
pharmaceutique et autres secteurs de l’activité économique. Sans compter, en
plus, des limites considérables des pouvoirs de l’état du Québec.

Les Québécois nes contrôlent qu’un état annexé au Canada-Anglais
(annexer, faire passer sous son
autorité, annexion, rattachement d’un état ou d’une partie de
territoire à un autre état, l’Allemagne a annexé l’Alsace entre 1940 et 1944,
le Québec a été annexé au Canada Anglais en deux temps, en 1760-1763 par la
Conquête et en 1840-1841 par l’Acte d’Union ; la Constitution de1867 reprend
celle de1840-1841 en le précisant, et ne nous octroie qu’un gouvernement
provincial.
)

Les Québécois découvrent tous les jours
qu’ils ne contrôlent qu’un état provincial. Ils réalisent de plus en plus
que leur état est réellement un état annexé au sein d’un état fédéral
(Canadien-Anglais) qui par essence est centralisateur. Ils se rendent compte
qu’ils ne peuvent élire que des partis politiques provinciaux. En tout et
partout, ils vivent avec des moyens provinciaux, des aspirations de
provinciaux
, des fonctionnaires provinciaux, des comportements
provinciaux
, des gouvernements provinciaux sans grandes ambitions et
une fonction publique provinciale qui raisonne et agit comme une
administration municipale quand ce n’est pas tout simplement comme une
succursale d’Ottawa. Faut-il citer des exemples ? la liste serait trop longue,
car les histoires d’horreur semblent se multiplier avec la complicité et la
duplicité de nos élites économiques, politiques et culturelles.

Las société québécoise est subordonnée, subventionnée et conditionnée

Pour clore ce chapitre peu reluisant, les Québécois ont des réflexes de
subordonnés, de provincialisés et finalement d’assimilés. Ils ont surtout des
réflexes de conditionnés. Qui peut s’emballer à vouloir construire une économie
juste un petit peu moins dépendante, une société, une nation ou un état juste un
petit peu moins provincial, une vie politique juste un petit peu moins dominée
par un autre ou une vie culturelle juste un petit peu moins subventionnée par le
gouvernement fédéral ou par des sociétés d’état fédérales ou par des programmes
obscurs d’aide à ceci ou à cela distribués avec discrétion. Prends, par exemple,
la programmation télévisuelle de Radio-Canada pour la première moitié de 2005.
As-tu compté le nombre d’auteurs, de comédiens et de comédiennes, d’artistes, de
réalisateurs et de tout un personnel technique qui vivent au crochet de cette
institution de propagande candienne, canadian ? N’est-ce pas un très bel exemple
de subordination politique et culturelle ?

Quatrième bilan : l’existence d’un Québec-Français

Comment interpréter le fait que la langue française ait pu réaliser des progrès
au Québec, mais que la situation demeure toujours aussi précaire quant à
l’existence d’un Québec-Français ? En réponse à cette question, retenons ces
deux observations de l’écrivain Yves Beauchemin dans son article intitulé «
Parler français, pour combien de temps ? » publié dans Le Devoir où il affirme
que « les langues ne flottent pas dans une sorte d’abstrait culturel. Elles
reposent sur des bases économiques et sociopolitiques. » (Voir RéF., no 4.)
Toutefois, il n’en demeure pas moins que « pour franciser, il faut des
francophones ! » Or, « notre déclin démographique et le rejet par le Canada de
nos aspirations collectives, provinciales, les plus légitimes nous
obligent, pour conserver notre langue, base de notre identité, à choisir la
souveraineté. » (Voir Ibid.). (C’est la souveraineté, un pis-aller :
c’est-à-dire, la souveraineté une fois que, lorsque, parce que, tout le reste,
(le fédéralisme, ou la réforme du fédéralisme qui est aussi du fédéralisme) a ou
aurait échoué (la souveraineté n’est-elle pas un bien en soi ?, la souveraineté
ne répond-elle pas un besoin stable et profond d’épanouissement ?). Si ce choix
ne se fait pas, une autre question se pose : « Qu’a donc de si nocif le
bilinguisme ? Ne représente-t-il pas une richesse ? Au plan individuel, oui,
bien sûr. Parler deux langues – ou trois ou quatre – c’est un atout. Mais
appliqué de façon collective et institutionnelle, le bilinguisme au Québec ne
peut que menacer le français. » (Voir Ibid.)

Nous sommes là au coeur du problème, car une autre question se pose : « Pourquoi
parler ou apprendre une langue qui ne serait pas utile en toutes circonstances,
alors que sa rivale le serait ? » (Voir Ibid.) Cette question fondamentale
soulève d’autres interrogations par rapport à l’assimilation des individus et au
comportement des collectivités, entre autres celle-ci : quand tous les Québécois
sauront parler anglais, à quoi servira le français ?

LE
BILINGUISME ET LE QUéBEC INDéPENDANT

Il
découle des rapports sociaux au Québec des conditions de vie en société qui ne
sont pas strictement comparables à d’autres sociétés ailleurs dans le monde.
Les deux graphiques présentés ci-dessous posent le problème du bilinguisme
dans la vie de la société québécoise. Des similitudes peuvent toutefois
exister avec d’autres sociétés, mais il faut toujours faire attention aux
comparaisons trop hâtives ou dangereusement superficielles. Pour se
comprendre, les parties en bleu désignent les zones de bilinguisme. Ces zones
ne sont fixées ni dans le temps ni dans l’espace ni par une proportion définie
à priori. Elles sont le produit de l’histoire et elles peuvent changer d’une
époque à une autre.


Dans une société normale, ce n’est pas à
la majorité linguistique démographique de choisir la langue de la minorité
(Figure no 1). Dans le cas d’une société normale, la langue de la majorité
constitue la langue de communication des individus vivant dans cette société.
Par contre, dans le cas d’une société anormale, c’est la majorité qui doit
devenir bilingue pour satisfaire les besoins d’une minorité d’individus vivant
dans cette société (Figure no 2). Dans une société normale, il est naturel de
constater qu’une minorité d’individus connaît deux langues, même trois ou
plusieurs autres langues différentes. Cela est sain et même souhaitable. En
revanche, dans une société anormale, la masse serait tenue de connaître deux
langues presque obligatoirement, même si au sommet une minorité d’individus
plus ou moins considérable en connaît deux, même trois ou plusieurs autres.

Les Québécois-Français et les Québécoises-Françaises, (Québécois(es),
issus(es) de Canadiens-Français, de Canadiennes-Françaises, Québécois(es)),
ont pour l’ensemble dans une situation anormale. Cet état de fait provoque des
tensions linguistiques au sein de la population et dans la société en général.
En définitive, la Loi 101 visait principalement à corriger cette situation
pour la majorité des Québécois. Cela était tout à fait normal. Dans une
société de droit, comme c’est le cas au Québec, ce geste politique était
parfaitement correct et justifié. C’était l’inverse qui devenait anormal. La
dynamique intégrale (interne, économique, politique, culturelle) d’une société
ne devrait pas soulever de problèmes comparables à cet égard. Admettre des
immigrants et soumettre après coup la majorité d’accueil à une tierce langue
est le commencement de la confusion et le début de l’anarchie sociale tant au
plan culturel que sur tous les autres plans de la vie et des conditions de vie
en société.

Une culture ne peut pas se défendre si elle ne peut maîtriser les codes de
communication entre les individus. Toutefois, cette conception de la langue,
même vue dans une perspective plus large de culture et d’identité, est
insuffisante et partielle. « Une culture nationale ne se bâtit pas en l’air, a
déclaré l’historien Guy Frégault, en 1955, devant l’Institut canadien des
affaires publiques. […] Pour se développer, a-t-il ajouté, elle doit être
nourrie et soutenue par un groupe humain qui dispose des ressources, des
institutions et surtout de « l’outillage mental » qu’il faut pour organiser
son territoire, son économie, sa politique, sa société. Cette constatation
nous permet tout de suite de remarquer combien Canadiens français et Canadiens
anglais se trouvent placés dans des conditions différentes lorsqu’il s’agit de
travailler à l’épanouissement de leur culture respective. »

Les deux graphiques représentent deux
situations linguistiques très différentes.

Dans la première figure, la société modèle est composée d’une population qui
possède une langue qui est connue et partagée par l’ensemble de la population
du pays. Parmi cette société, une élite, des groupes divers et des individus
maîtrisent deux, trois ou plusieurs langues. En général, ils se retrouvent
parmi les classes dirigeantes de la société.

Dans la seconde figure, il y a effectivement une élite, des groupes divers et
des individus qui maîtrisent deux, trois ou plusieurs langues. Par contre,
cette société modèle est composée d’une zone singulière où la collectivité
majoritaire, démolinguistiquement parlant, est invitée à endosser la langue
d’une minorité qui possède des moyens plus grands pour satisfaire son
développement économique, politique et culturel. Ce transfert vers la langue
de la minorité dans cette société n’est plus une question d’apprentissage
d’une langue seconde, mais bel et bien un transfert vers l’assimilation des
individus, bien sûr, mais d’une collectivité toute entière. Ce qui est le
prélude à sa disparition.

Dans notre esprit, la langue seconde n’est pas l’équivalent de la langue de la
minorité québécoise anglaise. La langue de la minorité n’est plus « seconde »
parce qu’elle est une « force ».
au sens de Maurice Séguin (cf. Les
Normes, « Chapitre deuxième »). Elle peut être considérée comme une « force »
à côté d’autres forces (par exemple, la démographie, (le nombre), l’économique
(la richesse), le politique (le pouvoir), etc. ; une « force » en
« interaction » (positivement ou négativement) avec d’autres
« forces ». Par conséquent, le cas de la société
anormale relève plus de la théorie de la dynamique intégrale des forces
(internes, économique, politique et culturelle), dans une société que des
concepts de sociolinguistique. Comme force, la langue de la minorité n’est pas
seconde, elle est première. D’où l’inclusion des Québécois-Français au sein de
la zone du bilinguisme forcé et de leur subordination à la langue de la
communauté minoritaire au sein de la population québécoise (cf. Figure no 2).
La situation du Québec-Français est en cela très différente de celle d’une
société normale. Les Québécois doivent se libérer de l’étreinte fatale du
bilinguisme forcé sinon c’est la réduction de la force de la majorité
française et l’assimilation complète à plus ou moins longue échéance.

« Mais
appliqué de façon collective et institutionnelle,
le bilinguisme au Québec ne peut que menacer le français. »
(Yves Beauchemin)

Le bilinguisme, c’est plus compliqué
qu’on le dit ! Ce qui donne la situation explosive du Québec entre deux
finalités nationales opposées : la libération collective « lucide et
responsable » ou l’assimilation « tranquille et irrévocable ».

Il est plus que temps de mettre fin à la tradition et à l’illusion collective
des Québécois-Français de penser qu’ils peuvent demeurer fidèles à eux-mêmes
en laissant persister systématiquement l’idéologie du bilinguisme sociétal et
institutionnel. D’où cet appel à Yves Beauchemin qui nous servira de
conclusion.

« Il suffirait pourtant, écrit-il, de nous élever à la hauteur des
circonstances pour obtenir cette chose qui, de tout temps, nous a appartenu
mais qui nous a toujours si cruellement manqué : la liberté, dans toute sa
plénitude, et sa magnifique concrétisation : le premier état français
d’Amérique. »
(Voir RéF., no 4.)

Bonne réflexion.

Salutations amicales,

RéFéRENCES :

(1) Michel BRUNET, « Les servitudes et
les défis du bilinguisme. » Dans Québec Canada anglais, Deux itinéraires,
un affrontement
, Montréal, Les éditions HMH, 1963, pages 185-204. Une
partie seulement de cette étude fut publiée sous le titre « Servitudes du
bilinguisme ». Cahiers de l’Académie canadienne-française : linguistique,
1960, 61-70.

(2) Michel BRUNET, « L’immigration et le peuplement du Canada. Les Immigrants,
enjeu de la lutte entre les deux collectivités fondatrices du Canada. » Dans
Québec Canada anglais, Deux itinéraires, un affrontement, Montréal, Les
éditions HMH, 1963, pages 205-220. Conférence prononcée au Deuxième Congrès
National sur les Slaves du Canada, Université d’Ottawa (10 juin 1967). Dans
cette conférence. on trouve l’aphorisme célèbre de Michel Brunet au sujet du
nombre et de son rapport à l’histoire. « En histoire, écrit-il,
c’est d’abord le nombre qui compte : premièrement, le nombre, deuxièmement, le
nombre et troisièmement, encore le nombre. Ensuite, il est possible d’aborder
d’autres questions.
» (p. 211)

(3) Jacques LECLERC,



Histoire de la langue française
.



Trésor de la langue
française au Québec
(TLFQ)
.

Les travaux
effectués par l’équipe du TLFQ sont sous l’égide du


Centre interdisciplinaire sur les activités langagières (CIRAL)
.
Dans la page Internet du site intitulé



L’aménagement linguistique dans le monde
,
Jacques Leclerc dresse un portrait de l’origine et de l’évolution de la langue
française à travers le récit de neuf grandes périodes historiques, allant de
l’époque du monde romain jusqu’à celle, actuelle, du français contemporain. Le
texte contient des illustrations ainsi que des phrases ou des mots sur
lesquels l’internaute peut cliquer afin d’obtenir des renseignements
complémentaires. VOIR : « étude et analyse du français. Histoire du français
et étymologie. » Source d’information :


Office de la langue française du Québec.

La partie consacrée à l’«
Histoire du français au Québec. »

couvre le français en Nouvelle-France jusqu’aux nouvelles réorientations et
stratégies de 1982 à nos jours. Ce dossier constitue un volet des recherches
menées autour du thème de L’aménagement linguistique dans le monde.
D’ailleurs,


cette étude entre dans le cadre de l’analyse des problèmes relevant de la
francophonie
.

Table
des matières

Section 1 :

La période de la Nouvelle-France (1534-1760) : l’émergence du français

Section 2 :
Le régime britannique (1760-1840) : la traversée du désert d’une majorité
menacée

Section 3 :
L’Union et la Confédération (1840-1960) : apprendre à vivre en minorité

Section 4 :
La modernisation du Québec (1960-1981) : le français, langue étatique

Section 5 :
Réorientations et nouvelles stratégies : de 1982 à nos jours

Section 6 :
Bibliographie

(4) Yves BEAUCHEMIN,


« Parler français, pour combien de temps ? Notre déclin démographique et le
rejet par le Canada de nos aspirations collectives les plus légitimes nous
obligent, pour conserver notre langue, à choisir la souveraineté. »

Dans Le Devoir, mardi 9 mars 1999.

(Ce texte nous a été communiqué par M. John
Metcalfe,

metcalfejohn2000@yahoo.fr
, le 23 janvier 2004)