LOI 101 ET BILINGUISME

Article de Robert Dutrisac
édition du Devoir du samedi 16 et du dimanche 17 juillet 2005


http://www.ledevoir.com/2005/07/16/86342.html

Québec — Yves Michaud n’a guère apprécié que le codirecteur d’un ouvrage
commandité par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), qui réclame
une nouvelle politique favorisant le plurilinguisme au Québec, dénonce sa
«vision passéiste».

Dans un article publié hier dans nos pages, l’historien et ancien secrétaire
du Conseil de la langue française, Alexandre Stefanescu, qui a dirigé avec
Pierre Georgeault, directeur de la recherche au CSLF, la publication de
l’ouvrage collectif Le français au Québec – Les nouveaux défis, s’en prenait à
l’interprétation alarmiste que font certains, dont Yves Michaud et le
statisticien Charles Castonguay, de la situation du français à Montréal,
déplorant «la vision passéiste» de M. Michaud et consorts.

Presque 30 ans après l’adoption de la loi 101, le Québec doit revoir ses
politiques linguistiques afin de tenir compte du bilinguisme et même du
plurilinguisme de ses citoyens, recommandent M. Stefanescu ainsi que plusieurs
auteurs de l’ouvrage.

Hier, M. Michaud a déclaré que M. Stefanescu a une «vision jovialiste» de la
situation du français au Québec. «L’opinion personnelle des chantres castrés du
bilinguisme et du multiculturalisme ne trouble guère mon sommeil», a-t-il
affirmé au Devoir.

Le démolinguiste Michel Paillé, chercheur associé à la chaire Hector- Fabre
de l’UQAM et qui a travaillé 22 ans au CSLF, et Gérald Larose, ex-président de
la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue
française au Québec, ont pris la défense de M.
Michaud.

«Dans notre société, on dirait qu’on a besoin d’un bouc émissaire.
Actuellement, le pelé et le galeux, c’est M. Michaud. On s’en sert à toutes les
sauces pour démoniser, en même temps que lui, les purs et durs de la langue, les
souverainistes de tout acabit. Pourtant, Stefanescu a travaillé longtemps pour
René Lévesque, c’est un souverainiste. Il se trouve à cracher en l’air [en
s’attaquant à M. Michaud]. Je trouve ça inélégant», a livré M. Paillé au cours
d’un entretien téléphonique.

Gérald Larose estime que M. Michaud a raison de s’inquiéter de la situation
du français à Montréal. «C’est vrai que ça glisse, à tous les points de vue et
surtout au niveau de la langue de travail. Les lieux de travail se
"réanglicisent". L’affichage aussi. C’est très fragile», a-t-il dit.

Yves Michaud énumère sept problèmes qui affectent le français au Québec.

Le français langue de travail est dans «un état de délabrement et de
déshérence». Le gouvernement Charest a «scalpé» les budgets alloués à la
francisation des immigrants. Il note que la minorité anglophone, qui représente
8 % de la population du Québec, assimile
55 % des élèves et étudiants issus de l’immigration. Dans une quinzaine
d’années, le français sera en minorité à Montréal. M.
Michaud dénonce aussi la décision du gouvernement d’enseigner l’anglais dès la
première année du primaire. Enfin, il relève que de moins en moins d’immigrants
au Québec proviennent de pays latins, au profit des immigrants dits anglotropes,
qui ont une forte tendance à s’assimiler à la minorité anglophone.

«On défonce une porte ouverte»

Commentant la prise de position des auteurs de l’ouvrage en faveur du
plurilinguisme, M. Paillé estime qu’«on défonce une porte ouverte». Il souligne
que «ce bilinguisme et ce multilinguisme se font naturellement». Il rappelle
aussi qu’en 1977, Camille Laurin insistait beaucoup sur le fait que la loi 101
n’avait pas pour objectif d’inciter les Québécois à rester unilingues français.
Réfractaire au bilinguisme institutionnel, le père de la loi 101 préconisait
l’apprentissage individuel des langues.

Il faut être prudent avec les taux de bilinguisme tirés du recensement. Il
s’agit d’une autoévaluation, rappelle M. Paillé. Les gens se disent bilingues ou
non. Il est possible que les anglophones québécois qui se disent bilingues —
plus nombreux que les francophones — soient moins exigeants en ce qui a trait à
leur connaissance de la langue seconde, donc plus portés à s’affirmer bilingues.
Or l’Office de la langue française a toujours refusé de financer une étude pour
évaluer la véritable connaissance de la langue seconde chez les Québécois. «Si
on compare les anglophones du Québec avec les francophones de l’Ontario, on se
rend compte que les anglophones québécois ne font pas le poids» pour ce qui est
de la connaissance qu’ils ont de la langue de la majorité, a signalé le
chercheur.

M. Paillé se montre aussi critique des experts qui considèrent comme des
francophones tous ceux qui, la plupart du temps, choisissent le français comme
langue d’usage public, ainsi que le proposent MM.
Stefanescu et Georgeault. M. Paillé rappelle que l’indice de la langue d’usage
public, mis au point par le chercheur Paul Béland pour le compte du Conseil de
la langue française en 1999, a vu sa méthodologie taillée en pièces par au moins
quatre chercheurs. La réalité des allophones, souvent trilingues, est complexe
et varie d’une personne à l’autre. «On ne peut pas enfermer quelqu’un dans une
définition, surtout en matière de langue. ça n’a pas d’allure», prévient Michel
Paillé.


http://www.ledevoir.com/2005/07/16/86342.html
 

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Le temps est venu de doter la loi 101 d’une stratégie sur le bilinguisme Il faut
en finir avec la «vision passéiste» d’un Yves Michaud, plaide un groupe
d’experts

Robert Dutrisac
édition du vendredi 15 juillet 2005

Québec — Presque 30 ans après l’adoption de la loi 101, le Québec doit
revoir ses politiques linguistiques afin de tenir compte du bilinguisme, voire
du plurilinguisme, de ses citoyens.

C’est ce que recommande un groupe d’experts, mandatés par le Conseil
supérieur de la langue française (CSLF), qui viennent de publier un ouvrage
collectif, Le français au Québec – Les nouveaux défis, sous la direction
d’Alexandre Stefanescu, historien et ancien secrétaire du Conseil de la langue
française, et de Pierre Georgeault, directeur de la recherche au CSLF.

«Au cours des dernières décennies, le Québec s’est surtout consacré, et avec
raison, à consolider et renforcer son caractère francophone.

Trente ans plus tard, le Québec peut se targuer d’avoir fait des avancées
majeures sur ce plan. Toutefois, afin de poursuivre son développement
linguistique, il conviendrait de compléter les objectifs initiaux par une
stratégie de développement du multilinguisme des Québécois», écrit Christine
Fréchette, directrice du Forum sur l’intégration nord-américaine (FINA), dans le
chapitre qu’elle signe.

«Les bilingues sont les acteurs majeurs de l’avenir du français et le modèle
du Québécois francophone de l’avenir va être créé par eux», écrit de son côté
Michel Pagé, de l’Université de Montréal, aussi chercheur au Centre d’études
ethniques des universités, dans le chapitre qu’il consacre à la francisation des
immigrants au Québec en 2005 et après.

Au cours d’un entretien, MM. Stefanescu et Georgeault ont précisé qu’aucun
des 17 auteurs de l’ouvrage et des participants aux tables rondes qui ont
conduit à la rédaction du livre n’a préconisé l’abolition de la loi 101. Mais il
s’agit d’aller plus loin et de revoir la situation linguistique au Québec.

Si, en 1977, la loi 101 visait clairement la francisation du Québec, les
auteurs proposent aujourd’hui de reconnaître l’importance du bilinguisme, voire
du plurilinguisme, une réalité québécoise et un atout sur la scène
internationale. «J’ai le sentiment que le constat qu’on fait et les quelques
pistes qu’on présente pourraient cristalliser un certain nombre de consensus au
Québec, notamment dans les générations plus jeunes», croit M. Stefanescu.

«Le monde a changé depuis les années 70. Les principales menaces pour le
français viennent de l’international, de la mondialisation», estime-t-il. «En
même temps, si on veut rester compétitifs, si on veut que les Québécois trouvent
leur place dans ce nouveau monde, il faut forcément reconnaître que l’anglais
est devenu la langue de communication internationale.»

Pour M. Stefanescu, il faut en finir avec «la vision passéiste» d’un Yves
Michaud, par exemple, «où le Québec est un espace clos». Il s’en prend aussi à
l’interprétation alarmiste de la situation du français à Montréal, basée sur la
langue d’usage à la maison, que fait le statisticien Claude Castonguay.

Les deux tiers des allophones n’utilisent ni l’anglais ni le français à la
maison; ils parlent leur langue maternelle. C’est un phénomène plus marqué au
Québec que dans le reste du Canada.

Ce qu’il faut examiner, c’est plutôt la langue d’usage public : bien qu’il
continue de parler sa langue chez lui, l’immigrant choisit une langue d’usage
public — au travail, chez les commerçants, dans ses relations avec les
gouvernements. «Qui doit-on considérer comme francophones au Québec ? Est-ce que
la langue parlée à la maison est vraiment un critère ? Nous, on dit non : c’est
la langue publique», dit M. Stefanescu. Lorsqu’il y a transfert linguistique —
et c’est une question de temps, une ou deux générations, pour qu’il se produise
–, il se fait en faveur de la langue d’usage public, souligne M. Georgeault.

Parmi le tiers des allophones qui ont fait un transfert linguistique vers le
français ou l’anglais, 75 % des immigrants arrivés au Québec après l’adoption de
la loi 101 optent pour le français. Avant les années 70, cette proportion était
inverse, rappelle M. Georgeault.

Il existe toutefois une forte différence entre les immigrants d’origine
latine, beaucoup plus francophiles, et les autres immigrants, dits anglotropes.
Or, dans les années 70, les immigrants de pays latins représentaient 71 % des
immigrants montréalais; depuis 1996, ils ne sont plus que 52 %, fait voir une
étude de Paul Béland, du CSLF.

Par ailleurs, il est plus que probable que de plus en plus de Québécois
deviennent bilingues, fait observer Michel Pagé. Les données du recensement de
2001 indiquent que 36,6 % des Québécois francophones sont bilingues, et cette
proportion grimpe à 53 % chez les jeunes francophones de 20 à 29 ans. Chez les
jeunes Anglo- Québécois, cette proportion s’élève à 80 %. La francisation des
immigrants se réalise dans un contexte de dualité linguistique où les deux
groupes linguistiques — anglais et français — montrent une grande vitalité,
souligne le chercheur. «Cette situation conduit inévitablement à la progression
accélérée du bilinguisme dans toutes les composantes de la société», écrit-il,
ajoutant que «l’apprentissage de l’anglais ne se fait pas nécessairement aux
dépens du français».

On peut même parler d’un phénomène de trilinguisme à Montréal, surtout chez
les allophones, fait remarquer Christine Fréchette.
Dans la grande région de Montréal, 52 % des allophones se disent trilingues,
contre 14 % d’anglophones et 5,5 % de francophones. «Mais le Québec est-il prêt
à appuyer le principe de promotion de la diversité linguistique dans sa
stratégie linguistique nationale ?», se demande-t-elle. L’école québécoise,
quant à elle, «tarde à développer le multilinguisme des jeunes Québécois»,
déplore l’auteure.

Un autre constat que font les auteurs, «c’est la nécessité de développer des
stratégies pour le français au niveau supranational en favorisant le
plurilinguisme, la diversité linguistique, de façon à renforcer l’usage du
français sur les territoires nationaux francophones», souligne M. Georgeault.

Pour le sociologue Guy Rocher, qui préface l’ouvrage, «la nouvelle politique
linguistique doit être repensée dans des termes différents de ceux de 1977. Elle
doit être québécoise, bien sûr, mais avec une large ouverture sur la
problématique de la langue française sur la scène internationale et dans le
nouvel espace de la mondialisation.
Il faut maintenant en être conscient : l’avenir de la langue française ne se
joue plus que sur le territoire québécois».


http://www.ledevoir.com/2005/07/15/86236.html

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Note d’Impératif français:

Vous pouvez communiquer vos commentaires au Conseil supérieur de la langue
française à l’adresse suivante:
cslfq@cslf.gouv.qc.ca

L’étude « Le français au Québec : les nouveaux défis » sous la direction
d’Alexandre Stefanescu et Pierre Georgeault est accessible à l’adresse

http://www.cslf.gouv.qc.ca/publications/PubF211/F211.pdf