LA MAL-INFORMATION

Destinataire : LE MONDE <
mediateur@lemonde.fr
>

Cher Monsieur Solé,

Je reprends cette expression entendue ce matin sur France-Inter parce qu’elle
décrit bien la situation linguistique de notre presse française en général et du
MONDE en particulier.

J’ai plusieurs fois apprécié vos conseils de bon sens , par exemple lorsque
vous rappeliez que tout journaliste (conformément à sa Charte) se devrait de
vérifier ses informations ou que tout journaliste du MONDE se devrait de montrer
l’exemple quant à l’usage du français et à s’efforcer de ne pas utiliser des
expressions  anglaises inutiles non comprises de beaucoup ainsi qu’à donner
la traduction en français des citations en anglais dont le nombre ne fait que
s’accroître, comme on doit le faire des citations en latin. Or nous pouvons
constater que ces conseils judicieux ne sont pas suivis d’effet, quand par
exemple la dernière page du MONDE du 16-17 janvier 2005 nous présente en pleine
page une réclame de TAGHeuer où nous trouvons en haut de page "what are you made
of" et en bas de page  "Swiss avant-garde since 1860" SANS AUCUNE
TRADUCTION EN FRANCAIS, Les exemples lors de la publicité des marques
automobiles, étrangères ou  françaises ne manquent pas , et ceci dans tous
les médias. LE MONDE pense-t-il avec M.Claude Allègre que "dès maintenant il n’y
a plus lieu de considérer l’anglais comme une langue étrangère"?

Nous savons tous que la publicité est indispensable à l’équilibre financier
de votre journal, mais sans évoquer la loi Toubon que les journaux anglo-saxons
présentent faussement comme un exemple de dictature linguistique chauvine,
allant jusqu’à prétendre qu’utiliser "week-end" en France vous expose à une
amende, voire à  l’emprisonnement, alors que cette loi n’est pas appliquée
dans les faits, même par ses auteurs, est-ce une raison pour une publicité
entièrement en anglais dans "le journal français de référence" (telle que je
peux la lire cette semaine dans NEWSWEEK, également sur sa dernière page). LE
MONDE pense-t-il "jouer la carte de la modernité et du succès" et a-t-il
conscience qu’il participe ainsi au conditionnement de nos concitoyens en les
persuadant qu’ils devraient absolument comprendre l’anglais et en leur
infligeant un sentiment d’infériorité et presque de culpabilité. Cette fâcheuse
et dangereuse tendance actuelle est dénoncée avec force par divers académiciens
ou linguistes, comme tout dernièrement par le distingué scientifique philosophe
Michel Serres qui enseigne aussi aux Etats-Unis. Elle est analysée par le Pr
Charles Durand dans sa série d’ouvrages intititulée LA GUERRE DES LANGUES, en
particulier dans "LA MISE EN PLACE DES MONOPOLES DU SAVOIR"(éd.L’Harmattan) et
"LA MANIPULATION MENTALE PAR LA DESTRUCTIION DES LANGUES"(éd.François-Xavier de
Guibert) que tout  responsable se devrait de lire. Sans compter LA MORT DU
FRANCAIS de Claude Duneton ex-professeur d’anglais et LA MORT DES LANGUES du
linguiste Claude Hagège opposé à un enseignement prématuré de l’anglais nuisible
à l’enseignement des autres langues.

N’est-il pas paradoxal de constater que cette destruction des langues est
beaucoup plus dénoncée par de renommés linguistes anglo-saxons tels l’Anglais
David Crystal de renommée mondiale qui soutient dans "Language Death" ou
"English as a global language" que lorsque l’anglais seul sera enseigné ce sera
pour le monde une catastrophe telle qu’il n’en a jamais connue de semblable,
catastrophe linguistique que La Société des Linguistes Américains estime plus
dangereuse que la suppression de la diversité biologique, également dénoncée par
le Pr Robert Phillipson dans son "LINGUISTIC IMPERIALISM" (éd.Oxford University
Press) ou dont le Pr Casey de Cambridge écrivit dans THE SPECTATOR que le jour
où l’anglais deviendrait la seule langue internationale serait "un jour de deuil
national pour l’Angleterre" . Tous reconnaissent que cet " anglais
international" est tueur de langues ("a language killer") y compris de la langue
anglaise véritable dont la valeur culturelle n’est contestée par personne.
N’est-il pas curieux que M.Allègre, malgré sa déclaration célèbre, ait ensuite
associé son nom à celui de M.Moscovicci pour qualifier l’anglais de
"rouleau-compresseur des cultures"?.

Un éditorial récent du MONDE portait en titre " LA MAL-INFORMATION", laquelle
est effectivement plus néfaste que "la mal-bouffe" car même LE MONDE , journal
qui se trouve dans toutes les bibliothèques d’importance du monde entier, n’y
échappe pas, hélas malgré de nombreuses mises en garde.

En espérant que vous voudrez bien accorder plus d’attention à cette lettre
qu’à mes précédentes dans lesquelles j’expliquais que l’Espéranto permettait au
contraire , d’une manière très économique et très culturelle, non seulement une
vraie communication pour tous, mais ausssi la conservation et la promotion de la
diversité des  langues et des cultures, y compris de la langue anglaise, je
vous prie bien vouloir agréer Monsieur le Médiateur l’expression de mes
sentiments les plus distingués.

Maurice Sujet (77 Jouy-sur-Morin),
msujet@club-internet.fr

(Le 20 janvier 2005)