« ILS VEULENT TUER LE FRANÇAIS »

AUTEUR: Sophie Coignard,

http://www.lepoint.fr/sommaire.html

Le Point: Vous dites qu’ils veulent tuer le français. Mais qui, «ils» ?

Bernard Lecherbonnier : Ils sont nombreux et très divers. Certains
participent à la démolition de manière inconsciente, comme les pédagogues
libertaires post- oixante-huitards qui ont été à l’origine de la réforme de
l’enseignement du français ou les chercheurs qui ne publient plus qu’en anglais
et ne se rendent pas compte qu’ils sont instrumentalisés. D’autres agissent de
façon consciente et calculée, comme les dirigeants de grandes entreprises qui
imposent l’anglais comme langue de communication interne et interdisent que l’on
s’exprime en français dans les comités, ou les régionalistes, qui ont transformé
la langue en arme politique pour le séparatisme. Mais tout cela ne serait pas
possible sans une connivence tacite des politiques, qui ne sont même pas
capables de faire respecter la Constitution et la loi Toubon qu’ils ont votée
eux-mêmes.

Dans votre livre, vous attaquez particulièrement Jacques Chirac. Pourquoi?

Il n’y a aucune initiative présidentielle en matière de langue depuis qu’il
est élu, alors que jamais l’état du français ne s’est délabré en si peu de temps
dans cette même période. Or la question de la langue a toujours été considérée
par les chefs d’Etat, qu’il s’agisse de Pompidou, de Giscard ou de Mitterrand,
comme un élément régalien du domaine réservé depuis les rois, notamment François
Ier, bien sûr.

Vous vous en prenez aussi à Luc Ferry, que vous comparez à l
‘heautontimoroumenos de Baudelaire, à la fois victime et bourreau, et à Claude
Allègre, pourquoi ?

En mai 2002, Luc Ferry, ministre de l’Education, condamne la réforme dont Luc
Ferry, président du Conseil national des programmes, a accouché quelque temps
plus tôt. A ce titre, il a couvert les travaux de démolition de l’enseignement
du français confiés à un groupe d’experts dirigé par Alain Viala, un professeur
d’université ennemi de l’élitisme mais néanmoins titulaire d’une chaire à
Oxford. Quant à Claude Allègre, il est persuadé que le bilinguisme est non
seulement une fatalité, mais une solution !

Vous êtes universitaire aussi. Parlez-vous anglais ?

Oui, je le lis constamment, et je le parle imparfaitement. Il n’y a pas de
rejet de l’anglais de ma part…

Vraiment? A lire votre livre, on a pourtant le sentiment que vous dénoncez
un grand complot anglo-américain de colonisation par la langue !

Non, ce que je dénonce, c’est le non-dit. C’est le fait que les chercheurs,
les décideurs économiques et, dans une moindre mesure, les politiques sont prêts
à sacrifier la langue française au nom de l’efficacité qui exigerait de tous un
bilinguisme tel que le français deviendrait une sorte de patois. Si l’on pense
que le bilinguisme à l’échelon mondial est la solution, qu’on le dise et qu’on
ouvre le débat. Or, actuellement, tout se passe comme si l’emploi de l’anglais
mondial était une évidence indiscutable. Pourtant, ce «globish», comme on l
‘appelle aussi, est une langue-outil de 2 500 mots dépourvue de toute vocation
littéraire ou affective, qui ne correspond à aucun modèle connu et qui se révèle
d’une grande pauvreté.

Mais alors, pourquoi s’insurger contre son emploi? Cet outil, s’il est si
fruste, ne risque pas de faire de concurrence à la langue française !

Claude Hagège et bien d’autres linguistes avec lui assurent que l’on n’est
pas fait, au niveau d’une nation, pour être bilingue. Il est donc inenvisageable
que tous les Français sachent parler un anglais convenable et élaboré. Peut-être
le plus grand nombre est-il en mesure d’assimiler le globish, comme hier les
Indiens colonisés à qui on n’enseignait que les rudiments indispensables à l
‘exploitation. Mais cet anglais appauvri ne peut servir qu’aux échanges
quotidiens et sommaires. Il n’est pas envisageable, à l’échelon de l’Union
européenne par exemple, d’élaborer des textes complexes en globish. Alors, s’il
faut parler anglais juste pour pouvoir se dire bonjour et au revoir dans les
couloirs du parlement européen, je ne vois pas bien l’intérêt !

L’histoire de la langue montre qu’après un engouement pour une langue
étrangère il y a toujours eu reflux. Vous évoquez ainsi la mode du français qui
s’est emparée de toute l’Europe au XVIIIe siècle…

Je parle aussi du hongrois, langue qui se serait éteinte si une poignée de
résistants n’avaient continué à la pratiquer durant la période de domination
autrichienne, où l’allemand était imposé. Il faut donc parfois une volonté pour
lutter contre la colonisation d’une autre langue.

Vous aurez du mal à convaincre vos contemporains que parler une langue
étrangère n’est pas un atout. Vous vous en prenez par exemple à l’apprentissage
d’une langue étrangère à l’école élémentaire…

Je pense moi aussi que c’est une excellente chose que d’apprendre une langue
étrangère à l’école. Mais à condition de maîtriser d’abord le français. on veut
apprendre l’anglais à des élèves qui ne maîtrisent pas le français. Son
enseignement est une telle catastrophe qu’il n’est même pas sûr que l’on puisse
réagir. Comme professeur, je corrige des copies de licence de lettres truffées
de fautes d’orthographe et de syntaxe. Leurs auteurs sont pourtant de futurs
enseignants.

Vous plaisantez ?

Non, je suis d’accord avec Ségolène Royal: le niveau des meilleurs augmente,
mais celui de la base, dans laquelle on recrute les futurs instituteurs par
exemple, ne cesse de baisser. Prenez l’exemple du passé simple, qui ne doit plus
être enseigné qu’à la troisième personne sous le prétexte que les deux autres ne
sont plus communément utilisées. Ne plus enseigner le passé simple revient à
fonctionnaliser l’enseignement du français, à considérer la langue comme un
outil performatif quelconque, alors que la littérature est le lieu de la
création, de l’affectif. Si l’on n’acquiert pas une vision complète de la langue
durant sa scolarité, il y a de fortes chances pour qu’on ne la récupère jamais
par la suite. Autrement dit, une langue ne peut pas se contenter d’être
fonctionnelle, sinon nous parlerions tous l’esperanto. D’ailleurs, certains
linguistes anglo-saxons sont affolés par l’appauvrissement de leur langue du
fait de sa globalisation.

Vous vous montrez particulièrement sévère pour l’enseignement du français,
dont la réforme est entrée en vigueur en 2001. Ses initiateurs n’étaient
pourtant pas, là encore, mus par des mobiles diaboliques…

On a affaire à une génération de professeurs qui refuse ce qui est symbolique
et métaphysique dans la littérature. Je pense qu’un de leurs vieux démons
inavoués se résume en un complexe vis-à-vis des sciences dures, qui se situent
dans le quantitatif et la schématisation. Les créateurs de nouveaux programmes
ont souhaité aborder la littérature par le biais quantitatif afin de sortir de
l’analyse bourgeoise qui s’attachait au contenu d’une oeuvre. Ainsi, on
libérerait l’élève de l’admiration aliénante pour le grand écrivain. Au départ,
j’étais favorable à l’épreuve d’invention introduite dans la baccalauréat de
français. Je pensais qu’un peu de créativité, comme aux Etats-Unis, était la
bienvenue. Mais j’ai depuis découvert qu’il s’agissait juste de déconstruire les
textes. Or demander à un élève de première de rédiger une fin comique au «Cid»
est une insulte à la littérature.

Les mobiles seraient donc, selon vous, uniquement idéologiques ? 

Disons que cette idéologie se marie très bien avec le souci d’économie qui
prévaut actuellement. Au ministère, certains trouvent inutile d’expliquer aux
masses scolarisées des règles de grammaire qu’elles n’utiliseront plus au cours
de leur existence. C’est, encore une fois, ramener la langue à un usage purement
fonctionnel et considérer que chaque élève doit devenir un bon petit travailleur
plutôt qu’un citoyen éclairé

* Professeur à l’université de Paris-XIII, directeur de recherches en
études littéraires francophones, éditeur de manuels scolaires et de
dictionnaires, Bernard Lecherbonnier publie «Pourquoi veulent-ils tuer le
français ?» (Albin Michel), plaidoyer pour la défense de la langue.

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(Ce texte extrait de

http://www.lepoint.fr/sommaire.html
nous a été communiqué le 2 avril 2005
par notre correspondant M. Germain Pirlot)