AIDE À L’AFRIQUE

Cet article est extrait de Inter Press Service News Agency du 2 juin 2005

http://ipsnews.net/fr/_note.asp?idnews=2651

Le préjugé de la langue détourne l’aide de l’Afrique, selon un responsable de
l’ONU

Thalif Deen

NATIONS UNIES, 1 juin (IPS) – Jan Egeland, sous-secrétaire général de l’ONU
aux affaires humanitaires, se dit furieux que la communauté internationale des
donateurs ait minimisé son appel en faveur de 16,2 millions de dollars d’aide
alimentaire d’urgence au Niger comme ils ont d’autres appels urgents de l’ONU
pour l’Afrique.

Et il s’aperçoit qu’un puissant préjugé – basé cette fois-ci sur la langue
– doit être condamné dans la manière dont les donateurs décident de qui obtient
quoi.

Egeland a indiqué aux journalistes la semaine dernière qu’une discrimination
manifeste était perceptible selon que le pays est francophone, lusophone, ou
anglophone.

Il a souligné qu’aussi bien les pays francophones que lusophones "sont
systématiquement plus bas sur nos listes de financement que nombre de pays
anglophones".

"Nous avons lancé un appel d’urgence pour aider le Niger (un pays
francophone). Mais n’avons encore aucun engagement", a-t-il ajouté.

"Cela ne devrait pas être ainsi parce que nous devrions donner selon les
besoins. Mais ce n’est pas ce qui se passe à l’heure actuelle", a-t-il dit.

Sur les 12 millions d’habitants du Niger, environ 3,6 millions sont pris dans
ce les Nations Unies ont qualifié de "crise de sécurité alimentaire aiguë".

Ce qui restait là comme vivres l’année dernière a été dévoré par une invasion
de criquets pèlerins et cela a été suivi de l’une des sécheresses les plus
sévères, avec pour conséquence l’inexistence de production alimentaire dans le
pays.

Néanmoins, la communauté internationale des donateurs a été terriblement
lente à réagir à la crise en cours au Niger, a déclaré Egeland.

Mais des activistes africains et des organisations humanitaires ont dit
qu’ils n’étaient pas surpris par le manque d’engagement des donateurs vis-à-vis
de ces nations les plus pauvres du monde qui se trouvent être en Afrique –
qu’importe que cela soit basé sur la langue ou la race.

"Le plus gros problème est que le Nord dans son ensemble voit l’Afrique comme
un cas désespéré qui n’aura aucune solution", a indiqué à IPS, Bill Fletcher,
président du Forum TransAfrica, basé à Washington.

Mais, a souligné Fletcher, ceci rend tellement plus important le travail de
l’Union africaine (UA), qui représente les intérêts de tous les 54 pays de ce
continent.

"L’UA a besoin de développer des liens opérationnels avec d’autres blocs
régionaux, comme celui qui semble se développer en Amérique latine à
l’initiative du président vénézuélien Hugo Chavez", a expliqué Fletcher.

L’UA doit également établir des liens solides avec la diaspora africaine afin
que des immigrés africains, des expatriés et des descendants d’Africains à
travers le monde puissent devenir une force plus motivée en appui au
développement auto-déterminé de l’Afrique. "Nous, au sein de la diaspora, devons
mettre en avant les revendications portant sur l’annulation de la dette et les
réparations", a cité en guise d’exemple Fletcher.

Egeland a singularisé le Niger comme "l’urgence oubliée et négligée numéro-un
au monde".

Mais le plus gros problème est que "si vous êtes en Afrique, vous êtes
systématiquement victime de discrimination par rapport à notre attention et
notre générosité ainsi que ce que nous donnons", a souligné Egeland, qui est
également le coordonnateur de l’aide d’urgence de l’ONU.

S’en prenant violemment aux donateurs occidentaux pour avoir négligé
certaines des "urgences oubliées" en Afrique, il a déclaré que "c’est un énorme
dilemme que 90 pour cent de l’attention soient focalisés sur 10 pour cent des
désastres et guerres concernés dans le monde".

Caroline Green de l’organisation caritative Oxfam International a dit qu’elle
était d’accord avec la critique d’Egeland concernant les donateurs et a ajouté
que le manque d’engagement des donateurs par rapport aux besoins d’urgence
s’appliquait même aux pays anglophones.

Green, qui est revenue récemment d’une tournée en Afrique subsaharienne, a
affirmé que des millions de civils innocents sont coincés dans des conditions
incroyablement difficiles dans le nord de l’Ouganda, le Niger, la République
démocratique du Congo, l’Ethiopie et plusieurs autres pays..
Ils ont désespérément besoin de protection, ou dans certains cas, des provisions
les plus élémentaires dont l’eau potable et la nourriture.

"Toutefois, la majorité des pays donateurs riches continuent d’apporter des
financements sur la base des principaux titres de l’actualité, et non sur la
base des besoins", a-t-elle dit à IPS.

Dans la troisième semaine de mai, a-t-elle indiqué, "j’ai rencontré, dans le
nord de l’Ouganda, des enfants qui avaient vécu dans des camps pendant des
années, faisant des kilomètres à pied chaque nuit pour dormir en sécurité dans
les rues d’une ville avoisinante, et retournant à leurs maisons de fortune
chaque matin pour suivre les cours avec 300 autres gamins".

Ces gosses représentent la partie visible d’un iceberg. Près de deux millions
de personnes, à travers le nord de l’Ouganda, ont été contraintes de quitter
leurs maisons pendant la guerre entre l’Armée de résistance du Seigneur, un
groupe rebelle connu pour recruter des enfants soldats, et le gouvernement de
l’Ouganda, qui a duré presque 20 ans, le plus long conflit armé en cours en
Afrique.

Selon Green, les populations sont incapables de retourner dans leurs maisons
et champs, et dépendent de l’aide alimentaire.

"Cependant, des pays donateurs ont donné juste 34 pour cent des 54 millions
de dollars que les Nations Unies ont demandés en novembre. Des nations ferment
les yeux sur ce qui se passe dans le nord de l’Ouganda, préférant se focaliser
sur des crises très en vue pour lesquelles l’attention du public et des médias
est garantie", a indiqué Green.

La situation n’est également guère reluisante au Niger et au Mali où
l’invasion des criquets migrateurs du désert de 2004 et le manque de pluies ont
plongé des éleveurs nomades et des familles agricoles dans la crise.

De nouvelles évaluations au Mali et au Niger en mai ont montré une très
grande augmentation des taux de malnutrition et une perte désastreuse de bétail.
Toutefois, la communauté internationale des donateurs a largement ignoré la
situation humanitaire qui se détériore rapidement à l’heure actuelle, a indiqué
Green.

Le Premier ministre britannique Tony Blair, qui devrait présider le sommet
des sept puissances industrielles plus la Russie (G-8) en juillet, a promis de
mener une campagne pour collecter plus de fonds afin d’aider les nations
africaines.

Mais Fletcher de TransAfrica Forum affirme qu’il demeure sceptique. "Je
n’espère aucune avancée au G-8 parce qu’ils n’ont aucun intérêt matériel dans le
développement de l’Afrique", a-t-il souligné.

"Si Tony Blair est sérieusement intéressé par l’Afrique, il doit alors faire
beaucoup plus", a ajouté Fletcher. "Il doit faire pression sur l’Europe pour
l’aide au développement; insister sur l’annulation de la dette; soutenir la
démilitarisation en Afrique; et accroître le soutien à l’Union africaine, en
particulier pour qu’elle puisse régler la crise au Darfour", la région
soudanaise ravagée par la guerre.

Green d’Oxfam voit "une grande avancée avec l’accord décisif de l’Union
européenne (UE), la semaine dernière, sur l’aide outre-mer".

Elle a déclaré que cet accord, annoncé au début de la semaine dernière,
pourrait réellement sauver des vies et injecter jusqu’à 40 milliards de dollars
supplémentaires pour combattre la pauvreté.

"Cependant, d’autres pays donateurs dont le Japon, le Canada et les
Etats-Unis traînent pour honorer l’engagement qu’ils ont pris il y a plus de 30
ans, d’accroître l’aide à 0,7 pour cent de leur revenu national. Ils doivent
maintenant s’approcher du plat et se joindre à leurs homologues du
G-8 pour s’engager réellement à donner les fonds nécessaires en vue de mettre
fin à la pauvreté en Afrique", a-t-elle ajouté.

Green a également souligné que l’accent mis par les dirigeants du G-8 sur
leur sommet de juillet comme "le sommet de l’Afrique", a suscité une prise de
conscience internationale sur la nécessité de s’engager instamment à réduire la
pauvreté à travers un financement accru et ciblé de l’éducation de base, des
systèmes de santé, et la réduction du VIH/SIDA ainsi que d’autres maladies. Ceci
inclut la diarrhée – que l’on peut facilement prévenir – qui tue des millions de
gens chaque année. (FIN/2005)