SPEAK WHITE ! SING WHITE !


http://www.rottentomatoes.com/m/festival_express/

N’est-il pas révoltant en effet de voir le réalisateur Bob Smeaton éliminer
Robert Charlebois et ses musiciens de cet important documentaire pour cause
de… délit de langue.

Réécrire ainsi l’histoire du rock est totalement inacceptable !

Le mépris n’aura qu’un temps. Si nous étions d’un pays français reconnu, on
nous respecterait comme on l’a fait, par exemple, pour les Cubains du Buena
Vista Social Club…

Claude Rochon (
rochon.weitz@sympatico.ca
)
Gatineau (Québec)


Sex, drugs and rock & roll


Odile Tremblay

Le Devoir, édition du
samedi
21 et du dimanche 22 août 2004

Mots clés : Québec (pays), Mouffe, Festival Express

Je me suis engouffrée chez Mouffe, ma vidéocassette de Festival Express sous
le bras. Calées dans ses fauteuils, on a laissé notre silence suivre les images.
Ce documentaire venait jouer dans ses souvenirs, dans ses émotions. Alors, le
temps d’un film, j’ai senti Mouffe redevenir la fille de 23 ans aux cheveux
noirs, la blonde de Charlebois, aux yeux grands ouverts dans la trépidante
aventure d’un train en folie.

Fantôme du passé : 34 ans après le tournage, un documentaire témoin d’une
épopée musicale gagne enfin l’affiche. Festival Express, de Bob Smeaton, est à
l’écran du Forum AMC. Vrai morceau de roi pour nostalgiques des grandes années
du rock.

Mouffe, elle, se pince encore pour croire qu’elle en était.

Retour en 1970. Thor Eaton (le fils du propriétaire des magasins) et Ken
Walker, tous deux producteurs de rock canadien, ont la brillante idée de noliser
un train afin de trimballer des vedettes à travers les villes canadiennes pour
un festival mobile.

Et pas n’importe quelles vedettes ! Cinq jours durant, Janis Joplin, Jerry
Garcia et The Grateful Dead, Rick Danko et The Band, Ian and Sylvia, Sha Na Na,
Buddy Cage, Buddy Guy, Robert Charlebois et bien d’autres écrivent, entre deux
joints, une page de l’histoire du rock à bord de ce train. Si le festival de
Woodstock trône, pour le public, au faîte de cette effervescente époque, cette
tournée ferroviaire fut, aux yeux de musiciens, le vrai sommet de la vague.

Ils sautaient d’un wagon à l’autre pour jammer, boire, fumer, manger, baiser,
dormir le moins possible. Des festins leur étaient servis nuit et jour sur les
blanches nappes. Alcool à volonté. Sex, drugs and rock & roll.

«Dans les festivals pop, les gens ne font que se croiser. Là, tout le monde
se parlait et se mêlait, se souvient Mouffe. La cohabitation à bord du train et
la philosophie hippie de liberté et d’insouciance ont rendu ça possible.»

Apogée du «flower power» que cette tournée, mais aussi chant du cygne. La
grande Janis Joplin allait mourir deux mois plus tard. On pense à sa fin
prochaine en la regardant crever l’écran du film, son âme mise à nu.

Tant de ces musiciens sont morts depuis. Mouffe voit défiler les visages à
l’écran, dont celui, encore jeunot sous sa barbe brune, d’un Jerry Garcia
aujourd’hui envolé.

Elle revoit Janis Joplin sur une voie ferrée, son éternelle bouteille de
Southern Comfort émergeant d’un sac tissé, dialoguant en une sorte de langage
exploréen avec Philippe Gagnon, le violoneux sexagénaire de Charlebois. Aucun ne
comprenait la langue de l’autre, mais bof !

«C’est la douceur de Janis qui m’a frappée, son côté antistar, poursuit
Mouffe. Elle était toute timide et complexée, se jugeait trop grosse pour se
montrer en maillot de bain.»

Et d’évoquer aussi ce gâteau à l’acide offert à la ronde pour l’anniversaire
d’un des musiciens des Grateful Dead. Personne n’avait précisé ce qu’il y avait
dedans. ô la nuit colorée…

De mémoire de rocker, le plus mémorable des partys non stop s’est déroulé
dans ce train d’enfer. Hélas ! Comme rien n’est parfait, la tournée des
spectacles fut de son côté une sorte de flop.

Les maires de Montréal et de Vancouver refusèrent d’accueillir ces
hurluberlus sur leurs pavés. à Toronto, des protestataires organisèrent des
émeutes, refusant de débourser le prix exorbitant des billets (seulement 14 $
!). Certains spectacles furent gratuits. Autant de moins dans les poches des
promoteurs, qui y laissèrent des plumes.

Finalement, la chicane éclata entre promoteurs de l’événement et producteurs
du film témoin. Privés de salaires, des caméramans s’approprièrent des
pellicules. La copie de travail a croupi dans le garage d’un producteur et les
bobines servirent de rondelles de hockey aux enfants. Rapatrié de-ci de-là par
un membre de l’équipe de production, le matériel finit par dormir 25 ans aux
archives du Canadian National avant d’être redécouvert. Ajoutez encore dix ans
pour régler les questions de droits d’auteur, finir le film, accoler des
interviews contemporaines. Sur les 75 heures tournées, 46 avaient été
préservées.

Festival Express est un excellent documentaire, au fait. Surtout les scènes
touchantes de jam sessions à bord du train, où chacun tâte de la musique de
l’autre. Buddy Guy s’attaque à la musique country, Jerry Garcia à un gospel,
Janis verse dans le folk. Juste pour entendre Janis en spectacle entonner Cry
Baby, les Grateful Dead interpréter Friend Of The Devil et The Band électrifier
la foule avec The Weight, le documentaire vaudrait le déplacement. De beaux
mouvements de caméra, des gros plans collés aux émotions, des éclairages de
scène acidulés à souhait. Bon film pour une tournée-culte. Mais…

Où sont passés les Québécois, au juste ? On les cherche en vain. Les groupes
canadiens-anglais Mashmakhan et Sha Na Na participent à la fête pourtant… Oh !
L’oeil entrevoit bien quelques secondes Mouffe en arrière-fond. Cela dit,
Charlebois et ses musiciens, stars de cette tournée autant que les grosses
pointures américaines, furent balayés au montage. à cause de leur langue, sans
doute. Speak White ! Sing White ! Ou bien…

Michelle Latraverse, alors déléguée par la production du spectacle de
Charlebois, était aussi du fameux trip. Elle m’a téléphoné cette semaine, se
disant révoltée d’apprendre que Charlebois ne figurait pas dans le film. Et
Philippe Gagnon ? me demande-t-elle. Non plus. Elle se souvient de Janis juchée
sur ses genoux, lui susurrant la seule phrase en français qu’elle avait apprise
: «Philippe, joue-moi un air de violon.» Soupir !

Alors voilà ! Pour la postérité du film, les francophones du célèbre festival
ambulant se retrouvent désormais effacés du décor. Et ça fait grincer des dents.

«On était une curiosité à bord, the French band, se souvient Mouffe. Robert
s’habillait en cow-boy rouge pour ses shows. Les autres nous trouvaient
sympathiques… et inoffensifs. Pas menaçants.»

Si peu menaçants que le vent d’un montage vient de les emporter. Misère !


(Le 22 août 2004)