POUR UNE ORGANISATION INTERNATIONALE DES LANGUES

Vers un Bretton-Woods linguistique ? une idée à
creuser.

Claire Goyer

Le texte suivant nous a été communiqué par notre correspondante Mme Claire
Goyer le 5 juillet 2004.

Le versant linguistique de la mondialisation est à l’image de l’opposition
entre libre-échange et protectionnisme.
Pour une organisation mondiale des langues

Par Louis-Jean CALVET

vendredi 25 juin 2004


Toutes les langues officielles des 25 pays membres de l’Union européenne
ont les mêmes droits, le même statut, ce qui pose un certain nombre de
questions. Ce problème est à la fois une patate chaude que tout le monde se
repasse et une bombe à retardement qui finira bien par éclater. On a souligné
le coût élevé de la traduction et de l’interprétation, on a signalé la
difficulté de trouver des interprètes entre des langues peu parlées,
l’obligation de passer par des langues pivots, les ratés du système, en
particulier le retard énorme pris pour la traduction en certaines langues…
Bref, tout le monde sait que l’égalité entre les langues est théorique et
qu’il s’agit là d’une aimable plaisanterie : toutes les langues sont égales
mais il y en a de plus égales que les autres.

Cette situation n’est jamais que l’illustration d’une réalité mondiale,
celle de ce marché aux langues sur lequel certaines sont mieux cotées que
d’autres, pour des raisons historiques, économiques, démographiques qu’il est
inutile de rappeler ici. L’ennui est que ce marché qui s’impose à l’Europe est
nié, contre toute évidence, par le discours de l’Europe, et que cette
négation, ou cet aveuglement, ne peut que renforcer le marché et mener, à
terme, à la domination d’une seule langue, l’anglais. Les hommes politiques,
qui ne sont pas nécessairement polyglottes, parlent cependant tous la langue
de bois, particulièrement en ce domaine, ce qui leur permet d’oublier la
réalité : trop de plurilinguisme institutionnel et coûteux ne peut que mener
au monolinguisme.

Le dossier est d’autant plus compliqué que la langue est majoritairement
vécue comme un symbole identitaire, singulièrement dans les vieux Etats
européens, où l’on trouve dans un même paradigme le nom du pays, celui de la
langue et celui des citoyens : en France, il y a des Français qui parlent
français, en Italie des Italiens qui parlent italien, en Allemagne des
Allemands qui parlent allemand, etc. Même si cette série s’arrête aux
frontières de la Belgique (les Belges ne parlent pas belge), il y a là une
égalité constitutive de notre façon de considérer nos rapports à notre langue
: je suis Français donc je parle français, je suis Grec donc je parle grec, je
suis Maltais donc je parle maltais… Et tant pis si ce «loquor ergo sum», je
parle donc je suis, doit mener à la suprématie de l’anglais.

Est-elle pourtant inéluctable ?

En 1944, lors des accords de Bretton-Woods, un certain nombre de pays
décidaient d’organiser le système monétaire international en instituant
progressivement une convertibilité de toutes les monnaies avec le dollar
(lui-même indexé sur l’or). Trois ans plus tard, à Genève, était créé le GATT
(General Agreement on Tariffs and Trade), censé gérer l’organisation mondiale
du commerce à partir de quelques principes fondamentaux : non-discrimination
des pays, élimination des restrictions limitatives (c’est-à-dire des droits de
douane), interdiction des pratiques de vente à perte (dumping), réglementation
des subventions, etc. Or le versant linguistique de la mondialisation est un
peu à l’image de l’opposition entre libre-échange et protectionnisme : le
libre-échange se traduit par la véhicularité généralisée de l’anglais, tandis
que le combat de certaines organisations linguistiques (la Francophonie,
l’Hispanophonie et la Lusophonie par exemple, qui ont entrepris des actions
communes) est du côté d’un certain protectionnisme linguistique.

La grande différence est qu’il n’y a pas de législation internationale en
ce domaine, aucun «Bretton-Woods» linguistique. Le statut international de
l’anglais ne repose sur aucune concertation, sur aucun traité, sur aucun
accord. Et lorsque certaines institutions internationales ont un règlement
linguistique, elles ne le respectent pas.

Pour sortir du cercle vicieux dans lequel s’enferme l’Europe (défendre
toutes les langues et du même coup les condamner à s’effacer devant
l’anglais), cercle vicieux qui fait croire aux «petites» langues que leur
salut est dans une égalité trompeuse avec les «grandes», il faudrait entamer
une réflexion sur l’organisation mondiale des échanges linguistiques, aller en
quelque sorte vers un «Bretton-Woods» linguistique. L’Europe s’honorerait si
elle se lançait dans une telle réflexion, car elle agirait pour toutes les
langues du monde et pas seulement pour les siennes.

Louis-Jean Calvet, professeur de linguistique à l’université de Provence.
Dernier ouvrage : Léo Ferré, éditions Flammarion, mai 2003.