LETTRE À UN AMI FRANÇAIS

Je parce que Il

Lettre à un jeune ami français

Hi !

 

 

Re  :  « Y a-t-il encore quelqu’un en France qui parlât français…? »  YES.

I would like to tell you that more than 95 % of the French people speaks ONLY French. The others are able to speak English, German or Spanish. I am another one.

Les inscriptions plus ou moins anglicistes sont une mode. Bien malheureuse, je vous le concède. Mais elle restera une mode, passagère nous l’espérons. Pourquoi faire des slogans publicitaires « anglicisés »? Pour toucher les jeunes, qui usent PARFOIS d’un vocabulaire franglais des plus dérangeants, mais qui restent INCAPABLES d’aligner 3 mots d’anglais correct. J’ai 17 ans.

Allez, que chacun s’équipe, sus aux McDonald’s!…

Un Français francophone de langue française capable d’aligner 3 mots de français correct, accessoirement soucieux de l’état de sa propre langue.

francois-oxeant@wanadoo.fr

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Bonjour M. Oxeant,

J’imagine que vous renvoyez à : DÉNOMINATIONS ANGLAISES… EN FRANCE !

Alors voici.

Il y a 15 ans j’étais enclin à penser comme vous aujourd’hui. Plus maintenant. C’est trop tentaculaire, trop généralisé et trop profondément ancré dans toutes les dimensions et les sphères de la vie française. Et ce, en dépit de l’unilinguisme «marqué» (bien que ce soit de moins en moins vrai) du Français «type».

Je crois également que vous inversez l’effet par la cause. On pense généralement, mais un peu rapidement sans doute, qu’il s’agit là d’une manière de satisfaire aux désirs, réclamations ou exigences des jeunes. Or, au contraire, les jeunes sautent plutôt à pieds joints sur quasi-tout ce que leur propose le marché dont ils sont si friands. Ce sont d’abord des acheteurs qui répondent à l’offre, non prioritairement des demandeurs. Comme tout le reste de la société, quoi. Tous âges confondus.

Quoique…

Car avec l’âge, parfois, on recentre (au sens de: équilibre ou harmonie) ses valeurs et ses priorités. Et progressivement… porter un Beneton, des Nike ou des verres fumés sur… les cheveux, sinon se procurer absolument la dernière insignifiance de l’American poupoune de l’heure, ne constitue plus une question de vie ou de mort…

« Suffit qu’on vende pour que j’achète », mettait en bouche d’un teenager le fort regretté Sylvain Lelièvre dans le délicieux Mettez d’la ouate, composé il y a déjà plus de vingt ans…

Bref, ces dits «jeunes» veulent de l’anglo-américain parce qu’on leur offre massivement et en préséance, voire exclusivement, de l’anglo-américain. Ils ne réclameront jamais Jacques Brel, Jean Ferrat ou Félix Leclerc, non pas parce que ce serait vieux, ringard, «dépassé»; mais parce que ces artistes (dignes de cette appellation parfaitement et finement incontrôlée) sont puissamment ignorés par les stations radiophoniques et l’ensemble des médias.

Non l’inverse. Sinon, exceptionnellement.

On ne peut pas aimer, a fortiori demander, ce que l’on ne connaît pas: ça n’existe pas pour soi. Et on finit toujours par choisir (ou s’approprier, faire sien) ce que l’on a: dans les mains, dans les oreilles, sous les yeux, dans la tête… après invasion (d’aucuns diraient «lessivage» ou «possession»). Faute de mieux, ou simplement d’autre chose. Je crois que ce sont là de simples vérités des compagnons du malheureux maréchal de La Palisse. D’où la nécessité, aussi bien pour la santé des esprits que pour celle des sociétés, d’une offre variée en tout: en amour, en politique, au plan éthique et des idées – et des loisirs tout autant. Parce que l’individu peut alors choisir – et donc jauger/juger au préalable – à titre d’agent plutôt que de se voir constamment choisi (agi). C’est-à-dire: abruti (redevenir brut, retourner à la brute).

Faute de quoi (et ce n’est pas Jean Baudrillard qui ici me contredira) nous nous abandonnerons sans véritable résistance à la religion consommériste* de notre temps, dont le mantra dans toute sa flamboyance se cristallise dans le «Tu le veux puisque je te l’offre»: Tu parce que Je. Ce qui, en dernière analyse et une fois bien solidement intégré, deviendra vérité pérenne pour le moi: «Je parce que Il, parce que On».

Une mauvaise langue, ou un esprit avisé, c’est selon, enfilerait sûrement l’aiguille sur-le-champ: «parce que con»…

C’est ainsi, rapportera sans doute un jour la Légende dans son eurythmie alexandrine depuis quelque mamelon de Socrate, que l’on sut que Sur l’île du Il naquit le démon du On.

En un mot comme en cent, comment songer un seul instant à l’idée d’un jus de fruits frais si j’ai été nourri au coca-cola pendant vingt ans…? Il faudra certes une tempête intellectuelle – une forme de révolution à l’échelle du Je – pour me convaincre que ce n’est pas forcément moi qui désire, ou désirais, ce sirop tord-boyaux (à l’exclusion de tout autre boisson, ou si peu s’en faut).

« Accessoirement soucieux de l’état de leur propre langue », manifestement, comme vous dites, se révèlent (presque tous) les Français. Ainsi que les Belges, les Luxembourgeois, les Suisses. Par suite de l’influence pernicieuse de la France en la matière – parce que elle-même extrêmement poreuse à ce qu’on a appelé, dans une formule on ne peut plus brachylogique, l’autoanglodéfrancisation.

Car bien curieusement et a contrario, la Francophonie d’Afrique (à l’instar des Québécois, comme on sait), semble avoir plus grand souci de la langue française que ne le démontre dans les faits le pays même des Vaugelas et des Boileau.

Le vrai problème, à mon bien humble avis, c’est que cette France se tire dans le pied, dans l’estomac et dans la tête tout à la fois. Et à ce jour, elle procède mentalement comme vous, M. Oxeant (si je puis me permettre cette pique émoussée sans chercher à vous bousculer). Elle se contente en effet d’affirmer que c’est une mode, qu’il n’y a pas péril en la demeure et que – bein sûûr – ce sont les «jeunes» qui…

And so on.

Bref, 95% des Français (Élysée, Quai d’Orsay et Matignon compris), pour vous paraphraser à nouveau, se mettent la tête dans le sable.

Jusqu’aux pieds.

Aussi, vous me voyez désolé de devoir m’objecter de manière si abrupte à votre cool attitude, M. Oxeant.

Cela dit, je crois me souvenir avoir lu par le passé des interventions de votre part qui montrent en dernier ressort que nous sommes vous et moi plus près idéologiquement, dans l’intelligence de ce phénomène, que ne le laisse entendre le présent échange aux allures d’épigramme.** Et puis enfin, les «licences» de vos dix-sept ans me laissent sur un léger baume d’espoir…

With regards, young cousin of French Europa !

Jean Dunois

JeanDunois@sympatico.ca

Pays du Québec, 11 juillet 2004

* Que j’oppose sans hésiter à l’anglicisme « français » consumériste.

** Par exemples : http://www.imperatif-francais.org/?s=oxeant

Nota :En corollaire, quelques textes épars saisis ici ou là dans le désordre (surtout d’un certain JL Gouin) qui «documentent» le «drame» au fil des ans, bien que la plupart de vos compatriotes aurait ici tendance, derechef et à n’en pas douter, à inverser l’effet par la cause (décidément, on finira par découvrir un de ces quatre que Descartes était moins Français que surtout Hollandais…) – et à estimer que la tragédie (à éventer as soon as possible) est inventée de toute pièce par trois dramaturges, deux empêcheurs et un pisse-froid: