LES LÉGISLATIONS LINGUISTIQUES

Cher Monsieur Burdick,

C’est avec grand plaisir que je réponds aux questions (Cf
cidessous) que vous me soumettez par l’intermédiaire d’Impératif français,
d’autant que j’ai pour la langue anglaise (version britannique, pardonnez-moi)
un amour sans borne et un rapport très affectif.

1. Je ne pense pas que les langues étrangères soient dans
l’absolu une menace pour le français. Elles peuvent d’ailleurs permettre
d’exprimer des concepts que la langue française ne connaît pas. Le problème
n’est donc ni l’existence ni la vigueur de langues étrangères, mais bien
"l’hyperpuissance" (pour reprendre l’expression de notre ancien Ministre des
Affaires étrangères Hubert Védrine) d’une seule langue, qui nuit à l’existence
de toutes les autres (y compris elle-même(* Cf en fin de courriel)). J’ai nommé:
l’anglais.

Oui, à de multiples occasions, j’ai été ennuyé par l’usage de
l’anglais en France. Quelques exemples:

  • les anglophones de naissance (ou ceux qui ne connaissent
    que l’anglais comme langue étrangère) qui vous demandent un renseignement dans
    la rue, sans même avoir l’élémentaire politesse de s’enquérir de savoir si on
    parle l’anglais, et sans même s’excuser de ne pas parler français. Comme s’il
    était normal que l’anglais fût la seconde langue officielle de la France et
    que chacun dût pouvoir la comprendre et la parler. J’imagine sans peine la
    réaction d’un Américain de base si je débarquais à Washington en demandant mon
    chemin en français, pour me scandaliser ensuite de n’être pas compris.
     

  • Certaines sociétés françaises ou étrangères, par effet de
    mode, parce qu’elles jugent cette pratique moderne et jeune, choisissent des
    slogans ou des devises en anglais. C’est crispant, car cela ne correspond à
    aucune nécessité (par exemple, pourquoi faut-il qu’une société français de
    téléphonie mobile affiche des slogans en anglais? Croit-elle qu’on ne la
    comprendrait pas si elle utilisait le français? Ou bien a-t-elle perdu toute
    inventivité au point de ne trouver que dans une langue étrangère les mots qui
    frappent? Dans ce cas c’est bien triste et cela traduit une incapacité à
    penser dans sa propre langue.
     

  • Finalement, c’est la langue française qui y perd. Car
    l’omniprésence de l’anglais entre dans le vocabulaire de tous les jours (tout
    particulièrement dans le monde de l’entreprise), si bien que les Français en
    arrivent à oublier leur propre langue, et donc leurs propres racines et leur
    propre culture. Lorsque je parle d’un "jeu à somme positive", pourquoi suis-je
    obligé de préciser que c’est comme une "win-win situation" pour être compris.
    Pourquoi "locuteur natif" est-il moins compréhensible que "native speaker"?
    Pourquoi veut-on du "feedback" et non des "réactions" ou "un retour"? Un
    "content management system" est-il plus clair qu’un "système de gestion de
    contenu"? S’inscrire "online" est-il plus aisé que de le faire "en ligne"?
    Qu’on utilise l’anglais quand il n’y a pas de mot français correspondant est
    une chose; qu’on perde la maîtrise du français et qu’on ne soit plus capable
    de se comprendre pour des raisons de mode en est une autre.

2. Il est donc indispensable d’agir, car protéger le français
n’est pas seulement protéger notre propre identité, mais également (et je dirais
même
"surtout"!) protéger la diversité lingusitique et culturelle. L’une des manières
d’agir est de faire intervenir les lois. Depuis l’ordonnance de
Villers-Cotterêts, signée par le Roi François Ier en août 1539. Celle-ci
justifie à merveille l’obligation de l’usage du français par les
administrations:

Article 110 : Afin qu’il n’y ait cause de douter sur
l’intelligence des arrêts de justice, nous voulons et ordonnons qu’ils soient
faits et écrits si clairement, qu’il n’y ait, ni puisse avoir, aucune ambiguïté
ou incertitude, ni lieu à demander interprétation.
Article 111 : Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur
l’intelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts, nous voulons
dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos cours
souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes,
contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et
exploits de justice, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en
langage maternel français et non autrement.

La défense législative de la langue française a donc d’abord
visé à rendre l’administration compréhensible pour tous. Elle a ensuite eu pour
objet d’unifier notre pays, afin qu’il ne soit pas divisé par les langues
régionales qui empêchaient le développement d’une réelle appartenance commune.
Ce n’est qu’aujourd’hui que la législation a pour objectif de préserver le
français des atteintes injustifiées causées essentiellement pas l’anglais.

Pourquoi agir par la loi?

Parce que, manifestement, la conscience citoyenne de nombreux
français et entreprises française ne va pas jusqu’à se rendre compte du fait que
le développement des anglicismes dans notre langue nuit à l’intérêt général.

Car, au fond, si l’anglais devait devenir de facto une
seconde langue nationale (les entreprises françaises fonctionnant en anglais en
interne, les publicités et les messages dans les médias (presse, radio,
télévision) étant toujours plus diffusés en anglais), qu’est-ce qui pourrait
motiver les étrangers pour apprendre notre langue, découvrir notre culture,
venir étudier en France et peut-être y vivre? On voit bien que l’extraordinaire
puissance économique des Etats-Unis est un phénomène qui s’auto-entretient:

c’est la langue anglaise qui attire aux Etats-Unis les gens
qui ne parlent qu’elle ou qui sont quotidiennement confrontés à la culture
américaine (films, mode, séries, Mac Donald’s…); ils y restent et l’Amérique
peut se permettre de sélectionner les meilleurs d’entre eux, ce qui assoit le
grand potentiel économique américain et fait la réputation des Etats-Unis; les
grandes publications se font par conséquent en anglais dans les domaines
scientifiques, techniques, économiques; tout cela conforte l’idée que seul
l’anglais est une langue qui vaut la peine d’être apprise; et c’est reparti pour
un tour! Pour briser ce cercle vicieux (pour ceux qui ne sont pas
Américains…), il faut donc que les Français (comme les autres Européens, de
leur côté) retrouvent confiance dans leur propre langue et dans leur propre
culture, de manière à mettre en valeur dans le monde la langue française, et
susciter l’envie de l’apprendre. C’est aussi (mais pas seulement) ainsi que
l’économie française sera compétitive, pour attirer les "cerveaux" mondiaux et
accroître sa propre richesse. Il y a donc indéniablement là un aspect un peu
égoïste d’intérêt national, mais dans une économie mondialisée, il faut que
chacun se batte pour que tous s’enrichissent.

Le second aspect de la législation contre l’usage inapproprié
de l’anglais est plus universel, puisqu’il concerne le développement du
multilinguisme.

Ainsi, la loi n°94-665, plus connue sous le nom de loi
Toubon, stipule en son article 4 :

"Lorsque des inscr1ptions ou annonces, apposées ou
faites par des personnes morales de droit public ou des personnes privées
exerçant une mission de service public font l’objet de traductions, celles-ci
sont au moins au nombre de deux."

Donc, là où il est justifié d’utiliser des langues étrangères
(métro, endroits touristiques…), la protection du français est en fait la
protection de la diversité linguistique, et le respect de tous.

Le problème n’est pas que les lois en question ne sont pas
efficaces, mais c’est qu’elles doivent être appliquées, ce qui est loin d’être
toujours le cas! Une loi n’est qu’un texte, il faut pour qu’il soit efficace que
les autorités, les responsables politiques, soient conscients de la nécessité de
les appliquer. Toutes les lois et les règlements du monde n’y changeront rien
si, en parallèle, nos propres décideurs, par excès de modestie, ou par complexe
d’infériorité abandonnent leur langue et leur culture sous le prétexte d’une
prétendue efficacité.

Pour plus de renseignements, je vous suggère un rapport
récent et quelques autres liens:

http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf/politique-langue/rapport-tasca.html



http://www.culture.gouv.fr/culture/dglf/terminologie/des-mots.html

J’espère avoir répondu vos questions et reste naturellement à
votre disposition pour tout renseignement complémentaire.

Je vous prie d’agréer, cher M. Burdick, l’expression de ma
considération distinguée.

Adam Valency
multilinguisme@gmx.net

* y compris elle-même, parce que la domination de la langue
anglaise dans le monde a également des effets pervers sur sa propre pratique.
Exemples:
depuis quelques dizaines d’années, sous les coups de boutoirs de l’anglais
international dérivé de l’anglais d’Amérique, on constate en Grande-Bretagne un
singulier appauvrissement du langage parlé et écrit, en raison de l’influence
omniprésente des productions hollywoodiennes et des séries américaines. Les
erreurs de grammaire et d’orthographe se répandent comme une traînée de poudre
(drive-thru au lieu de drive-through, tonite au lieu de tonight, its au lieu de
it’s et j’en passe) et font que les petits anglais ne sont même plus capable de
parler correctement leur propre langue.

A certains égards, nous, étrangers qui apprenons le Queen’s
English et la Received Pronunciation, en savons plus sur la langue anglaise que
de nombreux anglophones. C’est problématique, isn’t it? Autre exemple: dans les
séminaires internationaux qui ne fonctionnent qu’en anglais par laxisme, combien
de fois ai-je été témoin du calvaire de certains Britanniques, à qui l’on
demandait d’édulcorer leur langue maternelle, de "parler plus simplement", pour
se faire comprendre! Ainsi, l’omniprésence de la langue anglaise interdit aux
anglophones d’utiliser toutes les ressources et les subtilités de l’anglais.
Donc la lutte contre le monolinguisme mondial anglophone est AUSSI, aussi
paradoxal que cela puisse paraître, une lutte pour sauver la langue anglaise
elle-même du déclin!

—– Message d’origine —–
De: Impératif français <Imperatif@imperatif-francais.org>
à: Net Multilinguisme@Gmx. <multilinguisme@gmx.net>
Cc: <kairu0@gmail.com>
Envoyé : vendredi, 10 septembre 2004 01:01
Objet: TR: Bonjour

> M. Valency,
>
> Je vous soumets les questions que M. Burdick vient de nous faire parvenir.
> Pourriez-vous lui répondre en nous faisant parvenir un cc ?
>
> Jean-Paul Perreault
> Président
> Impératif français
> Recherche et communications
>
*********************

> —–Message d’origine—–
> De : Steve Burdick [mailto:kairu0@gmail.com] Envoyé : jeudi 9
> septembre 2004 18:39 à : Impératif français Objet : Re: Bonjour
>
> Merci beaucoup de votre rapide réponse. Je vous remercie pour votre
> assistance. Je suis heureux que vous pouvez envoyer mes questions à
> des personnes donc pouissent m’aider.
>
> C’est avec plaisir que je vous poser ces questions. Ils ne sont pas
> très difficiles. En fait, je voudrais seulement savoir des avis
> françaises. Voici les questions:
>
> Pensez-vous que des langues étranges menacent la langue française?
> Avez-vous eu une expérience ou vous êtes ennuyez par l’usage d’une
> langue étrangee en France?
>
> Il y’a besoin de créer des lois pour défendre la langue française?
> Pensez-vous que les lois créés pour la protection du français en
> France avez eu de réussite?
>
> Merci beaucoup de votre participation!
>
> Dans l’attente de vous lire,
> Steve Burdick
*************************

> Le jeudi, 9 Sept. 2004 18:21:32 -0400, Impératif français
> <imperatif@imperatif-francais.org> a écrit:

> > M. Burdick,
> >
> > Nous vous prions de nous faire parvenir vos questions que nous soumettrons à
certains correspondants qui pourraient être intéressés d’y répondre.
> >
> > Au plaisir de vous lire,
> >
> > Jean-Paul Perreault
> > Président
> > Impératif français
> > Recherche et communications
********************
> >
> > —–Message d’origine—–
> > De : Steve Burdick [mailto:kairu0@gmail.com] Envoyé : jeudi 9
> > septembre 2004 02:16 à : imperatif@imperatif-francais.org Objet :
> > Bonjour
> >
> > Bonjour Monsieur,
> >
> > Merci beaucoup de avoir lu mon correil. Je m’appelle Steve Burdick.
> > Je suis un étudiant des études de cultures internationaux dans une
> > université americaine.
> >
> > Récemment j’ai commencé un projet sur l’usage de la langue française
> > dans le monde. J’ai choisi cet sujet parce que j’ai un profund
> > intérêt en la langue française et je voudrais savoir si quelque
> > chose le menace ou sinon.
> >
> > Je voudrais vous poser des questions (deux ou trois) à propos de la
> > langue et son rôle dans le monde et en France. (Je veux écouter
> > seulement votre avis; il ne prende pas beaucoup de temps) Est-ce que
> > vous pouvez m’aider? Si, c’est bien je vous envoyerais les question
> > dans le courrier suivant.
> >
> > J’éspere votre réponse avec impatience.
> >
> > Je vous prie d’accepter,

> > Steve Burdick

*************
(Le 12 septembre 2004)