L’ASCENDANT DE LA FRANCE À BRUXELLES

LE MONDE | 28.04.04


Bruxelles de notre bureau européen


« La perte d’influence de la France à Bruxelles est un thème récurrent à Paris. C’est un sujet de Café du commerce dans certains milieux politiques et diplomatiques. Bizarrement, ce sont les mêmes qui désignent souvent Bruxelles comme bouc émissaire ! » Ce jugement d’un haut fonctionnaire français en poste à la Commission européenne relativise l’affirmation des Cassandre pour qui la voix de la France se marginalise au sein des institutions communautaires. Mais il ne saurait suffire à nier un phénomène bien réel.


Pour une part, la diminution de l’influence française est inéluctable parce que liée à un élargissement européen qui n’a pas cessé depuis quarante ans. La voix de la France était prépondérante dans l’Europe des Six. Elle l’était moins lorsque l’Union est passée à neuf membres, puis à douze, puis à quinze. L’UE s’élargit aujourd’hui à vingt-cinq et, mécaniquement, la capacité de la France à s’imposer auprès de ses partenaires ne peut que régresser.


« Dès lors que nous partions d’une position de force, qui s’est manifestée dès le traité de Rome, en 1957, et qui s’est peu ou prou maintenue jusqu’à la Commission Delors, nous ne pouvions que pâtir des élargissements successifs », constate un diplomate français. Les différents apports culturels et politiques qui ont enrichi l’Union ont ainsi contribué à affaiblir le poids du modèle français. La planification et l’économie mixte ont, par exemple, été remplacées par des concepts d’inspiration anglo-saxonne.


Soutenue par l’extension de la langue anglaise, une vision politique et une pratique administrative fondées sur l’audit interne, la « régulation » et les « autorités indépendantes » se sont imposées à une tradition française qui n’entretenait qu’un lien lointain avec la « flexibilité », le « développement durable » et la « bonne gouvernance ». « On est fort à Bruxelles, note un expert européen, lorsqu’on se situe au sein du courant dominant et que l’on demeure une force de propositions. »


Or, depuis une décennie, la France fait preuve d’une volonté politique européenne timorée. Parmi les hauts fonctionnaires et les diplomates français, il a toujours été de bon ton de tailler des croupières à la Commission, alors même que celle-ci, au départ fortement teintée de tradition administrative française, aurait pu être un puissant relais des ambitions hexagonales.


Au moment de la présidence française, lors du conseil européen de Biarritz, en 2000, Paris s’est aliéné des sympathies en insistant sur la nécessité de rééquilibrer l’UE au détriment des « petits Etats ». Les déclarations de Jacques Chirac et de Jean-Pierre Raffarin en 2003 – le premier stigmatisant des pays candidats « pas très bien élevés », le second refusant « d’aller rendre des équations comptables -à- tel ou tel bureau » de Bruxelles – n’ont rien fait pour dissiper l’image d’une certaine « arrogance » française.


« Il ne faut rien exagérer, corrige ce diplomate du Quai d’Orsay, les alliances, cela se reconstitue vite, en fonction des sujets et des circonstances. La France dispose de puissants réseaux, d’amitiés anciennes, de positions de force. » Contrairement à une idée répandue, les Français restent très bien représentés au sein de la fonction publique européenne, avec 1 300 fonctionnaires de grade A (14 % du total), contre, par exemple, 1 200 pour les Allemands.


PARTENARIAT À TROIS


Au conseil des ministres, il est exceptionnel que la France soit mise en minorité. Et chacun sait, à Bruxelles, que les deux seuls pays qui s’intéressent à toutes les politiques communautaires sont la France et la Grande-Bretagne. Que la capacité d’entraînement du tandem franco-allemand ne soit plus suffisante dans une Union à 25, cela n’est contesté ni à Paris ni à Berlin, comme l’atteste la volonté de favoriser désormais un partenariat à trois, avec Londres. Une stratégie cruciale pour la France, qui, sur le plan linguistique, est de plus en plus isolée.


Les diplomates d’Europe de l’Est entrent dans l’UE en parlant anglais, langue de la contestation et de la liberté pour les pays de l’ex-bloc communiste. « Nous avons le même problème que les Français, remarque un diplomate allemand. A Berlin, nous avons longtemps cru que, grâce à l’élargissement à des pays où beaucoup de gens ont appris notre langue pendant leurs études, l’Allemagne allait renforcer ses positions. Or, à plus de 80 %, les nouveaux Européens parlent anglais. »


La France a réagi tardivement, en proposant systématiquement des cours de français aux diplomates et aux fonctionnaires des pays de l’élargissement. « La situation n’est pas si grave par rapport à l’évincement du français sur la scène mondiale, assure un diplomate français. C’est à Bruxelles que notre langue résiste le mieux. » Ainsi, au Comité des représentants permanents auprès de l’Union (Coreper), on ne parle que français, anglais et allemand. « Il y a neuf mois, ajoute-t-il, un petit nombre des nouveaux ambassadeurs comprenaient le français ; aujourd’hui, ils le comprennent tous. » Au 1er mai, le nombre des langues officielles au sein de l’UE passera de 11 à 20. Dans les groupes de travail, les pays qui souhaiteront une traduction dans leur langue devront contribuer aux frais d’interprétariat. L’anglais, l’allemand et le français sont ainsi assurés de demeurer des « langues pivots ». Ce qui ne suffira pas à garantir à la France un rôle de premier plan.


« La défense de la langue française doit être pour nous une priorité absolue, insiste un conseiller de Matignon. Il faudra que le nouveau président de la Commission soit très sensibilisé à cette question et, naturellement, qu’il parle français. Les quatre ou cinq prochaines années seront déterminantes. »


Laurent Zecchini


(Ce texte extrait du journal Le Monde du 28 avril 2004 nous a été communiqué par notre correspondant M. Jean loup Cuisiniez.)