LANGUE FRANÇAISE DANS LES ENTREPRISES

Le journal Le Parisien vient de consacrer, dans son numéro de samedi 23
octobre, une série d’articles sur la place du français dans les entreprises et
tout particulièrement sur le procès intenté par les syndicats CGT et CFDT de
l’établissement General Electric de Buc (78), pour violation de la loi Toubon
qui exige que tous les documents utiles à l’information et à la bonne exécution
du travail soient rédigés ou traduits en français.

Cette nouvelle révolte des salariés doit donner espoir à ceux qui, dans nos
entreprises en France, subissent le joug du tout-anglais et n’osent encore
réagir.

Marceau Déchamps
vice-président
Défense de la langue française
dlf78@club-internet.fr

ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL LE PARISIEN

« Si on ne parle pas anglais, on est sur la touche »
DES L’ENTREE sur le site de General Electric Medical Systems (GEMS), à Buc
près de Versailles, les panneaux d’affichage, les revues de presse ou les
comptes rendus, tout vous indique que vous êtes ici en terre anglophone. Ou
plus exactement, sur une « île » au milieu de la législation du travail
hexagonale. Le 23 novembre prochain, les syndicats CGT et CFDT, le comité
d’entreprise et la commission d’hygiène et de sécurité de ce site de près de 2
000 salariés ont assigné en justice la direction américaine de l’entreprise
pour violation de la loi Toubon sur l’obligation d’utiliser le français comme
langue et outil de travail.

« Les choses se sont faites progressivement, explique Jocelyne Chabert, 53
ans, secrétaire trilingue (anglais et espagnol) et responsable CGT. On a
d’abord remplacé les cadres dirigeants par des anglophones. Puis l’anglais a
été imposé petit à petit. A partir de 1998, plus un seul document n’était
rédigé en français. » Aujourd’hui, pour postuler chez G.E. (prononcez « gihi
»), l’anglais est obligatoire… même si 80 % des employés de GEMS (moyenne
d’âge : 42 ans) n’ont pas la pratique de l’anglais dans leur contrat de
travail, font observer les syndicats. Jacques, 53 ans, fait partie de ces
techniciens de production : « J’apprends l’anglais, mais ça ne rentre pas.
Alors, quand il y a une réunion en anglais, je n’y vais plus. Je demande aux
gars de l’encadrement, qui font semblant de comprendre, ce qui a été dit.
Aucun ne me donne la même version… »

« Aucune chance de promotion » « C’est purement idéologique, reprend
Jocelyne. Il n’y a pas que la langue d’ailleurs que l’on veut nous inculquer :
la culture G.E. et les rapports dans le travail aussi. On a droit à des leçons
de morale, au mépris pour les syndicats que l’on traite de bureaucratie, et
chaque année les salariés sont notés par un tribunal de collègues au-dessus et
au-dessous d’eux ! » « Si on ne parle pas anglais, précise Eva, 49 ans,
documentaliste, on est sur la touche. Vous êtes considéré comme quelqu’un qui
n’a pas l’esprit d’équipe. Vous n’avez plus aucune chance de promotion. »
Délégué CFDT et président du CHST, Patrick, 52 ans, ingénieur de maintenance
dans l’est de la France , est partie prenante à la procédure judiciaire : «
L’inspection du travail a adressé de nombreuses recommandations à G.E. pour
que les documents techniques, qui sont des outils de travail utilisés
quotidiennement pour le réglage, l’étalonnage ou la réparation des équipements
hospitaliers, soient en français. C’est une question de sécurité, car ces
appareils traitent des patients, émettent des rayons… La réponse de la
direction a été : Souffrez, Monsieur l’Inspecteur, que G.E. prenne ses
responsabilités. ». Interrogée sur cette question, la direction de GEMS nous a
fait valoir « que les instructions pour la production sont en français, mais
que les manuels de maintenance, pour des produits vendus dans 150 pays dans le
monde, seraient trop chers à traduire dans chaque langue ». Pour le reste, en
particulier en ce qui concerne l’assignation en justice, elle n’a pas souhaité
s’exprimer. Le Parisien , samedi 23 octobre 2004

Celles qui ont franchi le pas, et les autres…
VOICI UN ECHANTILLON d’entreprises où l’anglais est devenu la langue
officielle : Les fusionnées : Usinor devenue Arcelor, avec le luxembourgeois
Arbed et l’espagnol Aceralia ; l’agrochimiste Rhône-Poulenc-Bayer Cropscience,
ou le pharmacien Aventis-Synthélabo, deux grands groupes européens peuplés
d’Allemands et de Français… obligés de travailler en anglais. Ou encore
Altadis, ex-Seita, fusionnée avec l’espagnole Tabacalera, où l’on a choisi
l’english speaking, au lieu d’apprendre le français ou l’espagnol aux uns et
aux autres.

Chez Renault-Nissan, tous les cadres de l’entreprise sont soumis au Test of
english for international communication (TOEIC) où ils doivent obtenir 700
points sur 990. Mais il y a aussi des entreprises franco-françaises soumises
au « franglish » obligatoire : Danone, Thomson, Alcatel, et des compagnies
d’assurances comme les AGF et Axa. En revanche, d’autres grands groupes ont su
résister intelligemment à ce… « must », en appliquant une politique «
pluraliste et interculturelle » dans l’emploi des langues de travail. C’est
notamment le cas chez Total, où tous les documents sont rédigés à parité entre
l’anglais et le français. Même souci encore chez Suez ou Lafarge, qui
attachent également une grande importance au respect des langues locales dans
leurs filiales.

J.D. Le Parisien , samedi 23 octobre 2004

« Il faut lutter contre l’hégémonie d’une langue »
RESPONSABLE du dictionnaire « le Petit Robert » et linguiste réputé, Alain
Rey explique à notre journal pourquoi la suprématie de l’anglais n’est pas une
fatalité. Pensez-vous que le combat de certains syndicalistes contre
l’obligation – illégale – d’utiliser l’anglais comme langue de travail en
entreprise est perdu d’avance ? Alain Rey. Pas du tout.

L’utilisation systématique de l’anglais est un effet de mode, d’ailleurs
assez ridicule. Vous constatez que certains chefs d’entreprise forcent leurs
collaborateurs à parler anglais entre eux, alors qu’eux-mêmes maîtrisent très
mal cette langue. Que dans certaines entreprises qui travaillent à
l’international, une partie du personnel parle une langue étrangère, cela n’a
rien de choquant. Mais il n’y a pas que l’anglais. Toutes les autres langues
ont le droit de cité. Et si l’anglais domine aujourd’hui dans les relations
internationales, je suis persuadé que dans vingt ans il sera moins important
que le chinois. Qu’y a-t-il de plus inquiétant, l’usage systématique de
l’anglais, ou le remplacement de mots-concepts français par des anglicismes,
qui se transforment en jargon ? Toutes les langues sont perméables à
l’influence des autres langues ; le français comme l’anglais où la moitié des
expressions sont d’origine française. La pénétration de certains anglicismes
dans le langage économique est quasiment inévitable. Comme le mot « management
» par exemple, qui vient d’ailleurs du français « ménage ». En revanche, il
nous faut lutter contre l’hégémonie globale d’une langue. Par exemple, en
informatique, quand ce n’était encore qu’une affaire d’ingénieurs, de gens
formés aux Etats-Unis, il était normal que leurs logiciels soient en anglais.
Mais, aujourd’hui, l’informatique est devenue un outil de travail universel,
et il n’y a aucune fatalité à ce que ces systèmes d’information soient en
anglais. Sous peine de créer une réalité à deux vitesses, entre ceux qui
pratiquent et les autres. Je comprends que les syndicats s’en émeuvent.
Surtout lorsque cela aboutit à un jargon, souvent approximatif,
incompréhensible pour la plupart des employés… Que l’on donne des cours
d’anglais, ou d’autres langues européennes d’ailleurs, à tous les employés qui
ont besoin de s’en servir, très bien. Moi, je défends le bilinguisme. Mais que
l’on demande aux gens d’être en conformité avec un jargon emprunté de
l’américain, qui n’est souvent pas identique d’un pays à l’autre, d’une
entreprise à l’autre, c’est cela qui est insupportable. Car il est bon de
rappeler tout de même que notre langue est le reflet de notre culture, celle
dans laquelle on a grandi, et qui fait un des liens principaux de la
communauté à laquelle on appartient.

Le Parisien , samedi 23 octobre 2004