LA FRANCE PEUT-ELLE VRAIMENT SE RESSAISIR ?

A l’intention de
Madame Marie-Paule Virard, Rédactrice en chef du magazine Enjeux-Les Echos
mpvirard@lesechos.fr
Monsieur Patrick Artus, Directeur de recherche de CDC-Ixis
partus@cdcixis-cm.com

Madame, Monsieur,

La lecture de votre ouvrage "La France peut se ressaisir" (Paris, Economica,
2004) a plus d’une fois fait couler une sueur froide le long de mon échine. Sans
vouloir aucunement instruire de critique quant au fond de votre ouvrage, mes
capacités d’économistes étant sans nul doute beaucoup plus limitées que les
vôtres, c’est la forme, et tout particulièrement votre pratique de la langue
française, qui suscite mon étonnement. Outre des formulations peu heureuses et
une ponctuation défaillante (virgules mal placées ou manquantes, phrases sans
verbe, registre linguistique parfois un peu relâché, etc.), dont le recensement
serait fastidieux, je voudrais concentrer ma critique sur deux aspects : une
absence manifeste de maîtrise du vocabulaire français et une méconnaissance de
la grammaire dans cette langue.

p.14 : « la révolution digitale fait parler les machines entre elles ». Je ne
savais pas que les doigts (Cf. les « empreintes digitales ») étaient parvenus à
faire parler les machines. Peut-être faites-vous allusion au terme anglais
digital, de digit (chiffre). En ce cas, le terme approprié est celui de «
révolution numérique », et non l’anglicisme que vous utilisez maladroitement.

Des multinationales s’installent en Inde « dans le software » (p. 21) et « la
production de software a progressé » (p. 41). Saviez-vous qu’un terme français
existe ? Il s’agit des « logiciels ».

p. 31 : « l’amélioration des process de production ».
Etait-il réellement trop difficile d’évoquer les « moyens » ou les « procédés »
de production ? A moins que « process » n’ait une signification qui m’échappe.
Dans ce cas aussi, un mot français aurait été le bienvenu.

p. 32 : « le marché du smart-phone (agenda, annuaire, e-mail) »
Outre le terme e-mail, dont vous devriez savoir que le mot français courriel est
désormais passé dans notre langue, le concept de « smart-phone » ne me paraît
pas plus parlant que celui de « téléphone malin » ou « téléphone intelligent ».

p. 64 : « il y a peu de turnover des entreprises. »
On aurait sans doute moins compris s’il n’y avait eu que « peu de roulement » ou
« un faible renouvellement » des entreprises.

à la fin du livre, p. 102, c’est un vrai déchaînement ! L’organisme « qui
octroie un rating aux agences en fonction de la qualité de leur reporting » m’a
bien fait rire. Il est vrai que s’il s’était contenté d’octroyer « une notation
» aux agences en fonction « de la qualité, de la fiabilité et de la régularité
de leurs rapports » ou de « leurs comptes-rendus », l’information aurait
probablement été moins compréhensible. A moins que le terme de « reporting »
(deux occurrences dans la même page) ait une autre signification, qui m’échappe.

Dans tout votre ouvrage, vous parlez de « la high tech ». La « high tech »
est-elle réellement plus moderne et parlante que la « haute technologie », d’une
ringardise achevée ? De même, vous persistez à évoquer la « IT », pour «
Information Technology ». Quid des « NTIC – les Nouvelles Technologies de
l’Information et de la Communication » ? Je suggère à cet égard à M. Artus de
lire le rapport du Conseil d’Analyse Economique, dont il est membre, sur la
productivité dans le secteur tertiaire, et qui utilise fort à propos l’acronyme
« TIC ».

Par ailleurs, vous n’utilisez pour les comparaisons internationales que des
chiffres en dollars, ce qui conduit à des présentations ubuesques : en comparant
France, Italie, Espagne, Allemagne et Etats-Unis, vous nous donnez des chiffres
en dollars. Je veux bien que la mondialisation ait fait dans vos esprits de tels
ravages qu’il vous soit désormais impossible de raisonner dans votre propre
monnaie, l’euro, mais ne serait-il pas plus logique pour vos lecteurs que vous
convertissiez les chiffres américains en euros, et non ceux de l’Europe en
dollars ?

Je passe sur les « boom », « leadership » et autres anglicismes, qui, à la
limite, passent à l’oral. Mais s’il n’y avait que vos anglicismes ! En fait, les
bases mêmes de notre langue semblent vous échapper :

p.31 : « Les constructeurs européens se sont déjà laissés dépossédés »
Les mots me manquent. N’eût-il pas mieux valu écrire « déposséder », avec un
infinitif et non un participe passé ? Vous êtes-vous seulement relus ?

p. 32 : Les Etats-Unis ne se sont pas mal débrouillés « pour résister à un
assaut qui pourtant les inquiètent. »
Alors, je pose la question à laquelle un élève de CM2 devrait pouvoir répondre
correctement : quel est le sujet du verbe « inquiéter » dans cette phrase ? Pour
votre gouverne, c’est « un assaut », qui appelle en français un verbe conjugué à
la troisième personne du singulier… Le mot « les » est un complément d’objet
direct. « Back to school », si je puis me permettre…

p. 45 : « Qui aurait imaginer une telle évolution »
Et qui aurait imaginé que l’on pût seulement être enseignant et rédactrice en
chef d’un magazine en écrivant de telles énormités ?

Et je ne parle pas du « coréen » (p.31) et des « asiatiques » (p.38) qui
n’ont pas le droit à des majuscules même lorsqu’ils ne sont pas des adjectifs,
mais désignent bien des nationalités, alors que l’Union européenne prend chez
vous un « E » majuscule dont on se demande ce qui justifie qu’on en affuble cet
adjectif.

Vous faites le diagnostic, dans votre livre, d’un manque d’investissement
dans l’éducation en France. Votre style et votre vocabulaire prouvent
admirablement bien la justesse de votre thèse. Au moins êtes-vous conscient de
vos propres défaillances.

« La France peut se ressaisir » ? A vous lire, on a plutôt l’impression
qu’elle est déjà perdue.

Je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de ma considération
distinguée.

Adam Valency
multilinguisme@gmx.net

(Le 27 juillet 2004)