LA DIVERSITÉ CULTURELLE DANS LE MONDE

"La France et la diversité culturelle dans le monde "

La France, dans sa tradition de « France contre les empires » et de « France
contre les robots » (Bernanos), a toujours fait le choix d’un monde
multipolaire
. Elle vient encore d’illustrer ce choix à propos de la guerre
américaine à l’Irak. Elle a une responsabilité importante dans le maintien de la
diversité linguistique et culturelle du monde, dans la lutte contre
l’appauvrissement, l’uniformisation, de la forme impériale de la mondialisation.
Contre l’Empire actuel, auquel une tradition collaborationniste de beaucoup de
nos élites la pousse à s’abandonner. L’exercice de cette responsabilité suppose
que la France sorte davantage de ses ornières présentes, adopte une nouvelle
politique
et promeuve, chez elle d’abord, puis en Europe et au niveau
mondial, la diversité linguistique et culturelle, à l’aide d’instruments
adaptés
.

1) D’abord en France même :

  • Une politique linguistique interne : reconquête du terrain perdu par la
    langue française au profit de l’anglo-américain dans des secteurs vitaux de
    l’activité nationale; aménagement des langues régionales; inflexion des
    dispositions concernant l’enseignement des langues étrangères.
  • Une politique française de la Francophonie-Communauté (voir le livre :
    "Les défis de la Francophonie" de MM. Arnaud, Guillou et Salon, Alpharès – Max
    Milo, Paris 2002) axée notamment sur la mise en oeuvre d’une véritable
    solidarité pour le développement, une concrétisation exemplaire du dialogue
    des cultures (thème de Beyrouth) en France et dans toute la Francophonie, et
    des mesures spécifiques de circulation des personnes et des biens et services
    culturels dans cette Communauté.
  • Un premier instrument : l’inscr1ption de la Communauté francophone
    dans la Constitution française, pendant à l’Europe, selon la formule de
    Maurice Schumann de 1995 :

« La République participe à la construction d’un espace francophone de
solidarité et de coopération ».

  • Un deuxième instrument : un ministère de la langue française, de la
    Coopération et de la Francophonie, doté de pouvoirs et de moyens accrus.
  • Un troisième instrument : la création, au château de Villers-Cotterêts,
    annexe de la future Maison de la Francophonie, d’un "Forum culturel mondial",
    sorte de Porto Alegre spécialement consacré à la lutte pour la diversité
    linguistique et culturelle du monde.

2) Propositions de la France pour une nouvelle politique et de nouveaux
instruments en Europe :

Il est de plus en plus évident, à la suite de l’affaire irakienne, que le
maintien des voie et voix originales de la France, voire du rayonnement mondial
de sa langue et de sa culture, ainsi que de ses liens privilégiés avec
l’ensemble géolinguistique et géopolitique de la Francophonie, paraît
difficilement compatible
avec, non pas une coopération intra-européenne très
forte, mais avec la forme de fédéralisme qui se dessine actuellement. Il
apparaît donc nécessaire que les principes de diversité linguistique et
culturelle tels qu’ils figurent dans les résolutions adoptées en février 2002
par le Forum social mondial de Porto Alegre et dans la Déclaration du
Sommet francophone d’octobre 2002 à Beyrouth s’appliquent d’abord à
l’Europe, dont l’essence même est et doit rester la diversité de ses langues et
de ses cultures.

La France doit donc s’attacher à faire ancrer ces principes, notamment du
plurilinguisme, dans l’instrument de l’éventuelle "Constitution
européenne" (ou plutôt dans un "Traité fondateur" tenant mieux compte des
volontés et intérêts des Etats), en ce qui concerne tant le livre et l’écrit que
la création et la diffusion audio-visuelles.

La France devrait, dès maintenant, signifier à Bruxelles qu’elle rejette
toute intervention extérieure dans sa législation linguistique interne (exemple
de l’étiquetage des produits alimentaires en juillet 2002…), et que ses
administrations retourneront aux expéditeurs tous documents qui leur
parviendront exclusivement en anglais en contrevenant à la propre réglementation
européenne.

3) Pour de nouveaux instruments internationaux :

L’essentiel est que les langues et les cultures, comme les autres "biens
communs de l’humanité" tels l’air et l’eau, échappent aux négociations
commerciales internationales, notamment au sein de l’OMC
. Ce ne sont pas des
marchandises comme les autres. Il convient :

  • de continuer la collaboration instaurée dans ce domaine entre la France et
    le Québec (précurseur de "l’exception culturelle" dans les négociations de
    l’ALENA), poursuivie lors du Sommet francophone d’octobre 1993 à Maurice, puis
    au Forum social mondial de février 2002 à Porto Alegre, et au Sommet
    francophone d’octobre 2002 à Beyrouth;
  • de s’appuyer vigoureusement sur les résolutions précitées de 2002, à Porto
    Alegre comme à Beyrouth, et de préférer la notion d’"exclusion culturelle"
    à celles d’"exception culturelle" et, a fortiori de "diversité culturelle";
  • de maintenir la mobilisation des membres de la Francophonie autour de la
    déclaration de Beyrouth, particulièrement face au projet AGCS (« Accord
    général sur le commerce des services » signé en 1994 à Marrakech dans le cadre
    du Cycle de l’Uruguay de l’ancien GATT);
  • de ne pas abandonner à la seule UNESCO le soin de produire un texte ou une
    institution de protection de la (vague…) "diversité culturelle", en raison
    des forces dominantes qui y agissent ; il y a là un risque grave de dilution
    et d’échec ;
  • de veiller, en conséquence, lors des réunions de 2003 à l’UNESCO puis à
    Genève, au contenu, à la valeur juridique propre, et contraignante, de la «
    convention internationale sur la diversité culturelle » que l’UNESCO
    a été
    chargée de préparer.

Cette affaire de diversité linguistique et culturelle, liée, pour nous
Français, au maintien de notre langue, de notre voix dans le monde, et de nos
liens avec la Francophonie, est un défi existentiel. Nous devrons choisir
clairement entre la politique ainsi esquissée d’une part, et l’Europe fédérale
et la soumission à l’Empire actuel d’autre part. L’Europe fédérale, élargie
jusqu’à inclure la Turquie, apparaît en effet de plus en plus clairement –
surtout à la lumière des événements d’Irak – non pas comme un contrepoids mais
comme un calque de l’OTAN, une annexe et un prolongement des Etats-Unis
d’Amérique. Dans les domaines abordés ici, nous voyons bien que l’abandon de ce
que nous sommes n’aurait aucune contrepartie satisfaisante. Il est temps pour la
France de choisir clairement la Francophonie, parallèlement à la
construction d’une Europe des Nations, non fédérale.

Albert Salon, ancien Ambassadeur, Président du Forum francophone
international ( FFI)-France.