ENVIRONNEMENT CULTUREL MONDIAL

L’environnement linguistique et culturel mondial et surtout celui de l’Europe en marche souffre, depuis un certain temps, d’une pollution de plus en plus inquiétante, celle de la langue unique qui véhicule la pensée unique de la globalisation. Or, si l’hégémonie d’une seule langue et d’une seule culture constitue un problème pour les
pays du monde entier, pour l’Europe, confrontée aux problématiques d’un processus d’intégration avancé,
elle constitue une véritable catastrophe. Ce fait est, en réalité, de nature à placer dans le berceau de l’Europe réunifiée le germe de la discorde et du conflit et d’en entraîner, à terme, la balkanisation.

Le succès du processus de colonisation en cours aux sein des institutions européennes et au niveau de certains décideurs politiques et, même, médiatiques ne doit pas être considéré comme un acquis. Au stade où
l’on en est, il s’agit de quelque chose qui se passe à un niveau éloigné du citoyen européen et qui ne le touche pas, encore, directement. Un citoyen que, par ailleurs, le bien-être matériel rend conformiste et confiant et qui est loin d’imaginer que, au sein de l’Europe unie et réconciliée, sa langue, sa culture et son identité sont menacées.
à ce stade, la seule conséquence immédiate consiste en une fracture entre le citoyen et l’Europe, une indifférence, un éloignement qui peut se transformer en hostilité déclarée dès que le citoyen se trouvera confronté aux dégâts de l’unilinguisme et de la pensée unique.

Dans ce contexte, l’Europe en marche a besoin de mettre en place, d’urgence, une stratégie pour la sauvegarde de sa diversité linguistique et culturelle. Les éléments à retenir sont multiples mais peuvent se résumer en la nécessité d’avoir un projet de société européen, d’éviter le décollement entre les institutions européennes et le citoyen et de faire en sorte que cette stratégie prenne en compte tous les aspects qui soient en mesure d’en assurer le succès.

Le statut des langues, à l’intérieur des institutions européennes comme à l’extérieur, dans les contacts avec les citoyens, dans les programmes d’instruction nationale, ne peut être réglé à la dérobée. Il doit faire l’objet d’un accord, suivant les procédures habituelles des institutions démocratiques, se baser sur des paramètres objectifs qui tiennent compte, entre autre et avant tout, des critères de représentativité des
états Membres au sein des institutions, de leur réalité démographique, de la notion d’
état Membre fondateur, dépositaire du modèle original du projet d’intégration, des langues des pays d’accueil et d’autres nombreux facteurs, dans une optique de dialogue, de solidarité et de responsabilité partagée.

Anna Maria Campogrande

(Le 18 septembre 2004)


Bruxelles, 14 Juin 2002

Une esquisse de stratégie à mettre en place pour la sauvegarde de la diversité linguistique et culturelle de l’Europe.

Dans une telle optique, les éléments à prendre en considération sont les suivants:

  • la nécessité d’éviter la fracture entre l’Europe et le citoyen
  • la nécessité d’avoir un projet de société européen
  • la nécessité de mettre en place une stratégie globale

1. POUR EVITER LA FRACTURE ENTRE L’EUROPE ET LE CITOYEN,

Il faut concevoir et mettre en place un système linguistique, sur l’ensemble de l’Europe, selon ses besoins. Je dirais, même, qu‘un tel système représente la clef de voûte de l’intégration, dans la mesure où il est de nature à garantir la véritable intégration du citoyen à l’Europe.

L’Europe pour devenir une évidence, pour le citoyen, a besoin d’un plurilinguisme réel qui doit s’enraciner dans la culture de l’homme de la rue, au quotidien.

Si l’on veut faire l’Europe, une Europe démocratique et encrée dans la réalité, il faut tracer aussi le profil culturel du citoyen européen qui devrait être cultivé, ouvert, civilisé, en mesure de comprendre et d’apprécier ses concitoyens, de lire, écrire, s’informer, travailler en plusieurs langues, de voyager sans encombre sur « son » territoire et profiter pleinement de la chance inouïe que nous avons, tous, d’être nés et de vivre au sein de cette civilisation extraordinaire qui est celle de l’Europe toute entière.

Pour ce faire, et j’en viens à mon deuxième point,

2. IL FAUT AVOIR UN PROJET DE SOCIETE EUROPEEN,

L’Europe a besoin d’un projet de société qui soit humaniste, suggestif et séduisant pour le citoyen, afin qu’il puisse y adhérer et s’y identifier.

Il faut faire prendre conscience au citoyen européen de la richesse culturelle dont il est dépositaire et gardien.

Le citoyen européen doit avoir comme model l’homme-individu, l’homme-penseur hérité des civilisations grecque, latine, germanique et mittel-européennes, en général, en opposition avec le stéréotype, l’homme cliché, le citoyen des temps modernes objet et non sujet, transformé, par les pouvoirs économiques de la mondialisation, en simple client, en « consommateur ».

L’Europe, si elle veut ETRE et survivre à la mondialisation, doit se différencier des autres cultures, au plan mondial, pour un projet où l’homme, l’être humain, retrouve sa place centrale, par rapport au fonctionnement de l’Etat, des Institutions nationales, européennes, internationales et supranationales et de toutes les activités économiques et commerciales.

3. Le troisième point consiste à

METTRE EN PLACE UNE STRATEGIE GLOBALE POUR LA DIVERSITE LINGUISTIQUE ET CULTURELLE DE L’EUROPE.

L’Europe a besoin d’une stratégie globale, au niveau de l’Union, qui tienne compte de T O U S les aspects de la problématique linguistique et culturelle et qui place au tout premier plan l’EDUCATION.

Cette stratégie, qui doit être portée à la connaissance des citoyens européens, afin qu’ils puissent participer à sa mise en oeuvre, en assurer le succès et arriver, par ce moyen, à se définir vis-à-vis des autres puissances et des autres civilisations du monde, devrait prendre en compte les domaines suivants:

  • Education
  • Institutions Européennes
  • Etats Membres
  • Relations avec les Pays tiers et les autres instances internationales

EDUCATION. Il est nécessaire, indispensable et urgent de mettre en place un système d’apprentissage des langues, au sein de l’Europe communautaire, dans le but de former des vraiseuropéens, en leur faisant prendre conscience de la richesse linguistique et culturelle, qui est leur apanage, et de l’importance de la sauvegarder, pour des raisons d’identité et de démocratie.

Ce système devrait se baser sur:

  • l’amélioration de l’apprentissage de la langue maternelle, qui reste la base de l’identité culturelle et, même, de l’apprentissage de toute autre langue,
  • la notion de langues formatrices et structurantes de la pensée, dans ce cadre, le latin et le grec, qui donnent accès aux autres langues européennes devraient, entre autre, être réactualisés, au niveau des programmes scolaires,
  • l’introduction progressive de l’apprentissage de deux langues européennes, pour tous, après avoir reçu les bases appropriées et adéquates aux différents cycles d’études, et non pas imposer l’étude des langues n’importe lesquelles, n’importe comment et n’importe quand,
  • la préférence et la solidarité communautaire, à savoir que, il faudrait privilégier les langues qui identifient le mieux la culture européenne et son unicité,
  • il devrait prévoir des éléments de réciprocité, dans l’apprentissage des langues, dans la mesure où il est n’est pas admissibles, entre Pays partenaires dans un projet d’intégration, que l’enseignement des langues ne fasse pas l’objet d’un plan concerté où le respect réciproque, l’équilibre et la diversité s’y trouvent harmonieusement composés,
  • ainsi que des programmes d’échanges, à répétition, tout au long du cycle scolaire.

INSTITUTIONS EUROPEENNES. Les institutions européennes devraient pratiquer un plurilinguisme réel et non de façade.

Elles devraient, avant toute autre chose, mettre fin au démantèlement sournois que les services linguistiques ont connu ces dernières années.

Elles devraient restaurer des services linguistiques adéquats au besoin de l’Europe, en faire des centres d’excellence au service du citoyen.

Le nombre des langues procédurales et de travail effectives devrait être élargi, en tout cas, aux langues des Etats Membres dont le poids démographique, politique, économique et culturel est déterminant, au sein du projet européen, en se basant sur des critères qui doivent se démarquer de la pratique actuelle par leur objectivité.

Pour ce qui est de la Commission, les trois langues actuelles ( français, allemand, anglais ) qui, en plus, sont de façade, ne sont pas suffisamment représentatives, en termes de culture européenne et, surtout, de démocratie.

Les notions de Pays fondateur et de Pays d’accueil devraient être prises en compte dans la mise en place d’un système linguistique juste et équitable.

Les institutions européennes, notamment la Commission, doivent réviser de fond en comble le système informatique et les dérapages vers la langue unique dans chaque secteur.

Elles doivent rétablir des unités multilingues, exiger un plurilinguisme réel de ses fonctionnaires et démanteler les centres de pouvoir dont certains secteurs clef sont l’objet sur une base linguistique intolérante qui tend à l’exclusion de toute autre forme d’expression,

Elles se doivent de respecter les langues des pays d’accueil des institutions européennes et de leurs émanations afin d’éviter une nouvelle forme de colonialisme basée sur la langue et la culture.

Les Institutions européennes sont redevables vis-à-vis du citoyen européen de faire rentrer dans la « culture » de la maison le respect de toutes les langues des Etats Membres, dans un système à géométrie variable où rien ne peut être laissé au hasard.

ETATS MEMBRES. Le mot d’ordre doit être : Identité et ouverture, au sens que personne ne doit renoncer à sa propre langue et à sa propre culture mais, en même temps, tous et chacun se doivent de pratiquer une réelle ouverture envers les autres langues et les autres cultures des Pays de l’Union. Dans ce cadre, il est de fondamentale importance de tenir compte du fait que plus de la moitié des citoyens européens sont de langue et de culture latine et que, presque, l’autre moitié est de langue et de culture germanique.

Les Etats Membres doivent s’engager à former le citoyen européen dès l’école maternelle avec des programmes d’éducation appropriés et coordonnés.

Ils doivent se préoccuper d’améliorer l’apprentissage de la langue maternelle, rétablir l’étude du latin et du grec, introduire progressivement l’apprentissage de deux langues européennes et en améliorer les méthodes.

Faire jouer la notion de préférence communautaire dans tous les domaines de la culture: Radio, TV, cinéma, théâtre, musique, littérature, etc.

Assurer la mise sur le marché national de produits assortis de descr1ptions claires et précises, toujours dans la langue nationale, éventuellement, accompagnée d’autres langues sur une base de réciprocité,

Garantir à tous les citoyens documents, annonces, formulaires et autres indications des secteurs public et privé dans la langue nationale.

La réalisation d’une Communauté Européenne plurilingue et multiculturelle pacifique et épanouie n’est, en effets, garantie que si l’on se pose dans l’optique du respect, réciproque et généralisé, des racines culturelles des peuples, de leurs traditions et de leurs différentes formes d’exister.

Dans cette optique, il est indispensable de veiller à créer une cohésion populaire, basée sur la reconnaissance et la réciprocité, en lieu et place du rejet provoqué par l’imposition progressive et étouffante de la langue unique.

Aux simplistes qui prêchent la langue unique, comme aux Etats-Unis, il est à rappeler que la formation de ce Pays c’est faite dans des conditions très différentes de celles du processus d’intégration de l’Europe et que, en tout état de cause, l’uniformité linguistique des Etats-Unis a été payée, au moins mais pas seulement, par le génocide des indiens. Il est évident que, si les indiens d’Amérique avaient pu survivre à la colonisation, les Etats-Unis seraient aujourd’hui, nécessairement, un Pays plurilingue et multiculturel.

A noter, par ailleurs, que les Etats-Unis, eux mêmes, sont bien obligés, à l’heure actuelle, de faire marche arrière avec l’impérialisme de la langue unique, sur leur propre territoire, face aux populations de langue espagnole.

RELATIONS AVEC LES PAYS TIERS ET LES AUTRES INSTANCES INTERNATIONALES. L’Europe doit se définir dans ses relations internationales et en finir de jouer toujours « fuori casa », à l’exterieur. Elle doit se présenter comme une entité multiculturelle, promouvoir les langues européennes, faire usage systématiquement de l’interprétation et exiger les traductions appropriées, notamment du fait que les matières traitées sont, généralement, techniques et très spécialisées.

Cette stratégie, revue et complétée, devrait faire l’objet d’un code de bonne conduite assorti d’un médiateur aux langues, chargé de veiller à sa correcte application et être tracée dans le cadre de la Convention pour la préparation d’un nouveau Traité ou d’une Constitution européenne.

Anna Maria Campogrande

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant M. Germain Pirlot [ gepir.apro@pandora.be ] )