DO YOU SPEAK BUSINESS ?

(Le texte suivant qui nous a été communiqué par Jean Lapointe est extrait du
groupe de discussion Pour-le-Pays-du-Quebec.)

«Les vrais faibles, ce sont les Américains, car ils sont monolingues, insiste
Jean-Luc Fallou. Ils risquent de se couper du monde et de se réveiller un jour
sans le comprendre. C’est leur talon d’Achille.» Un pronostic à méditer, à
contre-courant des idées reçues…»

Est-il pensable qu’un bon jour les Etatsuniens se mettent à apprendre les
langues étrangères par pur réalisme?

Jean Lapointe


Article extrait de L’Express du 24/05/2004

Do you speak business?

par Marcelo Wesfreid

L’anglais s’impose désormais comme langue des affaires. Mais souvent sous la
forme d’un jargon sans nuances. Le véritable bilinguisme, nécessaire à la
réussite des échanges internationaux, n’est pas encore au rendez-vous. Gare aux
déconvenues!

«Quand j’étais étudiant, le jury d’entrée d’une grande école m’avait recalé à
cause de mon «anglais de portier d’hôtel», hésitant et rudimentaire», se
souvient avec gourmandise Jean-Paul Nerrière. Pourtant, ni la pauvreté de son
vocabulaire ni son accent français à couper au couteau n’ont empêché l’ancien…
vice-président d’IBM USA, aujourd’hui à la retraite après vingt-sept ans de bons
et loyaux services, de réaliser une brillante carrière. Et d’arpenter les
continents – «jusqu’à 200 vols par an» – d’une filiale à l’autre du géant de
l’informatique. «Au Japon, j’étais toujours bien reçu, se souvient-il, parce
que, avec mes phrases simples, répétées deux fois, tout le monde me comprenait.
A l’inverse, mes collègues américains intimidaient tout le monde avec leur
aisance et leur vocabulaire!»

Depuis quelques années, l’anglais international – encore appelé «espéranto
des affaires» ou «business English» – s’impose à la planète entière. «Il s’agit
d’une forme réduite d’anglo-ricain, limitée à 1 500 mots, quelques termes
techniques et une syntaxe de base que j’ai baptisée le «globish» dans mon
livre», poursuit Jean- Paul Nerrière (1). Un essai destiné à décomplexer ceux
qui peinent à maîtriser l’anglais d’Oxford. Bien sûr, notre pays n’est pas
épargné par cette lame de fond. Le groupe Alcatel a fait figure de pionnier. Son
virage linguistique remonte aux années 1980, lors de la reprise d’ITT, une
société américaine de télécommunications. Dans ce secteur, où l’anglais domine
les échanges depuis longtemps, la transition n’a pas posé problème. Au siège
parisien, les documents, discours du PDG et courriels sont rédigés en business
English. Aux filiales d’Alcatel, ensuite, présentes dans 120 pays, d’assurer les
traductions de leur choix.

La loi langue
Ce que prévoit la législation

La loi du 4 août 1994, dite «loi Toubon», pose comme principe général que le
français est la langue de travail. Dans les faits, la langue de Molière n’est
obligatoire que pour un certain nombre de documents: contrat de travail,
règlement intérieur, conventions et accords collectifs, modes d’emploi des
machines, factures, notices sur la sécurité… Mais les contrôles sont rares –
«Nous n’avons pas été sensibilisés à la question», reconnaît un inspecteur du
travail – et les sanctions, peu dissuasives. Elles s’élèvent à un maximum de 760
€ pour les infractions les plus graves.

«Les dirigeants d’entreprise connaissent très mal la législation en vigueur»,
estime en outre Jean-François Baldi, chargé de mission à la Délégation générale
à la langue française et aux langues de France. En juillet prochain, un rapport
d’évaluation dirigé par Hubert Astier, ancien directeur de cabinet de Jacques
Toubon, dressera un premier bilan de l’application de la loi. Dix ans après son
adoption.

Peu à peu, l’anglais a gagné tous les pans de l’économie. Au point de devenir
incontournable dans certains secteurs, comme l’informatique. «Toute la journée,
j’utilise un jargon réduit à quelques tournures anglo-saxonnes, pour dialoguer
sur les forums spécialisés ou rédiger une documentation technique», témoigne
Cyril Lacoux, 27 ans, informaticien chez Easter-Eggs, une société spécialisée
dans le logiciel libre. Le phénomène du tout-anglais s’est amplifié ces
dernières années, notamment dans la foulée de «fusions ou alliances [qui] ont
toujours un effet accélérateur sur le passage à l’anglais», précise Catherine
Tasca, ancienne ministre de la Culture et de la Communication et auteur d’un
rapport sur les pratiques linguistiques dans les entreprises (2).

C’est le cas de Renault, qui, dans le cadre de son union avec le japonais
Nissan en 1999, a adopté l’anglais comme langue officielle. Depuis, les comités
de direction communs se tiennent dans la langue de Shakespeare. Côté
recrutement, les jeunes diplômés doivent passer le Toeic (Test of English for
International Communication), un examen de langue qui sert de baromètre
international. Faute d’obtenir un score de 750 points (sur 990), les portes du
constructeur automobile resteront closes. Pour les «hauts potentiels», la barre
est même fixée à 850. «Nos recrues doivent être capables de mener une
négociation, de tenir une réunion et de travailler efficacement en anglais»,
résume Patricia Muller, responsable formation du groupe.

Lorsque deux sociétés latines s’unissent, l’anglais rafle encore la mise.
Histoire de ne pas faire de jaloux… A l’image du cigarettier Altadis, né en
1999 de la fusion entre l’espagnole Tabacalera et la française Seita. A
Toulouse, les ateliers d’Airbus, où des équipes britanniques, espagnoles,
allemandes et françaises assemblent patiemment les parties du futur A 380,
bruissent également de ce nouveau sabir. «Pas besoin d’être un spécialiste de
l’anglais pour travailler ensemble, assure José Fernandez, auditeur qualité et
délégué FO. Les techniciens baragouinent quelques mots, ébauchent des croquis
sur une feuille et ils finissent toujours par se comprendre.» Les syndicalistes
eux-mêmes se plient à l’exercice de la traduction, lorsqu’ils rédigent avec le
syndicat britannique Amicus des tracts bilingues recto verso, avec consignes en
anglais facile.

Si la langue de Shakespeare se généralise dans l’entreprise, peu la
maîtrisent vraiment. Mais le sujet est tabou. Rares sont les cadres qui osent
admettre leurs carences. Et, pour ne rien arranger, «les dirigeants français
rechignent à utiliser des interprètes pour les aider, de peur que cet
accompagnement ne soit perçu comme un aveu de faiblesse», analyse Marc Raynaud,
consultant au cabinet ICM, spécialisé dans le management interculturel. Il est 8
heures du matin au siège de ce fleuron de la finance, coté au CAC 40, qui se
targue volontiers de son caractère worldwide. Les tasses de café jonchent le
bureau du directeur des achats informatiques, qui, ce jour-là, a réuni ses deux
adjointes pour une conf’ call (comprendre conférence téléphonique) avec la
filiale australienne. La conversation, dense et technique, s’engage. Elle porte
sur des contrats de maintenance en cours de renégociation. Assis derrière la
table, le chef d’équipe français fait la moue, à chaque fois que le sens d’un
mot, prononcé par son homologue australien, lui échappe. L’air dubitatif, il
cherche du regard ses voisines. Lesquelles, d’un petit signe de la tête,
confirment ou non leur compréhension des échanges. Etrange ballet dans un
service censé être rodé aux discussions internationales…

Chez Renault aussi, l’anglais est loin d’être une sinécure. La preuve?
Lorsque les cadres en activité et certains techniciens supérieurs ont été
invités à se plier à l’épreuve du Toeic, les résultats ont été décevants. Sur
les 10 700 salariés – soit un quart des effectifs – ayant passé le test, seuls
51% sont parvenus à franchir le seuil fatidique des 750 points. Pour repêcher
les recalés, l’entreprise leur offre certes des formations linguistiques à la
carte, qui prennent la forme de conversations téléphoniques avec un professeur
depuis leur bureau. Le chiffre montre cependant toute l’ampleur du chemin qui
reste à parcourir afin que l’anglais s’impose vraiment comme langue officielle
de l’alliance avec Nissan.

«Se débrouiller est une chose, comprendre finement en est une autre…»

Au-delà de ce constat, une autre question affleure. Cet «espéranto des
affaires» facilite-t-il vraiment les échanges? Certains spécialistes en doutent.
Une chose est de baragouiner; une autre de comprendre finement l’interlocuteur.
«Les gens pensent se comprendre parce qu’ils utilisent les mêmes mots, explique
Maurice Contal, directeur de World Executives, un cabinet de sensibilisation aux
enjeux interculturels. Ils oublient que les termes recouvrent des réalités
différentes selon les pays.» Un exemple? Si tomorrow signifie «demain, sans
faute» pour un Américain, il correspond plutôt à «demain, voire après-demain»
pour un Français. La nuance est de taille et elle peut coûter cher. «Cet été,
une entreprise française a failli passer à côté du rachat d’une société
californienne à cause de ce type de méprise, poursuit Maurice Contal. Les
négociations entre les deux parties avaient été fixées au 15 août. Dans l’esprit
des Français, cela voulait dire que les discussions démarraient début septembre,
après les vacances. Heureusement, le malentendu a été levé à temps et tout s’est
bien passé.»

Au cours des six années qu’il a passées en Chine, Philippe Brague, auditeur
chez SJ Grand, 35 ans, n’a cessé d’être confronté à ces difficultés. «Je suis
allé de surprise en surprise, raconte-t-il. Nos employés chinois ne comprenaient
pas ce que signifiait la «maximisation fiscale». Nous avions beau leur expliquer
qu’il s’agissait de proposer aux clients des solutions afin de payer moins
d’impôts, ils freinaient des quatre fers! Faire passer l’intérêt d’une
entreprise avant celui du pays leur était inconcevable. Du coup, nous étions
obligés de contrôler en permanence leur travail pour éviter qu’ils n’augmentent
d’eux-mêmes les déclarations au fisc!» Ce cas serait-il isolé? Pas vraiment. Les
motifs d’incompréhension culturelle sont légion. «Le mot «négociation» recouvre
des concepts différents, commente Francis Le Van, consultant au cabinet FLV.
consult, qui accompagne des industriels français en Chine. Là où un Français
pense à un processus linéaire, avec une discussion et un accord écrit à la fin,
le Chinois voit un round d’observation, parfois très long, où la fiabilité du
partenaire est sans cesse jaugée et mise à l’épreuve.» Pour ne rien arranger,
les règles de bienséance varient d’un pays à l’autre. «Quand vous présentez un
projet à un Anglais et que votre interlocuteur conclut par: «It’s very
interesting», il faut comprendre qu’il n’en a rien à faire, explique Jean-Luc
Fallou, président du cabinet conseil Stratorg et ancien dirigeant d’Arthur D.
Little France. Il répond de la sorte parce que son code de politesse le lui
impose. A l’inverse, un Français dira franchement que le projet ne l’intéresse
pas et son interlocuteur anglais le prendra pour un arrogant malpoli.»

Pour éviter ce genre d’erreurs fâcheuses, certains employeurs ont pris
conscience de l’importance de disposer en interne de fins experts des cultures
étrangères, rompus aux nuances linguistiques. Mais ils ont tendance à les
affecter à des fonctions opérationnelles pour lesquelles ces spécialistes ne
disposent pas forcément de toutes les compétences requises plutôt que de les
utiliser comme «passeurs» interculturels. Clotilde Chéreau en sait quelque
chose. «J’étais diplômée depuis à peine trois semaines de l’Institut supérieur
d’interprétation et de traduction (Isit) de Paris, quand j’ai répondu à une
offre d’analyste marketing chez GfK, un institut d’études de marché, se souvient
la jeune fille de 22 ans. Il s’agissait de gérer des fichiers d’enquête, en
relation étroite avec les bureaux européens de la société. Lors de l’entretien,
je n’ai pas caché mes lacunes en marketing, mais j’ai fait valoir ma maîtrise de
l’anglais et de l’espagnol, mon stage chez L’Oréal en Chine et ma motivation.»
Le discours a fait mouche.

Yannick Waelly, traductrice de formation, a connu le même sort. «On m’a
proposé, à 28 ans, de devenir responsable de la communication d’une chaîne
sportive câblée. Je ne connaissais ni le métier ni le domaine sportif. Mais ma
maîtrise de la culture et de la langue anglaises intéressaient les dirigeants,
qui voulaient développer la version française d’une télé britannique.» Marie
Mériaud, directrice de l’Isit, confirme la tendance: «80% de mes diplômés sont
embauchés dans une activité autre que l’interprétation et la traduction.» Cet
état de fait l’a incitée à créer, dès la rentrée prochaine, une formation au
management linguistique de niveau bac + 5. Le but de cet enseignement, unique en
son genre? «Apprendre à organiser, planifier et gérer tous les projets pour
lesquels les langues sont stratégiques.»

«Les employeurs n’évaluent jamais les avantages et les inconvénients de leur
politique linguistique»

S’ils sont si courtisés, c’est aussi que les salariés bilingues, voire
biculturels, sont des oiseaux rares dans les entreprises françaises… Même dans
les secteurs les plus concernés par les échanges internationaux. Selon une étude
de la chambre de commerce et d’industrie de Paris, publiée en 2003, près de la
moitié des sociétés travaillant à l’exportation estiment que moins de 10% de
leurs effectifs sont capables de parler couramment une langue étrangère. Dans le
même temps, 63% de ces sociétés estiment qu’elles gagneraient à adopter
l’anglais comme langue de travail pour développer leur activité. L’écart entre
les aspirations des employeurs et le niveau linguistique des Français est
décidément énorme. D’après l’Eurobaromètre établi en 2000 par la Commission
européenne, 51% de la population française ne parle que le français. Soit un
taux supérieur de 4 points à la moyenne européenne.

Au final, le tout-anglais semble un pari risqué. «Les employeurs
n’établissent jamais une évaluation des avantages et des inconvénients de cette
politique linguistique, estime Thierry Priestley, président de l’association de
défense de la langue française Droit de comprendre. Pour un Français instruit,
qui pense dans sa langue maternelle, s’exprimer en anglais se traduit forcément
par une perte d’efficacité.» Le sénateur du Nord Jacques Legendre, rapporteur de
la loi Toubon sur l’usage de la langue française (voir l’encadré ci-dessus),
renchérit: «Penser que l’anglais suffit à se comprendre en tous lieux est un
raisonnement à courte vue. Pour faciliter les échanges, y compris commerciaux,
il faut s’exprimer dans la langue de l’autre.» Une ambition exigeante, mais
souvent indispensable. «Si vous voulez convaincre un Allemand de signer un
contrat, vous êtes obligés d’instaurer un rapport de confiance avec lui. Cela
passe forcément par des discussions dans sa langue maternelle, affirme Pierre,
27 ans, analyste dans un établissement bancaire français qui se développe
outre-Rhin. Le moment de la décision est déjà assez compliqué pour le client.
Alors si, en plus, on lui parle anglais…»

A ce jeu-là, il n’est pas sûr que les Français, déjà à la traîne dans
l’apprentissage des langues, soient les mieux lotis. «Chez nous, l’allemand est
en passe de devenir une langue rare», s’alarme Jacques Legendre. Pourtant, la
patrie de Goethe est de loin notre premier partenaire économique. Mais la
situation n’est pas désespérée. En matière linguistique, le dernier du peloton
se trouverait même… de l’autre côté de l’Atlantique. «Les vrais faibles, ce
sont les Américains, car ils sont monolingues, insiste Jean-Luc Fallou. Ils
risquent de se couper du monde et de se réveiller un jour sans le comprendre.
C’est leur talon d’Achille.» Un pronostic à méditer, à contre-courant des idées
reçues…

Post-scr1ptum
Au collège, la première langue est l’anglais pour 91% des élèves, l’allemand
pour 8%. Dans les années 1970, ils étaient 17% à porter leur choix sur la langue
de Goethe.

(1) Parlez globish, Eyrolles, 2004.

(2) «Rapport sur l’usage de la langue française et les pratiques
linguistiques dans les entreprises», remis à Jean-Jacques Aillagon le 1er
juillet 2003.