ÉLARGISSEMENT DE L’UNION EUROPÉENNE

*LE FRANC-PARLER *

L’élargissement de l’Union européenne va-t-il
précipiter le déclin de la langue française ?

La semaine de Babel

PAR MAURICE DRUON /de l’Académie française/
[03 mai 2004]

Parce qu’il ne faut pas insulter l’avenir, j’ai, comme tout le monde,
avant-hier 1er mai 2004, levé mon verre en l’honneur de l’Europe à
vingt-cinq pour lui souhaiter de n’être ni boiteuse, ni débile, ni
schizophrène. Mais mon sourire était un peu forcé, et j’ai une boule
d’angoisse dans la gorge car, les feux d’artifice retombés, je crains
que la semaine qui s’ouvre ne soit dramatique pour la langue française,
donc pour la France.

Dans les dix pays qui viennent d’intégrer l’Union, le pourcentage moyen
de l’apprentissage des langues étrangères s’établit autour de 80% pour
l’anglais, 50% pour l’allemand, 8% pour le français. Les adhésions de la
Roumanie, de la Bulgarie, de la Moldavie auraient un peu, mais un peu
seulement, relevé la moyenne en notre faveur. Elles ont été repoussées à
2007.

Dans cette Europe, soi-disant inspirée par les grands principes mais
bricolée dans les faits et où, au nom de l’égalité des droits, le
moineau pèse autant que l’aigle et la souris que le buffle, la langue de
chaque pays est reconnue comme langue officielle. Avant-hier l’Union en
comptait onze; aujourd’hui elle en a vingt. On recherche en toute hâte
des traducteurs de maltais en slovène.

Pour interpréter au Parlement européen les onze langues de l’Europe à
Quinze, il y avait cent dix combinaisons possibles; avec
l’élargissement, on passe à quatre cent vingt. Pour aller du slovaque au
letton, il faudra, si l’on n’a pas d’interprète spécialisé, passer par
une traduction intermédiaire dans un langage plus g énéralement connu.
Voilà qui va donner de l’aisance aux débats, accélérer les échanges et
réduire les risques d’erreurs!

Ne parlons pas du coût. Le tiers du budget du Parlement de Strasbourg y était absorbé. L’introduction des neuf langues nouvelles va alourdir la
facture de 72 millions d’euros.

Lorsqu’il y a excès de complications, on en vient forcément, dans les
pratiques courantes, à d’arbitraires simplifications. Je crains, je
redoute, ce qui va se passer cette semaine au Coreper. Vous ne savez pas
ce que c’est ? Vous avez tort. C’est là que se forge votre avenir.

Il y a le Conseil européen, constitué par les chefs d’État ou de
gouvernement, qui se réunit tous les six mois en principe ou pour des
occasions exceptionnelles. Ils étaient tous là, samedi, à Dublin, pour
se congratuler et s’offrir du muguet. C’est l’instance suprême.

En dessous, il y a le Conseil des ministres européens, lesquels se
réunissent, spécialité par spécialité, beaucoup plus fréquemment, ce qui
les oblige à être souvent en l’air. Ils prennent ou entérinent la
plupart des décisions.

Et puis, il y a le Conseil des représentants permanents, par abréviation
le Coreper – la voilà la signification de ce terme rugueux qui s’est mal
installé dans notre oreille –, qui siège presque sans arrêt. C’est au
sein de ce conseil de diplomates que se préparent et se discutent les
décisions.

Dans quelles langues vont se parler et se comprendre demain ces
vingt-cinq ambassadeurs représentants permanents ? Certainement pas dans
les vingt langues officielles.

Il est alors à craindre, oui, que, sous le prétexte de la commodité, il
soit proposé de travailler dans la langue que la majorité des
représentants peut entendre et parler, plus ou moins bien. Et que cette
langue soit l’anglais. Dès lors, l’usage créant la règle, l’anglais
serait bientôt, dans les faits, la langue unique de l’Europe.

Ce n’est pas dans un an ou même six mois qu’il faudra s’en inquiéter ;
c’est cette semaine, c’est tout de suite.

Quel parlementaire va rendre à la France le service signalé, mercredi
lors de la séance des questions orales à l’Assemblée nationale, de
demander au chef du gouvernement quelles instructions ont été données ou
renouvelées à notre ambassadeur-représentant permanent et à ses services
pour qu’ils ne s’expriment qu’en français et qu’ils exigent que tout
document leur soit présenté en français ? Les a-t-on invités à quitter
la réunion s’il en allait autrement ce qui était prescrit par une
circulaire prise par Édouard Balladur en 1994 ? Nous aimerions avoir,
là-dessus, une réponse claire et ferme.

Il serait paradoxal autant que cruel que la France, ayant tant fait pour
que naisse l’Europe unie, en ayant été le moteur par la réconciliation
franco-allemande et par tant d’autres initiatives, vît sa langue y
devenir secondaire alors que la Grande-Bretagne, qui y est entrée à
reculons, qui se tient obstinément en dehors de la monnaie unique et qui
refuse d’adhérer à tout projet de Constitution commune, s’y arrogerait
la domination linguistique.

L’ami fervent et indéfectible de l’Angleterre, qu’on ne sait être, ne
pourrait pas ne pas trouver là un objet de scandale et en viendrait à
regretter le temps de l’Europe des Six, où l’emploi du français, langue
de l’Europe, ne se discutait pas.

Je répéterai, une fois de plus, les paroles de Georges Pompidou : /«Si
nous reculons sur notre langue, nous serons emportés purement et
simplement. C’est à travers notre langue que nous existons dans le monde
autrement que comme un pays parmi les autres.»/

La Grande-Bretagne non plus n’est pas un pays «parmi les autres», non
seulement à cause de son Commonwealth, mais à cause de son lien viscéral
avec sa fille géante l’Amérique du Nord, avec ces États-Unis qui se
veulent hégémoniques en tout domaine. Et ce n’est pas M. Blair qui aura,
même se proclamant européen, coupé ou distendu le cordon ombilical.

Le temps paraît venu de taper du poing sur la table pour rappeler ce que
nous sommes. Hélas, depuis la disparition de Pompidou, nous avons dans
cette grande affaire du langage des poings en caoutchouc mousse.

Il est vrai que nous reculons, que nous ne cessons de reculer, et non
seulement de la faute d’autrui, mais de la nôtre propre.

Nous reculons quand les Presses universitaires publient en anglais leur
/Que sais-je ? /sur les finances, destiné aux étudiants français. Ce ne
sont pas les Anglais qui nous l’imposent ; ce sont nos éditeurs qui se
couchent pour des motifs mercantiles devant la prépondérance financière
américaine.

Nous reculons quand, de nos propres ministères, nous envoyons à nos
partenaires des notes rédigées directement en anglais parce que,
prétendent les services, cela permet des réponses plus rapides.

Nous reculons quand, dans nos propres industries, des conseils de
direction sont tenus en anglais ou plutôt en anglo-américain pour
favoriser le «marketing».

Nous reculons quand nous ne protestons pas lorsque le directeur général
japonais de l’Unesco envoie, en France, ses invitations imprimées en
anglais. Si Paris a été choisie, en 1946 par accord unanime, comme siège
de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la
culture, il devait y avoir une raison. Je ne verrais aucun inconvénientà ce que l’on tranchât dans nos subventions à cet autre «machin»
tentaculaire, où la langue de l’hôte est méprisée.

Je pourrais donner dix, vingt autres exemples de notre indifférente
complaisance à ce recul.

Que faut-il faire, que doit-on faire, que devons-nous faire nous, nous,
d’urgence pour que les morceaux de cette tour de Babel que devient
l’Europe ne nous tombent pas sur la tête, et que la langue de France
soit enfouie sous les décombres ?

Depuis des mois, je cherche ardemment des moyens d’empêcher la catastrophe.

Je renouvelle mon appel, qui a été entendu par le plus haut responsable
de la télévision de service public, et je l’adresse aux autres chaînes –
n’est-ce pas Emmanuel Chain, n’est-ce pas Frédéric Mitterrand ? – pour
que la «grande écoute» soit sensibilisée au destin de notre langue.

Puisque les pouvoirs publics ne semblent plus attentifs désormais qu’à
la rue, j’aimerais qu’on pût faire soutenir cette cause par vingt mille
personnes défilant de l’Hôtel Matignon au Palais-Bourbon. Mais j’en
doute. La langue française ne bénéficie pas, comme les intermittents du
spectacle, d’un syndicat CGT.

Il y a d’autres actions possibles. Je n’entends jamais la «politique de
la langue» évoquée dans les débats préliminaires aux prochaines élections européennes. Ne devrait-ce pas être un des grands arguments de
campagne des candidats ? On verrait quels partis inscrivent ce thème
primordial dans leur programme.

Il y a des «lobbies» pour tout à Bruxelles, qui pèsent sur toutes les
commissions. Est-il trop tard pour susciter un groupe de pression en
faveur du français ?

J’avancerai une autre proposition, celle de constituer un comité
international produisant une déclaration solennelle, signée de
personnalités, de vaste notoriété et de grande autorité, politiques,
juridiques, littéraires, scientifiques, universitaires, etc., de tous
les pays européens, réclamant que le français soit pris pour langue de
référence des traités et accords, celle dont la version ferait foi dans
la rédaction de tout texte ayant valeur normative. Et cela, non pour
satisfaire notre orgueil national, mais parce que notre langue, de
toutes celles pratiquées en Europe est, grâce à sa syntaxe et sa
grammaire, la plus claire, la plus précise, la plus fiable, celle qui
exclut le plus sûrement le flou, l’ambiguïté et les embrouilles qui en
découlent. C’est sa vertu ; c’est le cadeau que la France a fait à la
civilisation.

Je ne doute pas que nous aurions d’heureuses surprises dans les
adhésions à une telle demande. Et, si elle était satisfaite par le
Conseil européen, tout serait sauvé.

Je lance au vent cette semence, et je garde au coeur assez d’espérance
pour penser qu’elle pourrait lever.

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant M. Patrick Andries le 3 mai 2004)