TIRER LA LANGUE DU BOIS

tirer la langue du bois

Précisions à l’attention de l’équipe du cinéma LeClap, à Québec

(www.clap.Qc.ca / leclap@clap.Qc.ca + sbhoude@clap.Qc.ca)

« L’homme est si lâche qu’il finit par s’habituer à tout »

Dostoievski

Réf. : « Le Clapet sur ma langue bafouée »

La rédactrice en chef du Clap m’a fait parvenir le court mot inséré ci-contre, consécutivement à la publication de la lettre annoncée en rubrique. Je lui donne donc la parole, que je fais suivre à mon tour d’un billet dont la thèse se résume comme suit : « Entre Jean Rochefort et moi, entre Johnny Hallyday et les Québécois, l’ethnocentrisme étatsunien relève de l’obscénité. »

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Monsieur Gélinas,

Je tiens à vous informer qu’il existe une seule copie de L’homme du train et ladite copie est sous-titrée en anglais. Devions-nous priver les cinéphiles de Québec de voir la dernière oeuvre de Patrice Leconte par ethnocentrisme linguistique ou agir par respect du cinéma et par souci de diffuser les meilleurs films étrangers ? Notre décision en était une de cinéphile.

Cordiales salutations

Stéphanie Bois-Houde

sbhoude@clap.qc.ca

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Mademoiselle Bois-Houde,

Les journaux, quelques rencontres de cinéphiles au gré des hasards, les « éditoriaux » du magazine éponyme du ci-nommé cinéma, la cybersphère enfin*, m’avaient déjà convaincu que les administrateurs d’icelui toléraient fort péniblement la critique. Critique à laquelle ils répondent généralement ou par des lieux communs, ou en pratiquant de manière plus ou moins compassée l’attaque ad hominem (de toute évidence, seul un esprit étroit, étriqué et peu informé pourrait en effet perpétrer pareil lèse-majesté). Dommage que mademoiselle Stéphanie Bois-Houde, si on excepte peut-être un patronyme prédestiné pour ce faire, ait choisi de poursuivre plus avant – alibi bien connu de qui ne s’embarrasse guère d’affronter les difficultés visière levée – cette tradition de la langue de bois.

à la vérité, imagine-t-on un instant Hollywood acheminer un film sous-titré en français pour le marché de Toronto sous motif, par exemple, que le pays des Jean Chrétien et des Stéphane Dion serait, c’est en tout cas ce que diffuse la propagande officielle, un état bilingue – ou encore : présenter le même ruban aux Britanniques, compte tenu du plurilinguisme européen ? La fin de non recevoir serait bien sûr immédiate, sans appel. Et outrée de surcroît ! Au Clap, toutefois, on s’honorera de cette « décision de cinéphile ». Comme si l’aliénation était constitutive de l’esprit de l’authentique amateur des salles sonores et tamisées… Après tout, me semble-t-il entendre, de la viande avariée c’est encore de la viande.

Aussi, s’élever en quelque façon et ou à quelque occasion contre la force tranquille du train qui passe devient rapidement, aux yeux d’aucuns, un geste d’intolérance sinon extrémiste. Comme s’il n’y avait nul timonier identifiable à la barre de la locomotive, que toute destination se voyait légitimée d’office et, enfin, qu’il n’y avait pas à s’interroger sur la nature des combustibles utilisés pour empiffrer la chaudière. En un mot, l’individu qui ose défier la tyrannie se voit de facto taxé d’autoritarisme, voire de dictateur en puissance. Or les mots ne veulent plus rien dire, hormis pour l’esprit orwellien, si sujétion signifie liberté, résistance : bêtise et/ou « refus de l’Autre », et oppression : bonheur.**

En dernière analyse, je ne sais (car vous évacuez tout l’essentiel du contentieux de cette ‘affaire’, Mlle Bois-Houde. Qui plus est en vous octroyant, juge et partie tout à la fois, le rôle de grande dame à l’esprit large qui daigne condescendre à s’adresser à un « ethnocentrique linguistique »… D’ailleurs on croirait lire – nonobstant, et quelles qu’elles soient, vos propres opinions sur le politique québécois – ces grands défenseurs d’un « Canada Uni » dont l’ultime argument, faute d’en présenter de solides justifiant rationnellement la coupe d’une nation sous une autre, consiste à déconsidérer le vis-à-vis – la promise à la soumission définitive – en l’affublant d’entrée de jeu d’une ou deux épithètes bien malpropres, singulièrement honnies par les valeurs – marchandes – du temps. Nul besoin de réfléchir aux idées, nulle nécessité de débattre les enjeux : suffit d’éclabousser – blancganté et lèvres pincées de préférence – pour s’estimer ensuite autorisé à traiter le sali de salaud. Le CQFD des gens hautement cultivés, quoi. Décidément, votre bonne conscience lisse et bien tranquille m’émeut jusqu’à l’envie, Mlle Stéphanie), en dernière analyse, disais-je donc, je ne sais dans quelle mesure ce cas de figure, ou bien révèle 1) l’impuissance du Clap face au distributeur, voire devant le producteur (auquel cas, je me répète puisqu’il le faut, vous devriez ruer dans les brancards sur-le-champ au nom même du respect pour votre culture, et pour votre auditoire en particulier), ou bien, ce que hélas ! semble corroborer votre attitude, révèle 2) une indéniable complaisance du Clap à l’égard des produits (i.e. oeuvres en quelque manière frelatées sinon dénaturées, ne fût-ce que dans le ‘format d’emballage’) qui lui sont proposés.

Au reste, que peut bien vouloir signifier : « il existe une seule copie de L’homme du train » ? Serait-ce là simple flatus voci jeté du haut(ain) perchoir de l’insoucieuse ignorance ? Une seule copie… Pour qui ? Pour quoi ? Et pourquoi ? Pour l’ensemble de la Francophonie, depuis Bujumbura jusqu’à Saint-Denis (celui de votre choix !) ? Pour l’Amérique ? Pour le Québec ? Pour Québec ? Pour Le Clap ? Ou, plus vaguement encore, s’il en est possible, pour cette Planète située dans l’espace sidéral entre Mars et Vénus ? Or, sauf erreur, je ne sache pas qu’on ait vu L’homme du train sous-titré en anglais à Paris, Namur, Lausanne ou Fort-de-France. Par conséquent d’où tenez-vous, Mlle Bois, ces informations que vous vous empressez de (me) refiler telle une couleuvre dans le débit accéléré d’une conversation d’intérêt relatif : de la Maple Wood Boîte de Pandore… ?

La question, manifestement, ne se pose pas pour vous, Mlle Bois-Houde. Visiblement, vous êtes heureuse de ce que l’on vous offre. Après tout, « Mon cher Edgar », le sens critique c’est comme les idées dont nous entretient Jean-Loup Dabadie par le biais de Reggiani, dans Le Monsieur qui passe : « C’est bon pour les imbéciles » !

Pourrait-t-on à la fin espérer du Clap une vision vertébrale du cinéma (c’est-à-dire adossée à une conception structurée, critique et, si possible, culturellement riche), ou bien faut-il désespérer de ne jamais trouver autre chose en cette camera obscura de la Capitale nationale, sauf le respect dû à leur travail, que des courroies de transmission – aussi nommées projectionnistes ? Le cas échéant, resterait tout de même la tâche d’entretenir l’humble jardin de ceux-ci ; et de la sorte éviter, peut-être, de sombrer trop souvent dans le ridicule de ce troc de l’outil du machiniste pour la plume chevrotante du moraliste culpabilisateur. On ne se libérerait pas de l’obscurité pour autant, certes, il est vrai ; mais à tout le moins Le Clap ferait alors preuve de bon goût. Celui en l’occurrence de ne plus pavoiser celle-ci comme flambeau.

On ne peut escompter construire une humanité saine avec des idées molles ; moins encore par le concours d’une langue de bois – serait-elle vermeille et tendre, serait-il ébène et dur. Aussi j’incline à penser, Mlle Bois-Houde, qu’il est préférable de s’opposer lucidement à ce bon-ententisme tueur – ce vernis éclatant épanché sur les Tables de la Loi de la Jungle, qui ne confond que les sots ou les paresseux de l’intellect – qui insensiblement, mais par mille voies toutes aussi insidieuses que séduisantes, convie à l’ethno-excentrisme culturel, linguistique et enfin politique le peuple auquel vous et moi, je le rappelle à votre mémoire, mademoiselle, appartenons.

Tirer la langue du bois

Fabuleux projet de loi

Marcelin Gélinas

Lévis, en Québec, le 28 septembre 2003

M.Gelinas@moncanoe.com

* Voir par exemple, et pas plus loin que sur le présent site Impératif français, le texte de Nicolas St-Gilles : http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2002/une-langue-truffee-deffets-speciaux….html (on y notera derechef une insouciance certaine du Clap à l’égard de la langue française).

** Denise Bombardier nous entretenait d’ailleurs de ce phénomène il y a quelques jours à peine, soit le 20 courant, dans sa chronique hebdomadaire au Devoir (www.LeDevoir.com): « […] Que penser enfin du détournement des mots à des fins plus ou moins avouables ? Traiter par exemple d’homophobe celui qui s’oppose au mariage entre personnes de même sexe ? […] Dépouillés de leur sens original, par leur enflure, les mots risquent hélas ! de devenir des instruments d’incommunicabilité. Comment parler et surtout se comprendre avec des mots dont le sens objectif nous échappe ? » Ainsi, stigmatiser comme « ethnocentrique » celui qui s’élève contre l’aplatissement continu, reptilien, de sa propre langue dans sa propre maison… Pour le cerveau délavé, ou invertébré, toute vigueur intellectuelle, ou idée par trop (???) précise et bien sentie, confinent au fanatisme. à croire que l’unique issue à la pensée confuse réside dans l’acte fascisant.