RUE MONCTON À QUÉBEC, EN QUEL HONNEUR ?

RUE MONCTON à QUéBEC, EN QUEL HONNEUR ?
Monsieur Jean-Paul L’Allier, maire de Québec

renseignements@ville.quebec.qc.ca

Monsieur le Maire,

Une avenue de la ville de Québec porte le nom de Moncton, en l’honneur d’un
colonel de l’armée coloniale britannique, Robert Monckton.

Je pense qu’il est admis que les noms de rue devraient célébrer les figures
honorables de notre histoire et non les personnages les plus sombres et les plus
sujets à caution.

Or, comme vous le savez, Monckton est un des principaux exécuteurs de la
déportation massive des Acadiens[1].

C’est en effet en présence du colonel Monckton, en 1755, que la décision fut
prise de déporter les Acadiens (séance du 28 juillet du Conseil de la
Nouvelle-écosse présidé par le gouverneur Charles Lawrence). Le colonel Monckton
dirige et organise ensuite les premières déportations de l’isthme de Chignectou
(Beaubassin et Beauséjour). Il y fait entasser sans pitié hommes, femmes et
enfants sur des bateaux à destination de colonies américaines inhospitalières,
et les voue ainsi à la dispersion, la misère, l’errance et trop souvent à la
mort. Pour ce haut fait d’armes contre des populations impuissantes, alors
qu’aucune guerre n’avait même été officiellement déclarée et que ces Acadiens
étaient sous la protection britannique depuis quarante ans, Monckton reçut le
titre de lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-écosse en décembre 1755.

Pendant les sept années de sa déportation, la population acadienne fut
sévèrement réduite : ceux réfugiés dans les bois périssaient d’inanition et du
froid, ceux en mer des conditions insalubres et de maladies. Ainsi le «
Cornwallis » qui quitte Beaubassin avec 417 Acadiens déportés par Monckton à son
bord ne compte plus à son arrivée à Charleston que 210 survivants. La mauvaise
alimentation, l’entassement et la maladie, notamment une épidémie de petite
vérole, emportent de nombreuses vies. Le colonel Robert Monckton est directement
responsable d’une bonne partie des déportations et des morts qui s’en suivirent.
Il est également responsable des exactions et destructions de propriétés et de
récoltes qui accompagnaient cette déportation inhumaine[2].

Mais là ne s’arrêtent pas les exploits de Monckton que la ville a cru bon de
célébrer en lui attribuant une rue. En effet, en 1757, Monckton, assisté de 300
hommes, détruit et pille des villages fondés par des réfugiés ayant échappé à la
déportation près des frontières du Québec. Les Acadiens fuient et se replient
sur le Québec, espérant y être à l’abri des attaques britanniques. Les forces
anglaises continuent de lancer des expéditions punitives, ces incursions
prennent souvent l’allure de chasses à l’homme. à l’automne 1758, plus de 2 000
militaires dirigés par Monckton se rendent au fleuve Saint-Jean. Devant la
destruction semée par Monckton et ses hommes, la population, laissée à
elle-même, se replie et remonte plus haut sur le fleuve.

En 1763, la guerre cesse entre la France et l’Angleterre, mettant ainsi un
terme aux déportations. En huit ans environ 10 000 Acadiens ont été déportés,
soit environ 75 % de la population acadienne. Leurs terres sont désormais
occupées par quelque 8 000 nouveaux colons de la Nouvelle-Angleterre. à
l’époque, l’expulsion d’une communauté au lendemain d’une conquête n’était pas
une mesure exceptionnelle. Ce qui caractérise la Déportation acadienne, c’est
que contrairement à l’usage, les Acadiens n’ont pas été installés sur un
territoire français, mais plutôt en milieu hostile, à savoir dans des
possessions anglaises et qu’ils aient été séparés de leur famille immédiate et
parfois traités comme de véritables esclaves (en Géorgie intérieure par
exemple). En outre, les Acadiens ont été déportés plus de quarante ans après la
conquête de l’Acadie et après avoir été dépouillés de tous leurs biens et
propriétés, ce qui les laissent démunis et en fait une proie facile pour les
maladies, la famine et le froid.

Vous comprendrez qu’il m’apparaît intolérable qu’en 2003 une avenue de Québec
rende encore hommage à Moncton. Je suggère donc qu’à la fête des Acadiens
l’année prochaine, le 15 août 2004, lors d’une cérémonie publique, cet affront
soit lavé et que l’on rebaptise cette avenue d’un nom qui honore le martyre
acadien. Puis-je également suggérer comme nouveau nom « rue de la Déportation »
ou la « rue de l’Exil » puisqu’il semble qu’il existe une rue des Acadiens dans
le nouveau Québec fusionné ?

Dans l’attente de votre réponse positive,

Veuillez agréer, Monsieur le maire, l’expression de mes sentiments les plus
distingués,

Patrick Andries
Roxton-Falls (Québec)
hapax@iquebec.com


[1] Je remarque avec étonnement que le site toponymique de
votre ville ne fait mention à aucun des des désagréables détails qui suivent.
Faits pourtant bien connus des Acadiens. (

http://www.ville.quebec.qc.ca/fr/ma_ville/toponymie/rues/moncton.shtml
)

[2] En effet, non seulement on déportait un peuple entier
mais on défaisait même les familles sur l’ordre exprès de Laurence à Monckton :
«I would have you not wait for the wives and children coming in but ship off the
men without them. »

(Le 31 août 2003)