REMISE EN QUESTION DU STATUT DE L’ANGLAIS

PREMIER CONTACT AVEC L’ESPERANTO

PARTIE II

La première partie: LE FRANÇAIS, UNE LANGUE NON ALIGNÉE

Dans son livre “Le défi des langues”, Claude Piron s’interroge sur
l’efficacité de la communication internationale. Il dénonce le gaspillage
actuel et préconise l’espéranto comme étant la solution la plus juste et la
plus économique mais il dit aussi que, si une langue naturelle quelconque
pouvait effectivement être maîtrisée par tout le monde, le problème de
communication universelle pourrait effectivement être résolu. Peut-être que
cela résoudrait effectivement le problème de “communication” mais au
détriment des peuples dont la langue maternelle ne serait pas celle qui
aurait été choisie ! Les Espérantistes se sont intéressés à mes ouvrages et
plus particulièrement à “La mise en place des monopoles du savoir” car j’y
affirme et j’y démontre que, même si une telle situation pouvait exister,
elle ne serait absolument pas souhaitable pour tout un tas d’autres raisons,
niant ainsi les propos de ceux qui nous disent que, si la communication
internationale en anglais est de mauvaise qualité, il faut simplement
consacrer plus de temps à l’étude de l’anglais pour en améliorer la
maîtrise, comme si le problème de la communication internationale pouvait
être résolu par une langue naturelle unique, en l’occurrence l’anglais !

On doit donc, AU CONTRAIRE, bien affirmer qu’il y a GUERRE, mais pas une
petite guéguerre entre deux codes de communication pris hors de leurs
contextes. Les efforts d’anglicisation précèdent le rouleau compresseur des
idées et de toute originalité indigène, chez les “élites”, en tout premier
lieu. Que l’on se souvienne, en France par exemple, des énormes bévues
commises par Michel Bon (France Télécom), par Jean-Marie Messier (Vivendi)
ou par Pierre Bilger (Alstom) et d’innombrables autres PDG qui ont tous
fait, au même moment, les mêmes sottises de gestion sur le même modèle de
pensée néolibérale américanisante ! Qui peut raisonnablement être inspiré
par le comportement de ces marionnettes parfaitement programmées par une
idéologie qui dirige et commande de manière plus efficace que la pire des
dictatures ? Quel est l’intérêt pour un étranger de cette pensée phagocitée
par l’emprise des valeurs américaines ? Strictement aucune ! Si ceux qui
dirigent les grandes entreprises, si ceux qui sont censés produire les idées
nouvelles prennent leur inspiration ailleurs, et que cela se sache, ils ne
peuvent plus prétendre à jouer un rôle de modèle pour personne !

C’est la raison de la chute vertigineuse du nombre d’étudiants en français
dans les universités espagnoles, par exemple. La littérature française
actuelle, politiquement correcte, auto-censurée, rangée sagement derrière
les idées anglo-saxonnes, dont la langue est appauvrie, dont la rigueur
d’expression est affaiblie, est bonne à mettre à la poubelle. Elle se
caractérise par son nombrilisme, son misérabilisme, son minimalisme, par les
petits problèmes existentiels qu’elle met en scène, par les personnages
communs, voire médiocres sur lesquels elle se focalise. Ce n’est que du
papier sans valeur ! Quelle différence par rapport à ce que les Français
avaient à offrir au reste du monde il y a une trentaine d’années ! Ce n’est
certainement pas en faisant la promotion des ouvrages de Frédéric Beigbeder
que l’on va réattirer le lectorat étranger vers les ouvrages français.
Pourtant, les auteurs qui ont quelque chose à dire, ceux qui produisent
véritablement des oeuvres de l’esprit, existent toujours, mais un système
décadent n’en fait jamais la publicité. On les trouve chez certains petits
éditeurs ou encore noyés dans la masse par des plus grands éditeurs qui
espèrent faire un gain sur la multiplicité des titres qu’ils offrent plus
que sur la promotion des ouvrages qui ont une valeur véritable, qu’ils ne
sont plus à même de reconnaître de toute manière. Ce comportement est
totalement suicidaire pour un pays qui a des prétentions à l’internationalisme au sein
d’un monde qu’il affirme vouloir être multipolaire !!

Si le mauvais anglais, qui est parlé à peu près partout entre peuples
d’origine non anglo-saxonne (à l’exception peut-être de certains peuples
européens dont la langue maternelle est de la famille germanique :
Norvégiens, Hollandais, par exemple), leur permet peut-être de se comprendre
à un niveau élémentaire, il a surtout pour but d’imposer partout l’Empire et
ses préceptes comme le faisaient les églises pour le Vatican dans le domaine
de la police des esprits dans toute l’Europe chrétienne d’avant la réforme
!! Encore faudrait-il préciser que l’influence du Vatican, par les principes
transcendantaux qu’il diffusait, a eu un rôle éducateur, moral et civique.
Or, il n’y a rien dans l’idéologie anglo-saxonne du moment qui ne soit pas
inspirée directement par la recherche de l’intérêt des peuples anglo-saxons
aux dépens des autres !

Bien sûr, nous ne sommes pas en guerre contre un code de communication ni
contre un groupe ethnique mais il est clair qu’il ne peut y avoir combat que
quand l’ennemi est clairement désigné. Ce que nous devons combattre, c’est
la conquête des esprits et tous les outils qui lui permettent d’être
efficace. Détruire l’idée de langue unique, introduire l’idée de langue
commune neutre font partie des stratégies à développer.

Les considérations morales, politiques, économiques et culturelles doivent
être mises en avant. Bien sûr, si l’on déborde largement du cadre purement
linguistique, c’est que la langue touche en fait à tout, comme chacun sait.
Je ne pense pas qu’une association ou une ONG de défense d’une langue
aujourd’hui puisse continuer à tranquillement affirmer qu’elle n’a aucune
coloration politique. Derrière l’anglais se cache une formidable machine à
asservir les peuples. Par l’intermédiaire de l’étalon-dollar, la nation
phare du monde anglophone s’est transformée, selon les termes d’Emmanuel
Todd, en un « gigantesque parasite industriel » qui vit, en partie, sur le
reste du monde. Ce parasite, pour détourner l’attention des gigantesques
problèmes internes qu’il a à résoudre, n’hésite pas à envahir des
territoires où il n’a rien à faire et à tuer des hommes, qui ont la
prétention d’échapper à son emprise. Il ne faut pas oublier que l’une des
hypothèses émises par le réseau Voltaire pour expliquer le déclenchement des
hostilités avec l’Irak était la décision de Saddam Hussein de ne plus
utiliser le dollar comme monnaie internationale pour les ventes de pétrole.
N’oublions pas que les états mis sur la liste noire par les Etats-Unis :
Iran, Corée du nord, par exemple sont précisément ceux qui essayent de
remettre en question l’étalon-dollar. Cuba ne remet pas en cause
l’étalon-dollar mais affirme totalement son indépendance, ce qui est
inacceptable lorsque le centre des décisions mondiales est ailleurs. C’est
par consentement volontaire que la doctrine néolibérale essaye de soumettre
les peuples au nouvel ordre mondial mais ceux qui rejettent totalement cet
ordre s’exposent à des représailles militaires déclenchées sous n’importe
quel prétexte. Le parasite n’hésite pas à tuer si les techniques mises en
oeuvre pour la conquête des esprits s’avèrent inefficaces ! Comme on peut le
voir, cela va bien au-delà des questions linguistiques et culturelles.

Il y a mille et une raisons de remettre en question le rôle que nos
prétendues élites voudraient donner à l’anglais et il est sans doute dommage
que Saddam Hussein n’ait pas mis l’anglais au même niveau que le dollar dans
ce qui donne son principal pouvoir à l’ennemi qu’il voulait combattre.

En résumé, ce que j’ai retenu du congrès mondial d’espéranto sont les points suivants :

– L’espéranto est totalement viable comme langue de communication
internationale pour des impératifs commerciaux et les nécessités
internationales. Son acquisition se fait à des coûts négligeables par
rapport à ceux qui sont associés à l’acquisition des autres langues.
L’espéranto, langue artificielle, devient en fait langue naturelle, lorsque
son lexique et ses structures sont associées à des situations vécues.
L’espéranto est le véhicule d’une culture et d’une littérature originale et,
sur les 6000 et quelques langues qui sont parlées sur la planète n’est pas
en plus mauvaise posture que les 5940 dernières qui disposent chacune de
moins d’un million de locuteurs à l’échelle mondiale !

– Les langues naturelles sont des édifices complexes, qui portent en
elles-mêmes les traces de leur évolution, comme c’est le cas pour le cerveau
humain avec les trois cerveaux dont il est en fait composé et qui ont été
décrits par Laborit. Elles sont les clés des cultures nationales et des
différentiations dans les réalisations véritablement originales des divers
peuples. Pour cette raison, elles sont aussi nécessaires à l’homme que la
variété des espèces vivantes qui peuplent la faune et la flore.

– Les langues naturelles sont porteuses de messages divers et la
Francophonie se doit de clairement identifier son génie propre. Elle a un
avenir si elle porte une vision non alignée de la société actuelle qui
corresponde aux aspirations et aux besoins des peuples. Elle ne peut rentrer
en concurrence primaire avec l’anglais car ses locuteurs seraient
immédiatement soupçonnés de partager les ambitions démesurées de la nation
phare du monde anglophone. Le français peut aspirer à une diffusion accrue à
l’échelle internationale si et seulement si il sous-tend un message original
porteur des espoirs, des aspirations légitimes des peuples et qu’il permette
aussi leur développement. Cette recommandation s’applique naturellement à
toutes les autres langues.

– A travers des arguments linguistiques, sociologiques, politiques,
scientifiques et économiques, il faut saisir toute occasion pour saper de
manière systématique le rôle que tient actuellement l’anglais sur la scène
internationale. A ce titre, la promotion active de l’espéranto dans certains
contextes peut se révéler très précieuse. C’est par faiblesse conceptuelle
que beaucoup de prétendus intellectuels et de décideurs n’ont pas compris le
rôle clé que la promotion de l’usage de cette langue peut jouer. De plus,
dans de nombreuses anciennes colonies britanniques, le rôle de l’anglais est
de plus en plus souvent remis en question (Indes, certains pays africains
par exemple). On m’a rapporté qu’au Ghana, par exemple, ancienne colonie
anglaise, de nombreuses personnes de la rue refusent désormais de parler
anglais avec les Occidentaux sous prétexte que l’anglais est avant tout pour
eux une LANGUE COLONIALE ! Alors que certains peuples aspirent à se
soustraire au carcan néocolonial, de nombreux citoyens en France, en Italie,
en Allemagne et ailleurs – nos prétendues « élites » – ne rêvent que d’y
entrer !

– La prise de conscience des potentialités de l’espéranto à l’échelle
internationale ne pourra se faire que lorsque un pays de taille moyenne
annulera les mesures politiques visant à le discréditer comme cela a été le
cas depuis qu’il a été démontré que cette langue synthétique était non
seulement viable comme vecteur de communication mais que sa maîtrise était à
la portée de tous. Cela veut dire qu’il deviendrait l’un des choix possibles
pour les lycéens devant, dans le cadre de leurs études, sélectionner une
langue vivante. Cela signifierait que des informations sur l’organisation du
pays, sur les ministères, sur la recherche, etc. seraient mises à
disposition en espéranto sur Internet, par exemple. Un grand pays comme la
Chine pourrait prendre une telle initiative et elle serait probablement
suivie si le gouvernement chinois déclarait, par exemple, que l’espéranto,
après le chinois, aurait un statut privilégié pour la communication
internationale en Chine. La Chine le fera-t-elle ? Probablement pas, car les
élites politiques chinoises, mêmes si elles revendiquent farouchement
l’indépendance du pays, n’en sont pas moins sujettes à une influence
occidentale considérable. Tout ce qui est actuellement considéré comme
“progrès”, en Chine comme ailleurs, est inspiré du modèle occidental
interprété essentiellement selon l’idéologie néolibérale étasunienne. Les
Chinois, tout comme les Japonais depuis Meiji, n’ont pas encore su
s’affranchir de l’emprise mentale considérable qui a accompagné l’adoption des
techniques occidentales et des modèles occidentaux de développement. Un pays
comme la France pourrait le faire mais un tel degré d’indépendance dans la
zone satellitaire des états-Unis serait inattendu. Avec peut-être un peu
moins d’impact, l’Italie ou l’Allemagne pourrait faire de même. Toutefois,
la question que je me pose est la suivante ? Ces pays en ont-ils les moyens
? A quel type de représailles s’exposerait-on ainsi ?

– Dans tout ceci, il ne faut pas oublier qu’il existe des anglophones natifs
qui sont de notre côté. Les motivations sont multiples : idéal espérantiste,
maintien de la diversité du monde, écoeurement grandissant vis-à-vis de
l’anglais dit “international”, perte du caractère intimiste de la langue
anglaise pour les anglophones natifs, etc.

– La Francophonie institutionnelle ne peut que gagner à faire la promotion
restreinte et sélective de l’espéranto selon une formule qui reste à
déterminer. L’idéal d’universalisme sera ainsi directement associé au
français et cela constituerait une sape très efficace et indirecte des
positions actuellement occupées par l’anglais. Des initiatives similaires
devraient être prises par toutes les organisations dont la raison sociale
est de faire la promotion d’une grande langue de culture comme le Goethe
Institut par exemple. Là encore, sont-elles suffisamment libres pour le
faire ? Celui qui remet en cause le statut de l’anglais ne s’expose-t-il pas
aux mêmes représailles que celui qui remet en question l’étalon-dollar ?

Charles Durand
charlesx.durand@laposte.net

(Le 14 septembre 2003)