LES ABUS TEXTUELS

Abus textuels

LA première lettre de Didier Boden portait la date du 7 octobre 2002. Elle
faisait neuf pages et n’était pas de celles que l’on rédige sur un coin de
table, dans un café. Neuf pages d’une précision saisissante, admirablement
présentées, avec des gras, des italiques et tout ce que peut offrir un
logiciel bien maîtrisé.

Après avoir indiqué son degré de parenté avec le
journal et son numéro d’immatriculation (abonnement 803 15 766), ce lecteur
parisien y commentait "les attentats à la langue française que perpètrent
quotidiennement les journalistes du
Monde ". Sachant qu’il
n’était pas le seul, loin de là, à s’en plaindre, il ajoutait : "Toutes
ces lettres que vous recevez sont précieuses. Il faut les ordonner, les
compiler, en faire une somme, un livre. On y enseignerait les tours et les
formules qu’il faut employer pour être publié dans votre quotidien. Rien ne
serait omis : anglicismes, confusions d’homophones ou de paraphones
("repère" pour "repaire", "n’a pas l’heur de déplaire" pour "n’a pas l’air
de déplaire"), excès de négations ("Rien n’interdit qu’il n’en soit pas de
même pour Ben Laden"), inversions fantaisistes du sujet et du verbe…"

Suivait une longue contribution destinée au futur chapitre sur les
anglicismes.

J’ai remercié M. Boden et promis de faire écho à son étude. Il m’a envoyé
alors un deuxième courrier, le 23 octobre, un peu plus long que le premier,
pour y inclure "les incompréhensibles anglicismes" commis dans
l’intervalle. "Ne croyez-vous pas, me disait-il, que le moment serait
venu d’avertir vos journalistes que leurs inexactitudes terminologiques,
désormais doublées de déroutantes palinodies, sont du plus mauvais effet ?"

Troisième version, revue et augmentée, le 21 novembre. "Les choses
vont en s’aggravant"
, m’écrivait M. Boden, exemples à l’appui. Il citait
notamment une journaliste "à qui il serait opportun d’adjoindre de toute
urgence un rédacteur francophone".

Son dernier envoi date du 8 janvier et occupe dix-sept pages. Je ne me
sens pas le droit d’en priver plus longtemps les lecteurs et les rédacteurs
du Monde. Il est exclu, bien sûr, de citer ce texte in extenso : deux
pages du journal n’y suffiraient pas. En voici au moins le canevas.

La première partie concerne le remplacement inutile d’un mot français par
un mot anglais. Il n’y a aucune raison, par exemple, de parler d’un
"remake
(répétition, réédition) de juin 2002" à propos d’une élection
partielle, ou du "speech (discours) d’un vétéran", fût-ce à
Sainte-Mère-Eglise. Plus grave est le recours inutile à un mot anglais en
altérant le sens de celui-ci. On ne peut pas dire que le maire de Paris
"bluffe ses adversaires"
pour indiquer qu’il les épate. To bluff
signifie tromper, duper.

Un deuxième chapitre, subdivisé en quatre parties, concerne l’inutile
imitation de la grammaire anglaise. M. Boden a raison de souligner ici une
tournure charabieuse de plus en plus fréquente dans Le Monde et dont
il nous apprend qu’elle est maladroitement inspirée de la presse
anglo-saxonne : il s’agit de l’emploi d’un verbe mal choisi après une
citation. Exemples : ""Cette UMP (…) on ne se retrouve pas du tout
dedans", condamnent Brigitte et José" (Le Monde du 25 mai 2002).
"Ïl appartient au peuple palestinien et à lui seul de choisir ses
représentants", s’est démarqué Jacques Chirac."
(Le Monde du
27 juin 2002).

JE sens déjà l’énervement d’un autre lecteur, Sébastien Lacroix, qui
m’écrivait, il y a quelques mois, "par e-mail"(il tenait à ce terme,
refusant sa francisation par mel ou courriel), pour dénoncer "un combat
vain et sans fondement contre le franglais, qui n’existe pas".
Selon
lui, "le français doit continuer à s’enrichir au contact de l’anglais".
Que des locuteurs s’approprient un terme et lui donnent une autre
signification n’a aucune importance : le tout est d’être compris. S’il y a
une langue menacée aujourd’hui, ajoutait-il, c’est… celle de Shakespeare.
Eh oui ! "A force d’être réadaptée à toutes les sauces régionales, elle
voit se fragiliser son lexique, sa syntaxe et sa sémantique."
Je soumets
quand même à ce lecteur internaute (net surfer ?) la dernière série
de crimes et délits relevés par M. Boden, car elle touche à des questions de
fond : il s’agit cette fois de la traduction en mauvais français de phrases
écrites en bon anglais.

Le Monde n’est pas le seul à avoir adopté le stupide "abus
sexuels"
(comme si les viols n’étaient que des excès ou des
exagérations !). To abuse veut dire agresser ou importuner et
abuses
signifie mauvais traitements.

A propos de l’Irak, notre lecteur a raison de remarquer que les
evidences
que détiennent les inspecteurs de l’ONU sont des preuves et
non des "évidences" (Le Monde daté 22-23 décembre 2002), que ce pays
ne peut pas être "libre de toute arme nucléaire" (21 septembre), que
Saddam Hussein n’a pas pu prêter serment sur "une copie" du Coran
(19 octobre), et que personne, pas même George Bush, n’est en mesure de
"renverser"
(to reverse : annuler, révoquer, modifier) une
décision du Conseil de sécurité (11 décembre).

M. Boden insiste sur une expression au coeur du conflit : material
breach
, que Le Monde a traduite successivement par "infraction
matérielle"
et "violation patente". Or, nous dit-il, le mot
anglais material dénote le dépassement d’un certain degré de gravité
et n’a aucun rapport avec ce qui serait matériel ou évident. La bonne
traduction est "violation substantielle", comme cela figure en toutes
lettres dans la version française de la résolution 1 441 des Nations unies.

En effet, c’est la phrase contenue dans le texte. Du moins dans sa
première version, car en accord avec la délégation française "violation
substantielle"
a été remplacé par "violation patente"… Là, je
suis obligé de renvoyer M. Boden aux plus hautes autorités de la République.

Je lui demande, en revanche, de bien vouloir étudier la remarque d’un
lecteur de Châtellerault (Vienne), Max-André Minutti, qui conteste, lui, la
traduction de rogue states par "Etats voyous". Son
dictionnaire Webster le renvoie de rogue à vicious, et de
vicious
à noxious. L’idée de nocivité ne devrait-elle pas nous
obliger à traduire rogue par "pernicieux" ? La réponse
figurera peut-être dans la cinquième version de l’étude de M. Boden, que je
remercie par avance en le priant d’agréer l’expression de mes sentiments
distingués. Autrement dit, sincerely.

par ROBERT SOLé

( Cet
article paru dans Le Monde du 19 janvier 2003 nous a été communiqué par
notre correspondant M. Claude Sirois)