LE DERNIER SOUVENIR

Le dernier souvenir

La Province of Quebec
alias Nouvelle-France
hiver de l’an de Dieu 1765

Mon Seigneur franco-anglais ne veut plus de moi
Ma bouche unique ne bougerait pas comme il se doit
Mes accents ne se trouvent plus à son annexe
Mon trop de circonflexes
Mon trop peu de complexes
Sans mot dire de mon index
N’auraient grâce à l’oreille singulière de son nouveau Roi

Il me croit un paria, un plein de paroles françaises
Il me veut brûler ma seule parole au souffle de sa braise
Me veut l’envoyer se refaire une gamme à son école
Elle est dangereuse ou sinon elle est folle
Et serait mille venins pour ses paroles à l’anglaise

Ma liberté se butant à l’étain de son miroir
Cherche son vin à une aube dans le soir
Avec mes amis dans les cachots d’une tyrannie
Trinquant sans bornes jusqu’à tard dans sa nuit
Nous ravalons ensemble notre langue liée jusqu’à la lie
à jamais ivres de détresses et de douleurs
Notre Seigneur nous guide sans cesse dans des leurres

_____________________ Affolés ___________________
Nous chuchotons dans les serrures fermées à double tour
Dans les clôtures, dans les puits sans fonds de notre cour :
– Monsieur l’anglais… Monsieur le Seigneur… Monsieur le Roi…
Dans les antichambres de votre Cour
Dans les noirs donjons de votre tour
Avez-vous vu mon français ? Avez-vous vu ma voix…?
Les avez-vous vus chez-vous ? Les avez-vous vus chez-moi…?

La Province de Québec
alias La Province of Quebec
hiver de l’an de Dieu 2003

C’est là la triste histoire de dix longues générations
d’espérance
Que Seigneurs franco-anglais d’hier et d’aujourd’hui
Ont fait et font subir en cette terre de Nouvelle-France
à cette langue belle et bègue qui chavire dans sa nuit

Pendant combien de temps encore laissera-t-on nos
ambivalents Seigneurs
Travailler à faire de notre langue notre dernier et lointain souvenir ?

Robert Choquette
nelligan29@sympatico.ca

(Le 24 février 2003)