LA NAUSÉE

LA NAUSéE

Voici un texte qui sans rien nous apprendre de nouveau nous rappelle avec
intelligence et émotion l’histoire assassine des états-Unis, pendant tout le XXe
siècle et maintenant.

Et dire qu’un révolutionnaire, un certain Jésus, est mort, en ce jour, il y a
plus de 2000 ans, pour avoir prêché l’amour et la justice qui seuls pourraient
assurer la paix sur terre.Comme quoi, tout est toujours à recommencer.

Traduit de l’espagnol par François Lanctôt, ce texte est de l’écrivain
uruguayen Eduardo Galeano, qui a longtemps vécu en exil et qui est maintenant
retourné en Uruguay. Il a écrit, entre autres, un ouvrage magistral sur le
pillage de l’Amérique latine par les Espagnols, Les veines ouvertes de
l’Amérique latine (1971). Il est aussi journaliste.

Andrée Ferretti
ferretti@encypop.com


La nausée

par Eduardo Galeano

Les bombes intelligentes, qui semblent si bêtes, sont celles qui en savent le
plus. Elles ont révélé la véritable nature de l’invasion. Pendant que Rumsfeld
déclarait : « Ce sont des bombardements humanitaires », les bombes étripaient
des enfants et rasaient des marchés publics.

Le pays qui fabrique le plus d’armes et le plus de mensonges dans le monde
n’a que mépris pour la douleur des autres. « Nous ne comptons pas les morts » a
répondu le général Franks quand on l’a interrogé sur les dommages collatéraux,
comme on appelle les civils innocents que l’on fait éclater en mille morceaux.
Babylone, la putain de l’Ancien Testament, mérite ce châtiment. à cause de ses
nombreux péchés et à cause de l’abondance de son pétrole.

Les envahisseurs cherchent les armes de destruction massive qu’ils ont
eux-mêmes vendues au dictateur de l’Irak, quand l’ennemi était un ami, et qui
ont été le principal prétexte de l’invasion. Jusqu’à présent, pour autant qu’on
le sache, ils n’ont rien trouvé d’autres que des armes de musée, dans un combat
fort inégal. Mais les énormes missiles qu’ils lancent sont-ils des armes de
construction massive? Les envahisseurs connaissent bien les armes toxiques et
les armes prohibées : c’est qu’ils les utilisent. L’uranium appauvri empoisonne
la terre et l’air et les grappes d’acier des bombes à dispersion tuent ou
mutilent bien au-delà de leurs cibles.

***

En 1983, quand les marines se sont emparé de l’île de la Grenade, l’assemblée
des Nations Unies a condamné l’invasion, par une majorité écrasante. Le
président Reagan, respectueux, déclara alors : « ça n’a pas troublé mon
petit-déjeuner. »

Six années plus tard, ce fut au tour du Panama. Les libérateurs bombardèrent
les quartiers les plus pauvres, tuèrent des milliers de civils, dont le nombre
fut ramené à 560 selon les chiffres officiels, et ils désignèrent le nouveau
président du pays dans la base militaire de Fort Clayton. Les membres du Conseil
de sécurité, à la quasi-unanimité, exprimèrent leur désaccord. Les états-Unis
opposèrent leur veto à la résolution et s’attelèrent à la tâche de préparer
leurs prochaines invasions.

Les Nations unies applaudirent à ces invasions suivantes, ou firent mine de
regarder ailleurs. Et ce sont les Nations Unies qui ont décrété l’embargo
international contre l’Irak, qui a assassiné bien plus de gens que la guerre de
Bush père : plus d’un demi-million d’enfants morts pour cause de manque de
médicaments et d’aliments.

Mais aujourd’hui, quelle surprise, les Nations Unies ont refusé de participer
à la nouvelle boucherie de Bush fils. Afin d’éviter la répétition de pareille
mauvaise conduite lors des prochaines guerres, il n’y aura, je le crains, qu’un
seul moyen : compter les votes du Conseil de sécurité dans l’état de la Floride.

***

Les premiers missiles n’étaient pas encore apparus dans le ciel de l’Irak que
déjà, on préparait le gouvernement d’occupation, un gouvernement démocratique
entièrement formé de militaires américains, et on se répartissait les dépouilles
des vaincus. On se dispute encore le butin, qui n’est pas négligeable : les
fabuleux gisements d’or noir, le grand commerce de la reconstruction de ce que
l’invasion a détruit…

Les entreprises gagnantes célèbrent leurs conquêtes sur les tableaux
d’affichage de la Bourse de New York. C’est là que se trouve le meilleur compte
rendu de la guerre. Les indices dansent au son de la boucherie humaine.

En 1935, le général Smedley Butler avait résumé ainsi ses trois décennies
passées comme officier des marines : « J’ai été un gangster du capitalisme. » Et
il avait ajouté qu’il pouvait donner des conseils à Al Capone, parce que les
marines opéraient sur trois continents alors que Capone exerçait ses activités
dans seulement trois quartiers d’une seule ville.

***

Et moi, quelle sera ma part?, se demandent quelques membres de la coalition.
Mais, quelle coalition? Les complices de cette mission libératrice, qui sont au
nombre de quarante, comme dans le conte d’Ali Baba, forment un choeur où abondent
les pays coupables de violation des droits humains et les dictatures pures et
simples. Et d’où a-t-on lancé la croisade? Où sont les bases militaires des
états-Unis? Il suffit de jeter un coup d’oeil sur une carte du monde : ces
monarchies pétrolières, inventées par les puissances coloniales, ressemblent
autant à des démocraties que Bush ressemble à Gandhi.

***

C’est une alliance qui compte deux membres. L’un qui grandit, c’est l’empire
d’aujourd’hui, et l’autre qui rétrécit, c’est l’empire d’hier. Les autres
servent le café et attendent leur pourboire. Cette union des deux alliés pour
libérer le pétrole, que l’Irak a nationalisé, n’a rien de nouveau.

En 1953, quand l’Iran a annoncé la nationalisation de son pétrole, Washington
et Londres ont réagi en organisant, ensemble, un coup d’état. Le monde libre
menacé a fait couler le sang et le schah Pahlavi, vedette de la presse du coeur,
se transforma en geôlier de l’Iran pendant un quart de siècle. En 1965, quand
l’Indonésie annonça la nationalisation de son pétrole, Washington et Londres
réagirent encore une fois en organisant, ensemble, un coup d’état. Le monde
libre menacé installa la dictature du général Suharto sur une montagne de
cadavres. Un demi-million, selon les calculs les plus fiables. Pas un seul arbre
qui n’ait eu son pendu. Tous des communistes, disait Suharto.

Et il continua à tuer. C’était chez lui un tic. En 1975, quelques heures
après avoir reçu la visite du président Gerald Ford, il envahit le Timor
Oriental et assassina le tiers de la population. En 1991, il en tua encore
plusieurs milliers. Dix résolutions des Nations Unies ont sommé Suharto de se
retirer « sans délai » du Timor Oriental. Lui, faisait toujours la sourde
oreille. Il ne vint à personne l’idée de le bombarder pour cela et les Nations
Unies ne décrétèrent aucun embargo mondial.

***

En 1994, John Pilger visita le Timor Oriental. Où qu’il regardât, dans les
champs, sur les montagnes, au bord des routes, il ne voyait que des croix. L’île
était couverte de croix, c’était un vaste cimetière. Personne n’avait été mis au
courant de ces massacres.

L’an dernier, Ana Luisa Valdés se rendit à Jénine, un des camps de réfugiés
palestiniens bombardés par Israël. Elle vit un immense trou rempli de cadavres
sous les décombres. Le trou de Jénine avait les mêmes dimensions que celui des
tours jumelles de New York. Mais combien l’ont vu, à part les survivants qui
retournaient les décombres à la recherche des corps de leurs proches?

Les tragédies émeuvent le monde en proportion directe de la publicité
qu’elles reçoivent.

***

Il y a des journalistes honnêtes qui décrivent la guerre de l’Irak comme ils
la voient. Quelques-uns l’ont payé de leur vie. Mais il y a des journalistes
déguisés en soldats, qui ressemblent plutôt à des soldats déguisés en
journalistes, qui offrent des versions adaptées au goût des grandes chaînes de
la désinformation mondiale.

Des massacres dans des marchés bondés? Les bombes étaient irakiennes. Des
morts civils? Des boucliers humains utilisés par le dictateur. Des villes
assiégées, sans eau ni nourriture? L’invasion est une mission humanitaire.
Quelques villes ont résisté plus que prévu? La télé nous montrait chaque jour
des scènes de reddition.

Les envahisseurs sont des héros. Les envahis qui leur résistent sont des
instruments de la tyrannie : ils sont coupables de se défendre.

La majorité des Américains sont convaincus que c’est Saddam Hussein qui a
fait s’écrouler les tours de New York. Ils croient également que leur président
fait ce qu’il fait pour le bien de l’humanité et sous l’inspiration de Dieu. Les
médias de masse vendent des certitudes et les certitudes n’ont pas besoin de
preuves. Mais le monde en a assez qu’on l’oblige encore une fois, chaque jour, à
avaler les couleuvres de ce menu.

***

Le pays qui se consacre à bombarder les autres pays, qui, depuis des lustres,
a infligé à la planète une quantité innombrable de onze septembre, a déclaré la
troisième guerre mondiale ininterrompue.

Le président qui, grâce à son papa, n’est pas allé au Vietnam et qui ne
connaît que les guerres de Hollywood, envoie les autres tuer et se faire tuer.

Pas en notre nom, crient les parents des victimes des tours de New York.

Pas en notre nom, crie l’humanité.

Pas en mon nom, crie Dieu.