UNE LANGUE SI « EASY » !

UNE LANGUE SI "EASY" !

NDLR – L’article du journal Le Monde est publié à la fin du texte suivant.

Madame, Monsieur, Je suis entièrement d’accord avec
Dominique Noguez sur la scandaleuse décision de la Commission Européenne qui
veut faire interdire en France l’utilisation du français pour l’étiquetage de
produits de consommation vendus en France. C’est inadmissible dans un régime
"dit" démocratique. Personnellement je refuse d’acheter un produit qui ne
porte pas d’indications en néerlandais ou en français, de même je n’achète
aucun appareil dont les notices ne sont pas livrées dans ces langues (remarque
: bien que francophone, je suis domicilié en Flandre). L’on doit
malheureusement constater que la Commission Européenne subit d’énormes
pressions afin d’imposer le "tout-anglais", pour les seuls profits des "native
English speakers", la nouvelle Race des Seigneurs européens, les seuls
Européens qui sont de plus en plus respectables et respectés aux yeux des
instances européennes. Il s’agit d’une odieuse discrimination que l’on peut
comparer – n’ayons pas peur des mots – à un véritable "racisme
culturo-linguistique"! Ce sont les mêmes instances qui poussent de haut cris
lors qu’un Le Pen proclame "Les Français d’abord" et que le Vlaams Blok en
Flandre répond en écho "De Vlamingen eerst", mais qui, paradoxalement,
appliquent "The native English speakers first"! Comprenne qui pourra! Se
taire, c’est accepter servilement une Union Européenne résolument
discriminatoire et d’être relégués parmi les ilotes linguistiques européens.
Je profite de l’occasion pour regretter que "Le Monde" ait déjà baisé son
pantalon devant l’Uncle Sam et le Cousin Blair en publiant partiellement en
… English! No comment!! Salutations distinguées, Germain PIRLOT ,
enseignantBE-8400 Oostendegepir.apro@pandora.be
Une langue si "easy", par Dominique Noguez

Mercredi 7 août 2002

(LE MONDE)

Le parti anglophone, en Europe et dans le monde, ne manoeuvre pas seulement,
pas d’abord, pour des raisons économiques. La France l’agace parce qu’elle
freine l’hégémonie programmée de l’anglo-américain.

Ainsi, une nouvelle fois, la Commission de Bruxelles vient de proclamer qu’il
y a quelque chose de plus fort que la loi Toubon (qui faillit s’appeler loi
Tasca, puisqu’une partie éclairée de la gauche avait préparé une loi du même
genre peu avant l’alternance de 1993), de plus fort que la Constitution de la
République française (qui stipule, en son article 2, que "la langue de la
République est le français"), de plus fort qu’une langue qui a mille ans
d’histoire et quatre siècles et demi d’emploi officiel, et c’est… la
circulation des marchandises à travers l’Union européenne ! En gros, si l’on a
bien compris, certaines multinationales pressées, avides de profit maximal, et
donc peu désireuses de dépenser ne serait-ce que 1 centime d’euro pour la
traduction du nom et du mode d’emploi de leur bimbeloterie, se seraient élevées
contre l’obligation que leur fait la loi française – depuis bien avant la loi
Toubon, d’ailleurs : depuis la loi Bas-Lauriol de 1975 – d’utiliser en France la
langue indigène pour "la désignation, l’offre, la présentation, la publicité
écrite ou parlée et les modes d’emploi d’un article ou d’un produit".

Il n’y a pourtant pas là de quoi fouetter un chat. C’est même la moindre des
choses, de la part de n’importe quel commerçant ayant pour son "aimable
clientèle" (comme on disait jadis) ce minimum de respect qui consiste à
s’adresser à elle dans sa langue, de façon non à l’embrouiller, mais à s’en
faire comprendre.

Apparemment, les choses ont changé.

On ne craint plus désormais de plonger les consommateurs dans des perplexités
infinies au moment de l’achat, et même, faute de mode d’emploi compréhensible,
de mettre leur vie en danger au moment de l’utilisation et du dosage des
produits.

Soyons beaux joueurs, et commençons par féliciter ces multinationales d’avoir
si bien su se faire entendre (trouvant, comme souvent, des alliés contre le
français en France même : cette fois, une chaîne de supermarchés en infraction
pour des bouteilles de Coca-Cola dans le Puy-de-Dôme !) : elles et leurs
intérêts sont, à l’évidence, beaucoup plus puissamment relayés à Bruxelles que
tous ceux qui ont la charge de défendre et illustrer notre langue et ses
usagers, et que tous ceux, philosophes ou linguistes, qui auraient pu – qui
auraient dû – leur rappeler qu’il y a tout de même des hiérarchies dans les
choses de la vie, et que le droit qu’on s’adresse à vous en votre langue dans
votre pays, surtout quand il s’agit d’une des six langues officielles de l’ONU,
parlée sur tous les continents, naguère encore la principale langue de travail
des institutions européennes, que ce droit, dis-je, vaut bien celui de fourguer
au moindre coût des marchandises unilingues dans tous les recoins du monde
capitaliste.

Pour l’heure, et c’est une agréable nouveauté, le gouvernement français a
tout de même réagi avec fermeté par la bouche de son secrétaire d’Etat à la
consommation, Renaud Dutreil, mais rien ne sera sûr tant que l’opinion publique
n’obtiendra pas l’abrogation de la honteuse directive européenne n° 79/112 du 18
décembre 1978 qui, de lecture biaisée en interprétation tordue, a permis une
telle dérive. C’est elle, en particulier, qui a nourri l’extravagant arrêt du 12
septembre 2000 de la Cour de justice des Communautés européennes, qui prétendait
interdire qu’"une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue
déterminée pour l’étiquetage des denrées alimentaires" et considérait, reine des
euphémismes, que pourrait bien suffire "une autre langue facilement comprise par
les acheteurs" (entendez l’anglo-américain). Il est vrai que, pour noyer un peu
le poisson, et dans sa grande mansuétude, elle accordait aussi aux consommateurs
dépossédés de leur langue et qui ne parleraient pas anglais le droit d’être
informés "par d’autres mesures". Qu’est-ce à dire ? Pictogrammes ? Langage des
sourds ? Télépathie ? On ne sait.

Sincèrement, est-ce pour cela que nous avons voulu faire l’Europe ? Nous
voulons l’Europe pour être plus heureux, plus sûrs de nous, plus fiers de nos
cultures respectives, non pour vivre constamment sur le qui-vive, dans l’attente
du nouveau mauvais coup que Bruxelles nous réservera. Il faut reconnaître qu’il
y a un point commun entre les juges européens et ce capitalisme impatient qu’ils
défendent avec tant d’empressement : c’est que l’homme n’existe plus pour eux
comme individu complexe, irremplaçable, parlant et pensant, mais comme plus
petit commun dénominateur de la grande arithmétique de la marchandise, réduit à
l’état d’acheteur docile et interchangeable, si possible aveugle et muet. (Où
es-tu, Europe des cultures ?) Dans cette perspective, la langue n’est plus le
critère suprême de l’humanité de l’homme, plus une richesse à préserver
par-dessus tout, mais un empêchement au commerce !

Car le rêve du capitalisme roi, déjà perceptible dans ces réseaux de chaînes
qui aspirent à imprimer leur indiscret logo dans toutes les rues et sur tous les
paysages du monde, est le modèle unique, étendu à la planète entière. Tout ce
qui oblige à une diversification ou à une adaptation lui fait horreur.
Aujourd’hui, l’ennemi est la diversité des langues nationales, mais pourquoi
s’arrêter en si bon chemin ? Il est d’autres différences qui compliquent les
ventes, notamment dans les vêtements : le sexe, la taille, le coloris. Après
tout, exiger un pantalon ou une robe qui vous aille et dans une certaine couleur
est aussi un frein au commerce de masse ! L’uniforme unisexe, unicolore et
étiqueté en anglais, voilà l’idéal des multinationales triomphantes et,
apparemment, des juges européens.

Dans le récent et brutal rappel à l’ordre de la France par les commissaires
de Bruxelles, il y a cependant un mystère. Ces messieurs font les gros yeux en
feignant de croire que nous appliquons la loi Toubon, alors qu’ils savent très
bien que nous ne l’appliquons pas, qu’elle est bafouée dix fois par jour, que
nos ordinateurs nous parlent déjà plus qu’à moitié anglais, que, depuis des
décennies, jusque dans les produits culturels les plus raffinés, nous acceptons
déjà – du moins, nuance ! nous subissons sans trop hurler – l’étiquetage en
anglais.

Alors, pourquoi ce nouveau coup de règle sur les doigts ? Parce que la loi
Toubon paralyse vraiment le commerce européen ? Si c’était le cas, les juges et
les hauts fonctionnaires de Bruxelles ne s’acharneraient pas sur la France
seule. Ils s’en prendraient également à nos amis anglais qui, de facto, ne
s’arrangent pas moins que nous pour obtenir la traduction dans leur langue des
notices de produits allemands, grecs ou chinois. Mais voilà : leur langue est
l’anglais, langue taboue, alors que la langue de Descartes, de Voltaire et de
Proust – mais aussi celles de Goethe, d’Homère ou de Lao Tseu – ne le sont pas.

En réalité, cette affaire d’étiquetage n’est qu’un galop d’essai. Si personne
ne bronche, d’autres suivront, beaucoup plus rudes. Par exemple : pourra-t-on
encore longtemps enseigner en français en France (et en italien en Italie, en
danois au Danemark, en grec en Grèce) ? La Commission ne tardera pas à soutenir
que c’est empêcher l’accès de nos écoles, lycées et universités aux Flamands,
Hollandais, Anglais et autres francophiles, qui seraient susceptibles de vouloir
y faire leurs classes et qui comprennent, par contre, cette langue si "easy" que
la Commission et Romano Prodi sont en train d’imposer discrètement (par exemple
dans les négociations avec les pays de l’Est) comme unique langue de
communication européenne.

Le commerce n’est donc qu’un prétexte. Le parti anglophone en Europe et dans
le monde (qui n’est pas fait que de ressortissants anglais ou américains, mais
aussi d’allogènes qui se fantasment en sujets de sa Glorieuse Majesté ou,
surtout, de l’Oncle Sam, et qui partagent un certain messianisme "wasp") ne
manouvre pas seulement, pas d’abord, pour des raisons économiques. La France
l’agace moins parce qu’elle oblige Coca-Cola ou les marchands de magnétoscopes à
traduire que parce qu’elle freine l’hégémonie programmée de l’anglo-américain.
"There’s the rub !", comme dit Hamlet. C’est là qu’est le hic.

Du coup, rien n’est perdu. Les Européens qui veulent une Europe différente
des Etats-Unis, les Américains qui aiment une Europe qui ne soit pas le clone de
leur pays, les amis de la diversité des langues et des cultures nous
rejoindront. Le parti anglophone a sa détermination, qui est grande, et sa
logique, qui est cohérente. Mais nous avons les nôtres, qui ne le sont pas
moins. Elles sont celles de l’exception culturelle, qu’on la rebaptise ou non
"diversité". Minoritaires culturels et linguistiques de tous les pays,
unissons-nous ! Sans illusion, mais sans pessimisme. Nous vaincrons, parce que
nous sommes les plus faibles !

Dominique Noguez est écrivain.

(Le 8 août 2002)