UNE LANGUE COMMUNE, LE FRANÇAIS

UNE LANGUE COMMUNE, LE FRANçAIS
Europe – Aussi important que la monnaie commune.

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Le Figaro. 16/09/2002 pg. 34

Sa thèse, en matière de langage, est nette. Une langue commune est aussi
importante que l’est la monnaie commune. C’est la condition sine qua non de
l’unité. Cette langue de travail commune sera la deuxième langue de tous les
Européens, à côté de leur langue maternelle. Jürgen Schröder rejoint là ce que
préconisait déjà le visionnaire M. Schwab. Et cette langue ne peut être que le
français.

Europe et langage, suite et fin… provisoire.

Par Maurice DRUON.
Si j’ai tenu à évoquer les mânes de M. Schwab, rival trop oublié de Rivarol,
c’est parce qu’il me paraît être l’ancêtre d’une lignée très remarquable, très
étonnante même, d’éminents germanophones partisans du français comme langue de
l’Europe.
Je songe ainsi au comte Richard de Coudenhove-Kalergi, cet Austro-Hongrois,
fondateur dès 1924 du mouvement paneuropéen, et dont le rôle précurseur, bien
que peu rappelé, est indéniable.

J’avais le privilège, vers la fin de sa vie, de déjeuner tous les trois mois
avec lui; il était un soutien convaincu de la politique européenne du général de
Gaulle, qui le tenait en estime. L’idée que la langue unique de l’Europe pût
être autre que le français ne l’effleurait pas. C’était une donnée de base.

J’ai dit les positions que soutint, à ce sujet, l’archiduc Otto de Habsbourg
au Parlement de Strasbourg, en 1979. M. de Habsbourg avait, sur les instances de
Coudenhove-Kalergi, repris la présidence de l’Union paneuropéenne, où je
m’employai un moment, à sa demande, de relancer la section française. Ah ! Si
nos gouvernements avaient été un peu plus attentifs, lucides, déterminés, et si
leurs soucis électoraux ne les avaient pas, tous, distraits de penser à l’avenir
de la France dans l’Europe !

Se rappelle-t-on que M. Von Brentano, premier ministre des Affaires
étrangères de l’Allemagne fédérale, alors que se négociaient les premières
institutions de la Communauté, avait proposé d’adopter le français comme seule
langue de travail, et qu’il en fut ainsi pratiquement durant toute la période de
« l’Europe des six » ?

La relève vient d’être prise par ce député européen est-allemand, Jürgen
Schröder, dont je m’étonne que le livre clairvoyant et courageux, Le Continent
ouvert, n’ait pas encore été traduit chez nous pour l’édification de nos milieux
supposés dirigeants.

Sa thèse, en matière de langage, est nette. Une langue commune est aussi
importante que l’est la monnaie commune. C’est la condition sine qua non de
l’unité. Cette langue de travail commune sera la deuxième langue de tous les
Européens, à côté de leur langue maternelle. Jürgen Schröder rejoint là ce que
préconisait déjà le visionnaire M. Schwab. Et cette langue ne peut être que le
français.

Quand un de nos compatriotes soutient cette position, on le soupçonne
toujours de chauvinisme. Mais on ne peut faire ce reproche à M. Schröder. Il va
même très loin, et ose dire ce que nous serions gênés nous-mêmes d’avancer.
L’allemand comme langue commune est exclu, à ses yeux, par les événements du XXe
siècle, et les craintes d’un retour des tentations hégémoniques.

J’ajouterai que la maîtrise de l’allemand est très malaisée, par sa
prononciation comme par ses constructions grammaticales, pour les peuples dont
les langues sont d’origine latine ou slave.

Schröder écarte l’anglais parce que, si facile qu’il paraisse et d’usage si
dominant dans le commerce, la science, la technologie, il est la langue de la
superpuissance américaine, et donc mettrait l’Europe en situation de dépendance
culturelle. Il empêcherait l’émergence d’une identité européenne, indispensable
à l’Union si elle veut vraiment exister et agir par soi-même.

Le français ne présente, pour les partenaires, aucun danger de dépendance.
Les institutions européennes sont installées dans des villes où le français est
la langue la plus usitée: Strasbourg, Bruxelles, Luxembourg. Il est non
seulement une langue belle et logique, mais la seule qui ait une chance d’être
acceptée « de Casablanca à Saint-Pétersbourg ».

Tel est le plaidoyer. J’y souscris, évidemment, de tout coeur. C’est la
solution de la raison et de l’intérêt supérieur. Je souhaiterais que les pays de
l’Europe du Nord y aient l’oreille ouverte. Mais j’en doute. Je crains qu’ils ne
restent attachés à l’anglais et qu’il ne faille se résoudre à deux langues de
travail, mais en obtenant, si possible, que le français soit la langue de
référence des accords, règlements et traités, afin d’éviter toutes ambiguïtés.

Après tout, il y a des exemples satisfaisants d’institutions usant de deux
langues. Le Parlement indien travaille en hindi, la langue la plus littéraire du
sous-continent, et en anglais, langue unificatrice laissée par la colonisation.
Je crois savoir que la Convention européenne qui siège en ce moment ne travaille
pratiquement qu’en français et en anglais.

Cet arrangement, qui me paraît minimum, dépend en fait de l’Allemagne. Car si
elle exigeait que l’allemand fût aussi langue de travail, alors, légitimement,
Espagnols, Italiens, Portugais, Grecs et tous nouveaux membres pourraient en
demander autant; nous ajouterions dix étages à cette Babel dont l’écroulement,
alors, serait inévitable.

Si l’on veut que le « moteur » franco-allemand redevienne ce qu’il était dans
la progression européenne, et qu’il passe même à la vitesse supérieure, la
source d’énergie est là.

L’Allemagne est de nouveau le pays le plus peuplé du cap européen. Elle a
obtenu la représentation la plus nombreuse au Parlement de l’Europe, et le siège
de la banque centrale. Elle pourrait, elle devrait consentir, au nom de
l’intérêt général, le renoncement à une exigence linguistique. Les autres
l’imiteraient, et elle y gagnerait le crédit définitif de l’exemplarité.

C’est un Allemand qui l’y convie. Faisons de notre mieux, avec doigté, pour
qu’il soit entendu.

(Ce texte nous a été communiqué par nos correspondants de
komunikadcentro@esperanto.org)

(Le 19 septembre 2002)